Passe sanitaire : les vertiges de la déraison

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Louis Pasteur, par Albert Edelfelt (1885)

Ce billet est doublement exceptionnel. D’abord, il interrompt la série estivale des « lectures de Cinci » que vous retrouverez lundi prochain avec (encore) un bouquin formidable à lire à tout prix. Ensuite, il traite d’un sujet de l’actualité brûlante (en cet été pourri, il n’y a bien que cela pour nous réchauffer), alors que, normalement, je préfère laisser l’écume aux réseaux dits sociaux. Ces histoires de passe sanitaire prennent néanmoins un tour si inquiétant que je m’essaie à donner, à mon tour, mon avis sur le sujet [1].

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Tout d’abord, mettons les choses au point : on écrit « passe sanitaire ». Avec un e. Ceux qui tiennent à l’écrire « pass » peuvent traverser définitivement la Manche ou l’Atlantique, grand bien leur fasse.

Ce point crucial étant réglé, passons au fond du problème.

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Je me suis déjà exprimé sur la gestion catastrophique des gouvernements Philippe et Castex, et, bien entendu, d’Emmanuel Macron au premier chef, depuis le début de la crise sanitaire. Faut-il vraiment rappeler les innombrables mensonges qui se sont succédé depuis l’apparition du virus ? La fameuse « grippette » qui devait rester enfermée dans les frontières chinoises ou, à tout le moins, ne jamais atteindre les nôtres ; le mépris affiché pour la manière dont l’Italie a traité l’affaire au début ; l’inutilité des masques, affirmée pour faire oublier l’incurie à l’origine de la pénurie ; les nombreux cafouillages, ordres et contre-ordres sur des protocoles sanitaires improvisés en fonctions des coups de gueule des diverses clientèles ; le retard au démarrage du dépistage par pénurie de tests, comme si l’épisode des masques quelques semaines plus tôt n’avait simplement pas existé ; le premier confinement qui fut imposé sans que le mot ne soit prononcé, alors que les suivants l’ont porté sans qu’il s’agisse jamais de véritables confinements tant les passe-droits, exonérations et dispenses particulières étaient plus nombreux que la règle ; les tentatives hallucinantes de faire passer en pleine pandémie des « réformes » néolibérales bien plus violentes encore que tout ce qui avait était annoncé, c’est dire !, comme pour profiter de l’anesthésie générale du corps social avec un cynisme que l’on n’avait pas connu même aux pires heures du sarkozysme triomphant [2] ; etc. etc.

Bref : une gestion à la petite semaine dans laquelle la Macronie, de l’Élysée à l’Assemblée, en passant par Matignon et les ministères, jadis si fière d’être composée d’« amateurs » tout en glosant sur les « compétences » exceptionnelles de ses membres, a démontré prodigieusement les limites du « en-même-temps » : amateurs, ils le sont bien, mais compétents, hélas !, ils en sont très loin.

Surtout, en accumulant à chaque étape mensonge sur mensonge, l’exécutif et ses godillots ont achevé d’anéantir la crédibilité d’une parole politique déjà depuis longtemps abîmée. La dévaluation du verbe politique, l’effondrement de l’autorité gouvernementale et, plus largement, de tout le personnel politique, expliquent en partie les mouvements de colère qui font l’actualité. Comment peut-on encore croire ces mauvais bonimenteurs de foire ? Le soupçon et la défiance ont laissé la place au ressentiment et à la haine. Quelles que soient les décisions prises, quelles que soient les explications présentées, elles se heurteront toujours au : « ils nous prennent pour des cons », réaction qui a pour elle quelques solides raisons.

Quant au passe sanitaire, la manière dont il est mis en place n’échappe pas à cette logique. La stratégie, connue dans les sciences comportementales sous le sobriquet anglicisant de nudge, relève, encore une fois, au mieux d’une maladresse, au pire d’une forfaiture. Comme l’explique très bien sur twitter Gaston Crémieux, le nudge, ou paternalisme libéral, consiste à pousser la population à adopter certains comportements, sans prendre de risque politique. Il ne s’agit pas simplement d’incitations discrètes et indirectes, mais bien de créer volontairement des conditions suffisamment pourries pour que les gens fassent d’eux-mêmes ce qu’on attend d’eux, sans jamais le dire explicitement. Plutôt que d’en appeler à la raison et à la responsabilité civique des individus, ou que d’assumer imposer un comportement, le nudge est donc une manipulation hypocrite du peuple par des gouvernants lâches qui espèrent ainsi passer entre les gouttes. Le passe sanitaire, avec ses exceptions alambiquées et ses reculades incompréhensibles d’un point de vue sanitaire (validité d’un test de 72h, sérieusement ?) éveille un sentiment d’injustice exacerbé par les précédents et par cette stratégie manipulatoire.

