Les lectures de Cinci : contre les fantasmes identitaires

Les Nostalgériades : Nostalgie, Algérie, Jérémiades, Fatiha Agag-Boudjahlat, éd. du Cerf, 2021.

9782204143264-60421aa433744Le livre en deux mots

J’ai déjà dit tout le bien que je pense de Fatiha Agag-Boudjahlat lorsque j’ai parlé de son ouvrage Le grand détournement en 2017. L’affection que je porte à cette enseignante passionnée par son métier et par ses élèves, à cette militante universaliste, à cette républicaine exigeante… n’a pas diminué depuis. Quel plaisir, donc, de se plonger dans son dernier opus ! Et aucune déception : Les Nostalgériades est un essai formidable dans lequel elle se sert de son histoire personnelle – ou plutôt de ses histoires personnelles – pour dézinguer méticuleusement toutes les hypocrisies contemporaines sur l’identité, le racisme, le féminisme, etc. [1] Mais il n’y a là aucune impudeur, aucun exhibitionnisme, aucune complaisance ni affectation dans l’exposition de ces éléments autobiographiques difficiles, de ces fractures, de ces douleurs qui ne se dévoilent que pour illustrer, que pour raconter, que pour se hisser au-delà de soi-même. À travers ses histoires et ses anecdotes, on découvre aussi des esquisses de femmes (sa mère, sa grand-mère…) dessinées avec une grande justesse, et avec beaucoup d’amour. Elles sont là pour rappeler que le réel n’existe pas que dans les amphithéâtres de sociologie de Paris 8 ou de l’EHESS, que le seul « terrain » qui vaille, c’est celui de l’expérience des vies. Fatiha Agag-Boudjahlat possède ces expériences et elle refuse qu’on les lui arrache ou, pire, qu’on les nie, sous prétexte qu’elle serait une femme, une « racisée », une musulmane, une Arabe, une fille d’immigrés algériens ou de prolétaires… les individus ne sont pas des pots de confiture sur lesquels on pourrait apposer une étiquette qui définirait unilatéralement leur identité. Il y a donc de la colère dans ce texte : et c’est heureux ! Parce que la colère est un sentiment politique qui nourrit la révolte, et la révolte de Fatiha Agag-Boudjahlat, contre l’obscurantisme religieux, contre le patriarcat oriental comme occidental, contre les pièges et les mensonges des décoloniaux, des indigénistes, des intersectionnels, contre la reconstruction artificielle d’identités fantasmées par et pour des gamins qui s’imaginent plus algériens que français alors qu’ils ne mettent les pieds au bled que pour les vacances comme d’autres vont à Center Parks… cette révolte est juste, elle est saine et elle devrait tous nous inspirer.

Où j’ai laissé un marque-page

Les pages sur le néoféminisme condescendant qui prétend se battre contre le patriarcat mais seulement quand celui-ci est « blanc » ou « occidental » mais choisit de se taire, voire de le défendre, lorsqu’il est « racisé » ou « oriental », montrant ainsi une hypocrisie criminelle envers les femmes doublement victimes : féministes universalistes accusées de racisme et femmes asservies à des oppresseurs protégés sous prétexte de fallacieuses exceptions « culturelles » – la « culture » devenant le nom politiquement correct de ce patriarcat oriental renforcé par la religion ; comme le dit Fatiha Agag-Boudjahlat, « le relativisme culturel est vraiment un piège à connes ».

Un extrait pour méditer

Je leur [aux élèves] demande de la décence face aux migrants qui risquent leurs vies pour venir en Europe. Mais souvent ils gardent une considération administrative de leur identité française. Ils sont Français de papier, ils sont Algériens, Marocains, etc. de cœur. Alors qu’eux-mêmes sont les premiers à moquer leurs camarades immigrés en les qualifiant de blédards. J’ai l’habitude de leur dire qu’ils sont Français de bouche, que l’insolence qu’ils s’autorisent ici est bien Française. Ils savent ce qu’elle leur vaudrait, au bled, c’est-à-dire des coups. Il y a bien sûr de la provocation dans le fait de ne se revendiquer que de la nationalité du pays de ses grands-parents. Il y a aussi de la loyauté vis-à-vis d’eux et de leurs pays. Il y a la répétition de ce que leurs parents leur disent. Il y a aussi cet immense vide dans l’enseignement : on n’apprend pas à aimer la France. C’est aussi une conséquence de la laïcité : aucun culte à l’école, y compris celui de l’État ou du pays. La terrible accusation de nationalisme émerge des milieux enseignants. Je suis toujours amusée de les voir mal à l’aise ou s’étrangler devant un drapeau français, mais ne pas réagir devant les drapeaux étrangers dont les élèves aiment à décorer leurs cahiers, carnets de correspondance ou même les tables des salles de classe. Les mêmes qui sortent le drapeau palestinien dans n’importe quelle manifestation accusent l’État d’endoctrinement parce qu’il a eu l’audace de faire voter l’installation d’un drapeau français dans chaque classe. Comme cet élu de Saint-Denis qui était tout fier de montrer sa boîte de mouchoirs achetée pendant ses vacances en Algérie, décorée du drapeau algérien. Je lui ai bêtement fait demander pourquoi il n’en avait pas acheté en France aux couleurs de la France, alors que j’aurais simplement dû lui faire remarquer que cela revenait à se moucher dans le drapeau algérien…

