Les crises de l’université

[Place_de_la]_Sorbonne_Paris_[...]Nicolle_Victor_btv1b10302882d_1L’Université française va mal. L’enseignement supérieur et la recherche souffrent terriblement. Les polémiques actuelles en sont symptomatiques.

La recherche clochardisée, les étudiants sacrifiés

L’application à l’Université des principes mortifères du new public management a des effets encore plus délétères qu’ailleurs [1] – si toute la fonction publique en pâtit, c’est peut-être dans la justice, à l’hôpital et dans la recherche qu’on en voit les effets les plus catastrophiques. La multiplication des tâches administratives inutiles par le développement d’un micromanagement kafkaïen s’accompagne de la destruction des postes dévolus à l’exécution de ces mêmes tâches. L’inflation ahurissante du temps passé par les enseignants-chercheurs à de la paperasse sans intérêt hypothèque d’autant leur capacité à mener leurs travaux, tout cela pour complaire à un millefeuille d’échelons technocratiques parfaitement étrangers au monde de la recherche.

Sanctifiée par les divers conclaves censés définir les stratégies de recherche, notamment à l’échelle européenne (les fumeux et funestes « Stratégie de Lisbonne » puis « Europe 2020 », « Horizon 2020 », dit « Hache-vingt-vingt », etc. etc.), la technocratie s’est autoritairement emparée de la recherche française avec un objectif explicite : l’asservir à l’économie. Ainsi, les anciennes catégories, peu pertinentes, de recherche « fondamentale » ou « appliquée » ont-elles laissé place à l’opposition, bien plus simple et directe, entre science « rentable » ou « non rentable ». La tant vantée « économie de la connaissance » n’est rien d’autre que cette assignation de la recherche à produire du PIB. Dans cette perspective court-termiste, les financements sont concentrés vers les projets qui peuvent annoncer à l’avance un retour sur investissement suffisant. L’importation du « mode projet » est d’ailleurs une folie qui démontre une méconnaissance complète de la manière dont fonctionne la science !

Toute l’évaluation des chercheurs, profession traditionnellement parmi les plus évaluées qui soit, tourne désormais autour de l’idée d’une démonstration continue de « l’efficacité » de la recherche entreprise. Il faut publier le plus d’articles possibles dans le plus de revues de premier rang possible, afin de faire monter son indice de citation international (aux modes de calcul à la fois stupides et biaisés)… nouvel impératif résumé dans l’adage, en anglais bien sûr, « publish or perish ». Il faut publier plus que son voisin, plus que les autres, plus toujours plus. Les dogmes du new public management commandent la mise en concurrence à tous les niveaux : entre les chercheurs ; entre les équipes de recherche, au sein des universités, pour éviter chaque année de voir son maigre budget encore un peu plus ratiboisé ; entre les universités, lancées dans une course aux fusions-acquisitions afin de glaner, là aussi, les quelques miettes charitablement jetées aux plus gros établissements pendant que les plus petits crèvent la gueule ouverte ; à l’échelle mondiale, enfin, pour se hisser au plus haut de classements ineptes. Que tout cela soit parfaitement contraire à l’éthique scientifique et aux principes qui guident la recherche, peu importe ! L’économie écrase la science sous le talon de sa botte – et tout le monde s’en contrefiche ou joue le jeu.

Résultats : un sous-investissement chronique dans la plupart des domaines ; des situations folles de jeunes docteurs à qui l’État a payé des années d’études pour en faire les meilleurs experts dans leur domaine, qui se retrouvent sur le carreau parce que ce même État décide finalement de ne pas tenir ses promesses et de ne pas leur ouvrir suffisamment de postes au moment où ils commenceraient à devenir « productifs » ; l’exploitation des doctorants et des jeunes docteurs aux tâches que les enseignants-chercheurs installés ne veulent ou ne peuvent faire… Bref, un champ de ruines.

À ce stade, il ne faudrait pas oublier ce qui demeurera peut-être le summum de la crapulerie : la loi LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités) de 2007 qui, en faisant miroiter plus de pouvoirs aux présidents d’universités a réussi à la fois à vider le ministère de sa substance, de sa compétence et de son rôle de pilotage national, et à achever la transformation des universités en fiefs féodaux soumis aux caprices des courtisans. À leur tête, les présidents d’universités ne sont plus que des petits barons seulement intéressés par les risibles jeux de pouvoirs internes [2] et la recherche effrénée d’argent pour financer des budgets qu’ils sont pour la plupart incapables de maîtriser – le désengagement de l’État ne les y aidant pas, comme ils auraient pu le prévoir s’ils n’avaient été aveuglés par leur hybris.

