Adversaires ou ennemis ?

Les SabinesEn politique, on n’a que des adversaires – non des ennemis. En tout cas, on devrait.

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La liberté d’expression dans l’espace public fait de la démocratie le régime qui assure la gestion pacifiée de la concurrence entre les opinions et entre les intérêts. Les conflits s’y résolvent par le débat public, régulé par une éthique de la discussion à laquelle s’astreignent les parties prenantes afin de transposer leurs relations agonistiques, de l’affrontement direct en tentatives de persuasion de l’autre et des tiers. En confrontant mes idées à celles de l’autre, j’accepte d’examiner sérieusement la valeur de ses arguments et, réciproquement, je prends le risque de voir les miens invalidés. Autrement dit, débattre, argumenter, raisonner, plutôt que s’entre-tuer. L’opposition des thèses s’exprime par la prise de parole contradictoire : si je pense que l’autre a tort, je peux et dois le démontrer.

Mieux : cette conception de la démocratie, que l’on pourrait qualifier rapidement de libérale (au sens philosophique du terme), peut s’augmenter (sans se contredire) d’une inspiration plus républicaine qui considère que c’est dans « le partage de la parole et de l’action » que s’actualise le politique, autrement toujours potentiel [1]. La discussion devient alors la méthode de recherche de l’intérêt général : dans la collégialité, les intérêts personnels sont laissés à la porte du privé pour que l’individu qui entre dans le domaine public s’élève à la puissance du citoyen. Là, je ne défends plus une opinion privée contre d’autres opinions privées, mais je porte une vision du monde, de l’homme et de la société, que je juge, en raison, préférable, même si elle peut aller contre mes intérêts personnels : penser, même et surtout contre soi, en fonction de principes universels, et frotter sa raison à celle des autres. Et aiguiser la pointe de l’argumentation lorsque les dissensions semblent irréconciliables.

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C’est pourquoi j’assume publiquement, dans ce blog et ailleurs, une opposition radicale envers les tenants de certaines idéologies – comme le néolibéralisme, son avatar transhumaniste, ou d’autres –, autant d’adversaires politiques dont les visions du monde me semblent dangereuses, et que je combats âprement avec toute ma force dans le champ politique. Lorsque les présupposés anthropologiques et philosophiques des Weltanschauungen sont à ce point antithétiques, aucune négociation n’est possible [2]. Le temps est à l’affrontement des idées et des arguments.

Sauf que tout cela suppose qu’on accepte les règles du jeu… et tout le monde ne les respecte pas toujours : beaucoup essaient d’en tirer avantage ou de les contourner. Ainsi occupe-t-on une trop large part du débat à dénoncer, à dévoiler la mauvaise foi, les manigances et les tricheries, les injustices et prévarications, la corruption de la vertu civique. Pourtant, même là, on est encore dans l’arène politique : à ses lisières, certes, dans sa part la moins constructive et la moins glorieuse, évidemment, mais aussi rude et violente soit-elle, une telle critique des discours de l’autre reste elle-même politique.

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Que faire, alors, avec ceux qui ne se contentent pas de contourner les règles policées du débat public pour leur intérêt mais qui les subvertissent (ou les pervertissent) dans le but de détruire le politique lui-même ? Que faire avec ceux qui vont jusqu’à refuser ouvertement ces règles et en imposent brutalement d’autres, antipolitiques ? Que faire avec ceux qui n’ont cure de discuter ni de convaincre, mais qui sont là pour faire taire et vaincre – voire éliminer physiquement ?
En d’autres termes, que faire de ceux qui ne considèrent pas l’autre, celui qui ne partage pas les mêmes conceptions idéologiques, comme un adversaire mais comme un ennemi ?
Cette sortie du champ politique pour basculer dans celui de la guerre pose la vieille question, en apparence paradoxale, des régimes fondés sur la liberté – question que Saint-Just tranchait abruptement : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Elle nous oblige à penser les limites de nos propres principes, la vanité et la naïveté de nos constructions intellectuelles et politiques – si bien édifiées qu’elles menacent sans cesse de s’effondrer.

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Carl Schmitt peut nous aider en ces matières. Que l’on se rassure : je n’ai aucune sympathie pour le juriste du IIIe Reich – ni pour ses convictions politiques, ni pour ses conceptions philosophiques (en particulier concernant l’humanisme ou sa lecture de Rousseau). Pour autant, certaines de ses réflexions méritent d’être étudiées avec le plus grand sérieux, ne serait-ce que pour affûter les arguments à leur encontre. En l’occurrence, c’est sa définition de la souveraineté comme décision de l’exception, d’une part, et comme désignation de l’ennemi, d’autre part, qui m’intéresse ici.

Lecteur de Hobbes, auquel sa pensée se réfère explicitement, Schmitt dialogue aussi avec Rousseau, concevant une souveraineté absolue : elle est tout ou elle n’est pas. Cependant, il ne la lie pas à la volonté générale, comme le fait l’auteur du Contrat social, mais à l’exception : il fonde ainsi le souverain sur une décision unilatérale d’institution, lui donnant une légitimité hors du champ juridique, champ sur lequel prime celui du politique. De cette institution décisionnaire découle logiquement sa définition : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » [3], très différente de celles des penseurs du contrat social mais aussi de celle d’un Max Weber comme monopole de la violence physique légitime. Schmitt l’exprime d’ailleurs explicitement :

Le souverain établit et garantit l’ensemble de la situation dans sa totalité. Il a le monopole de cette décision ultime. Là réside l’essence de la souveraineté de l’État, et juridiquement la juste définition à en donner n’est pas celle d’un monopole de la coercition ou de la domination, mais d’un monopole de la décision ; définition où le mot décision est employé dans son sens général, qui reste à expliciter. Le cas d’exception révèle avec la plus grande clarté l’essence de l’autorité de l’État. [4]