Le cocardisme français, c’est le mal, le retour des heures les plus sombres. Mais vous ne pouvez faire un pas en Angleterre sans voir l’Union Jack ou un portrait de la Reine. C’est la même chose partout. Il n’y a vraiment qu’en France que l’affection pour son pays est criminalisée. Au point d’avoir réduit la France à un ensemble de guichets de services jusqu’à pervertir les droits en dus sociaux et présenter les devoirs en diktats. Comment peut-on s’attendre à ce que les enfants, d’où qu’ils viennent, et les adultes se sentent ici chez eux s’ils ne ressentent rien pour ce pays et qu’on leur apprend que c’est une sorte de salle d’attente ? Un purgatoire au sens premier du terme ? Comment oser justifier de les faire grandir hors sol ? L’extrême droite qualifie les enfants d’immigrés de Français de papier. Comme elle, les gauchistes réduisent la nationalité et l’identité française à la simple détention de papiers. Les deux courants sont identitaires et établissent une hiérarchie sur une base ethnique. La souche seule compte pour les deux courants. Ce sont des horticulteurs qui ne cultivent que de la morbidité. On se moque de la souche. C’est l’enracinement qui importe, comme volonté, comme appropriation. On a besoin d’être chez soi quelque part. Et on prend soin de son chez-soi, Mais on se retrouve à égrener devant les élèves tous les bénéfices liés à la vie en France. La sécurité sociale. L’école gratuite. Les aides. La sécurité. On réduit la France à ces services, j’ai eu le tort de le faire moi-même devant les élèves. Cela ne suscite qu’un attachement d’opportunité de jouissance. Cela ne fait pas des citoyens. Cela ne construit pas le sens de l’intérêt général. Cela ne construit pas une Nation. Je prends désormais le problème à bras-le-corps et j’assume de dire aux élèves qu’ils doivent aimer la France. Encore une fois, je récuse l’alternative. Ils n’ont pas à choisir entre aimer la France et aimer le bled et donc leurs familles. Ils peuvent et doivent aimer les deux. Et que cela soit évident vis-à-vis du bled et pas de la France n’est pas acceptable.

[…]

Au bled, il y a la Hagra généralisée, systémique : l’abus de pouvoir, l’abus de force des autorités qui ne vous protègent pas et auprès desquelles vous devez monnayer vos droits. Ce n’est pourtant pas la Sécurité sociale qui doit faire aimer la France. Il faut faire comprendre que l’histoire longue de la France a abouti à ce pacte de solidarité entre générations, entre valides et non valides, travailleurs et chômeurs ou retraités, entre riches et moins riches. Ça ne marche pas mieux en Europe et en Occident parce que ce sont des territoires blancs supérieurs et donc arrogants. Mais parce que la lutte politique et sociale a permis d’arracher le progrès, lutte qui n’est pas terminée. La vie compte en France. La qualité de vie compte tout autant. Et quand, dans le but maladroit de faire aimer la France en jouant sur la reconnaissance qu’on lui doit, on compare niveau de développement, de solidarité de la France avec celui du bled, on aboutit à l’effet inverse. On renvoie juste aux élèves l’idée que le pays de leurs parents est nul, inférieur, en voie de développement. On ne construit pas un attachement entre un peuple et son pays sur un syndrome de Stockholm. L’État français garantit ces droits économiques et sociaux à tous ceux vivant en France, détenteurs de la nationalité ou pas. Ce n’est pas une faveur, un acte de générosité. C’est le droit établi par une République sociale. Nos élèves doivent aimer la France comme ils aiment le bled, pas parce que c’est la France, pas parce que la France est plus riche que l’Algérie, mais parce que la France est leur pays. Un enfant n’aime pas ses parents parce qu’ils le nourrissent et l’habillent. Il les aime parce qu’ils sont ses parents. Aussi mauvais parents qu’ils puissent être. C’est essentiel de se savoir de quelque part pour grandir. Et personne ne doit sommer à l’amnésie pour les enfants et les petits-enfants d’immigrés. Mais personne ne peut vivre dans un fantasme. Or la vision du bled est largement fantasmée, déformée. On assomme les élèves avec la colonisation et ses malheurs ? Puis avec l’immigration et ses malheurs ? Il y a une réparation sacrée à obtenir ? On transmet un trauma qui n’est pas le nôtre, qui est celui de nos parents et de nos grands-parents. Un trauma qui ne les a pas dispensés de faire des choix, d’être intelligents, de benchmarker. (p44-49)

Cincinnatus, 26 juillet 2021


[1] Ce livre possède beaucoup de points communs avec celui de Rachel Kahn présenté la semaine dernière : ce sont là deux femmes remarquables dont les caractères bien trempés refusent les compromissions et les assignations à résidence identitaire, parce qu’elles défendent un universalisme humaniste impeccable.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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