Et pendant ce temps, ce sont les étudiants qui trinquent. La crise sanitaire actuelle n’a fait que renforcer et révéler la grande précarité de beaucoup d’étudiants [3]. Attention toutefois à ne pas se leurrer : les « gouvernances » des universités n’ont, pour la plupart, que faire des étudiants, trop occupées qu’elles sont à développer les formations payantes pouvant les aider à équilibrer leurs budgets et à ajouter un peu plus de bling-bling à leur image. Les étudiants, surtout en Licence, ça ne rapporte pas. Quant aux enseignants-chercheurs, bien malgré eux, ils doivent choisir, une fois les dossiers de subvention remplis, entre consacrer le peu de temps qu’il leur reste à la recherche ou à l’enseignement. Les critères d’évaluation étant ce qu’ils sont, les enseignements, tout particulièrement en premier cycle, sont laissés aux nouveaux venus dans la carrière qui, eux, peuvent bien sacrifier leurs recherches, n’est-ce pas ? Tout cela est profondément malsain mais inextricable.

La science prostituée, l’obscurantisme triomphant

Ce contexte d’affaiblissement de l’Université facilite toutes les manipulations. Et tout particulièrement : l’entrisme d’idéologies qui sapent les fondements-mêmes de la science. Les « sciences humaines et sociales » (SHS) sont les premières et les plus violemment touchées [4], qui voient débarquer depuis plusieurs années des militants se prétendant chercheurs. Ceux-ci importent des « théories » (« studies ») qui font florès sur les campus anglo-saxons… en même temps qu’elles y imposent un climat de terreur. Ces nouveaux alchimistes ont trouvé le secret pour transformer leurs propres névroses en objets scientifiques… qui leur rapportent plus que l’or ! Ils profitent de la complicité d’associations étudiantes militantes et des syndicats, tant étudiants (UNEF en tête) que professionnels (et pas seulement SUD !) à la dérive. Ce mélange des genres entre idéologie politique, business identitaire et recherche scientifique est d’autant plus insupportable qu’il détourne les financements à la recherche pour légitimer et promouvoir des organisations islamistes. L’imprégnation de la stratégie des Frères musulmans semble parfaitement fonctionner.

Il n’est donc pas tout à fait anormal que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche s’en inquiète. Personnellement, je répugne toujours à voir les politiques s’immiscer dans les universités, et cela vaut dans un sens (militants racialistes) comme dans l’autre (ministre). Je me souviens de l’exemple cuisant de Nicolas Sarkozy dont le mépris pour tout ce qui ne rapporte pas immédiatement du pognon s’étendait avec une morgue odieuse aux enseignants et aux chercheurs.
Pour ce qui est de la ministre Frédérique Vidal, je suis effaré de la manière dont l’affaire a été lancée ! Rien ne va dans cette histoire !
D’une part la ministre s’effarouche, à juste titre, des dérives fascistoïdes mais, d’autre part, elle fait passer une réforme du recrutement qui abolit la fonction du CNU et s’en remet aux pouvoirs locaux, renforçant de fait les recrutements de complaisance, l’endogamie et toutes les petites manœuvres putassières : nouvel exemple du « en même temps » macronien ?
Et puis pourquoi, alors que l’HCERES et le CNU auraient été des candidats plus logiques à une telle mission, confier l’enquête au CNRS, qui n’en a ni la légitimité ni la compétence, et à son président Antoine Petit dont certains écrits laissent pensif [5] ?
Agiter le « chiffon rouge » (si j’ose dire) de l’« islamogauchisme » est soit une erreur à mettre sur le compte de l’incompétence politique la plus grave, soit une manipulation cynique. La levée de boucliers était prévisible et il était évident que la ministre s’exposerait ainsi aux retournements victimaires qui se drapent dans les oripeaux des « libertés académiques » (j’y reviens dans un instant) et aux réflexes corporatistes les plus primaires. Plutôt que d’essayer d’isoler les vrais ennemis des Lumières, de la liberté et de la science, elle s’est mis à dos tous les tièdes et les frileux.

Pour ce qui me concerne, je ne suis pas fan du terme fourre-tout « islamogauchisme » mais qu’on me permette de rire quand je lis des universitaires pérorer sur sa non-scientificité. Pour rappelle, il a été défini par… un chercheur du CNRS, Pierre-André Taguieff [6]. Que ce vocable ne veuille plus dire grand-chose, soit ; mais voir ceux-là-mêmes qui affirment que c’est un mot polémique venant de l’extrême-droite, ne pas hésiter à traiter les défenseurs de la laïcité de « laïcards » (terme issu de la droite maurrassienne !) et discourir sur l’« antisionisme », le « racisme systémique », le « privilège blanc », l’« islamophobie », l’« appropriation culturelle » ou la « domination hétéropatriarcale blanche »… un peu de sérieux ! Il est d’ailleurs assez amusant que ces universitaires hurlent au maccarthysme alors que ce sont les mêmes qui recrutent leurs collègues sur critères idéologiques !