La souveraineté se définit donc dans la décision de l’exception et, concrètement, s’exprime par la désignation de l’ennemi [5], apanage discrétionnaire du souverain qui manifeste là son autorité – c’est même la distinction entre l’ennemi et l’ami qui permet l’autodéfinition de la communauté, toujours en opposition contre. De telle sorte que désigner l’ennemi et le combattre – lui faire la guerre – devient la marque du politique :

La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère, et non une définition exhaustive ou compréhensive. [6]

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Pas question, ici, de se lancer plus avant dans une exégèse des écrits de Carl Schmitt. L’accent qu’il met sur la puissance instituante de la décision en politique – et tout particulièrement en ce qui concerne la désignation de l’ennemi – nous oblige toutefois à prendre conscience d’une vieille idée que nos sociétés tentent de refouler par tous les moyens : on ne peut refuser la désignation de soi par l’autre comme ennemi. Celui à qui la guerre est déclarée ne peut pas l’esquiver. Je peux très bien ne pas vouloir la mort de celui qui veut la mienne ; mais je ne peux pas faire en sorte qu’il ne la veuille pas. Sa décision impose, au sens le plus fort du terme : c’est lui qui possède l’initiative agonistique, c’est lui qui décide souverainement de l’état de guerre entre nous.

Et ils sont là, ceux qui veulent notre expulsion du champ politique, la destruction de celui-ci et même notre disparition physique. Tous les petits caïds qui fracassent le monde commun par inculture et manipulation idéologique en instituant leurs mafias dans les quartiers et sur les réseaux sociaux, qui harcèlent les hommes pour des visions viciées de l’honneur et les femmes pour des conceptions vicelardes de la pudeur ; tous ceux qui assassinent des dessinateurs, des gamins venus écouter un concert, un enseignant ou des policiers qui font leur métier ; tous ceux qui défilent dans la rue et crient « mort aux Juifs » en prétendant défendre la Palestine et ce Hamas qui affame les Palestiniens ; tous ceux qui relaient les manipulations d’États criminels comme la Turquie ou le Qatar… [7]. Les islamistes ont pris l’initiative de nous désigner ennemis.

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Pendant ce temps-là, nous ne pensons qu’à la réouverture des terrasses.
Et quand nous sommes frappés, nous n’avons à la bouche que des « pas d’amalgame », des « ils n’auront pas ma haine ». des « nous devons continuer de cultiver notre art de vivre, c’est ainsi que nous vaincrons », etc. etc.
Un peu léger, non ?
Tout est bon pour se convaincre que ce ne sont à chaque fois que des faits divers et que l’on peut bien vite revenir à une vie « normale ». La narcose dans le confort privé pour fermer les yeux toujours plus fort à chaque attaque : ce comportement lâche et suicidaire nous semble parfaitement normal dans la société de l’obscène.

Parce que le Cyrano de Rostand le dit bien, à la scène 4 de l’acte IV :

on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.

Eh bien si, un sourire niais accroché à nos visages de cire, nous abdiquons !

Retrouver l’honneur disparu, affermir la vertu civique, instruire les enfants et former les citoyens, réinstituer une République combattante, prête à affronter ses adversaires politiques et ses ennemis antipolitiques… tout cela est bien nécessaire.
Mais pas suffisant.
Et sans doute est-ce déjà trop tard.
Nous festoyons en plein naufrage : nous pensons profiter paisiblement du fameux suave mari magno, sans même nous apercevoir que nous y sommes, sur ce bateau qui coule.

Cincinnatus, 7 juin 2021


[1] Voir ma série de billets sur le concept de « monde commun » chez Hannah Arendt.

[2] Je suis d’autant plus déçu par les tentatives de conciliations qui ne sont que des renoncements, des capitulations : ceux que je nomme les « républicains au milieu du gué » (clin d’œil à l’expression de Jean-Pierre Chevènement qui voulait « rassembler les républicains des deux rives ») tiennent des discours impeccables sur la laïcité mais se laissent séduire par les mensonges du néolibéralisme en matière économique et sociale. Comme si combat laïque et combat économique n’allaient pas de pair, comme si la République n’était pas fondamentalement laïque et sociale (lire, par exemple, le récent Pour une République laïque et sociale de Charles Coutel). Par leur inconséquence, mes amis deviennent alors, sur ces sujets, mes adversaires.

[3] Carl Schmitt, Théologie politique 1922, 1969, Gallimard, 1988, p. 15.

[4] Ibid., p. 23. La dernière phrase est par ailleurs exemplaire de la pensée schmittienne dans laquelle l’exception exerce un rôle heuristique de révélateur de la vérité, du réel :

L’exception est plus intéressante que le cas normal. Le cas normal ne prouve rien, l’exception prouve tout ; elle ne fait pas que confirmer la règle : en réalité, la règle ne vit que par l’exception. Avec l’exception, la force de la vie réelle brise la carapace d’une mécanique figée dans la répétition.

Ibid., 25.

[5] « Ennemi » est à entendre comme l’ennemi public, seul objet du politique, et non l’ennemi privé.

[6] Carl Schmitt, La Notion de politique, Flammarion, 1992, p. 64

[7] De nouveaux fascistes, les islamistes ? ça y ressemble mais c’est sans doute plus compliqué… et se contenter de coller des concepts connus sur des phénomènes contemporains risque surtout de nous empêcher de comprendre leurs spécificités. Voir mon billet : « Islamo-fascisme », vraiment ?.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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