À les entendre, les « libertés pédagogiques » seraient mises en danger par l’initiative pour le moins maladroite de la ministre. Drôle de procès ! Doit-on rappeler que liberté n’est pas licence et que la légitime indépendance de la recherche vis-à-vis du politique n’autorise pas les chercheurs à tout et n’importe quoi ? Les « libertés pédagogiques » ne signifient en rien que l’obscurantisme soit le bienvenu à l’université… et pourtant c’est exactement ce à quoi on assiste depuis plusieurs années. Ensuite, les vertueux défenseurs des « libertés pédagogiques » sont, hélas !, en retard de deux guerres : la loi LRU d’une part, l’entrisme des idéologies susmentionnées d’autre part, ont fait voler en éclat la liberté de la recherche qui n’est plus qu’une illusion entretenue par nostalgie et/ou intérêt personnel.

Comment peut-on encore parler de liberté lorsque des séminaires sont perturbés par des militants déguisés en étudiants, lorsque des pièces de théâtre sont interdites par des associations violentes, lorsque des conférences sont annulées par des dirigeants pusillanimes, lorsque des carrières sont bloquées ou brisées pour des raisons idéologiques, lorsque des chercheurs sont menacés par des « collègues » qui sont moins des scientifiques que de vulgaires mafieux ? Censures, intimidations, provocations… sont devenues le lot commun dans un nombre croissant d’universités. La question n’est plus depuis longtemps celle de la liberté, mais bien celle de l’éthique, que trop de scientifiques semblent avoir perdu de vue [7].

Où étaient-ils, tous ceux qui jouent aujourd’hui les vierges effarouchées, quand l’obscurantisme s’emparait tranquillement de pans entiers de l’université ? Le ménage aurait dû être fait par les universitaires eux-mêmes. Ils n’en ont pas été capables et leur déni est responsable de la situation franchement merdique que nous vivons aujourd’hui. Quand on ferme les yeux sur des « universitaires » qui excusent les assassins de Charlie Hebdo, propagent l’antisémitisme, défendent le terrorisme, encouragent le caïdat, torpillent la République, diffament la laïcité… on ne la ramène pas. Malgré l’affection sincère que j’ai pour ces disciplines et l’importance qu’elles me semblent avoir pour l’entendement du monde, je comprends de mieux en mieux le mépris qu’Hannah Arendt témoignait aux chercheurs en sciences sociales, leur préférant la philosophie et l’histoire. Heureusement, de nombreux chercheurs sauvent l’honneur et refusent les manipulations, d’où qu’elles viennent. Ils doivent être entendus, soutenus et protégés.

Cincinnatus, 22 février 2021


[1] Les idées présentées dans cette première partie sont détaillées plus précisément dans le billet « Comment la recherche meurt de la technocratie et du management ».

[2] Une campagne pour la présidence d’une université est un spectacle à mi-chemin entre Baron noir et Benny Hill.

[3] Suppression des petits boulots, difficultés à payer loyer et nourriture, dépressions, suicides… trop de situations sont dramatiques… même s’il ne faut pas verser dans une victimisation à outrance et faire de l’Étudiant la figure du martyr absolu. Un peu de nuance et de justesse en ces matières seraient bienvenues.

[4] J’ai déjà eu l’occasion de décrire ce mouvement dans le billet « Quelque chose de pourri au royaume des SHS ».

[5]

Bien que le concept de « race » n’ait pas de réalité biologique chez l’humain – ce n’est donc pas un objet scientifique pour ce champ disciplinaire –, il a une réalité sociale et il va remplacer la hiérarchie de classe dans le monde colonial.
La « race » devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme/femme : aux colonies, le plus petit des « Blancs », sur l’échelle sociale, sera toujours plus grand que n’importe quel colonisé, surtout s’il s’agit d’une femme. Dans une société non métissée, le social et le genre dominent, mais dans l’espace interracial, le social s’efface derrière le racial.

Préface au livre de Pascal Blanchard et al., Sexualité, identité & corps colonisés, Éditions du CNRS, 2019.

Il faut également lire le fil publié par Florence Bergeaud-Blackler sur Twitter pour comprendre comment fonctionne le CNRS en ces matières.

[6] Dont il faut absolument lire les explications et commentaires à propos de cette affaire !

[7] Peut-être devraient-ils lire ou relire Max Weber, Le Savant et le politique.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

4 réflexions au sujet de “Les crises de l’université”

  1. Ce que vous dites est éclairant et le constat dramatique. Néanmoins, je n’ai pas le sentiment que l’actuel président de l’université de Strasbourg, comme d’ailleurs son prédécesseur entrent dans la catégorie des « petits barons », bien au contraire.
    Le premier cité a supporté bien des cabales de la part de » petits commissaires politiques assez peu respectables.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Cinci, pour cet article que nombre de professeurs du lycée et du collège apprécient. Ou devraient apprécier. Je m’y retrouve pleinement. J’arrive en fin de carrière, pas tout à fait désespérée quand je vous lis.
    Marie Coulon, infirmière devenue professeur de français par la voie de l’université française et catastrophée par le niveau général d’inculture, d’idéologisation et l’état de toutes nos institutions.

    Aimé par 1 personne

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