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Cela justifie-t-il tout ?
Loin s’en faut !

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Depuis le début de la crise sanitaire, tout le monde paraît avoir obtenu un doctorat en épidémiologie et devoir se répandre partout avec des convictions bien assises sur le virus, la gravité de la maladie, les moyens d’y faire face ou les mesures politiques à prendre. Il faut ici distinguer deux choses :
L’expression publique de l’opinion de chacun sur les dimensions politiques de la crise est toujours légitime : l’iségorie est fondamentale en démocratie.
En revanche, il devient surréaliste de voir, sur les réseaux sociaux et dans les médias, n’importe qui émettre des avis définitifs et très affirmés sur des questions scientifiques complexes qu’il ne maîtrise absolument pas. Cette hybris valide à chaque fois l’adage de feu Umberto Eco :

Ils [les réseaux sociaux] ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.

Cette collision des légitimités de discours se retrouve, à un autre niveau, dans la composition des cortèges physiques et virtuels des opposants au passe sanitaire, dont les justifications convergent et, parfois, s’entrechoquent.

Tout au fond mais sur le devant de la scène médiatique : la lie. Avec leurs pancartes et mots-dièse antisémites, les complotistes bas-du-front s’en donnent à cœur joie. Derrière le virus et le vaccin, évidemment, les mêmes : les JUIFS, toujours les JUIFS (et souvent les francs-maçons pour compléter le duo infernal) qui ourdissent un plan secret afin de réduire l’humanité en esclavage. Aussi risibles que soient ces thèses paranoïaques, leurs séductions à tous les extrêmes (et pas seulement !) devraient nous alarmer sur le degré de déliquescence qu’atteint notre nation.

Quand ce ne sont pas les JUIFS qui sont pointés du doigt accusateur, le conspirationnisme prend bien d’autres formes, aussi farfelues et désespérantes devant les prouesses d’imbécillité que recèle l’esprit humain pour trouver un bouc-émissaire à ses malheurs et fantasmes. Les théories les plus délirantes se croisent et se fécondent pour atteindre des degrés ahurissants… alimentées par nombre de charlatans, d’escrocs et de menteurs qui se déversent aussi bien sur les réseaux sociaux et plateformes de vidéos que dans les médias mainstream, trop heureux de trouver de quoi remplir la grille pendant l’été. Les chaînes de (dés)information en continu jouent un rôle délétère dans cette histoire et encouragent les armées de suiveurs qui préfèrent croire le premier gogo venu qu’un scientifique sérieux. Ainsi, sur fond de destruction des formes classiques d’autorité, prolifèrent les pires obscurantismes – « antivaxx » en tête. Au pays de Descartes et de Pasteur, l’inculture scientifique de la population est une honte ! [3]

En mélangeant tout, de sinistres fanfarons s’imaginent, sincèrement !, les égaux des Résistants parce qu’ils refusent le passe sanitaire ! Quel frisson de transgression, en s’asseyant à la terrasse d’un café sans être vacciné ni porter de masque ! Heureusement que les Résistants – les vrais, qui mettaient leur vie en danger pour sauver celle des autres, et non l’inverse –, ne sont plus là pour leur botter le cul !

Quant à ces restaurateurs et bistrotiers qui, après s’être gavés de chômage partiel et d’aides d’État, et avoir envahi l’espace public de terrasses « éphémères » illégales et dangereuses qui pourrissent la vie des riverains, jouent aujourd’hui les matamores en refusant d’être des « collabos » (terme ignoble pour leurs collègues plus sérieux), se faisant au passage une bonne petite publicité, une telle indécence est méprisable : s’ils ne veulent pas participer à l’effort collectif, qu’ils rendent l’argent !

Crier à la dictature, en France, aujourd’hui, est une infâme stupidité. Ceux qui s’y essaient devraient aller faire un tour dans une dictature véritable pour comparer.
Ce qui ne signifie pas, je l’ai déjà suffisamment écrit ici, que nous vivions dans un modèle de démocratie : notre régime s’apparente plutôt à un mélange explosif d’oligarchie et d’ochlocratie – ce qui n’a rien de réjouissant !

Mais là n’est pas la question : comment peut-on hurler à la dictature parce qu’on demande de scanner un QR code à l’entrée de certains lieux particulièrement propices à la propagation du virus, afin de vérifier que l’on ne représente pas un danger pour les autres ? D’ailleurs, les mêmes manifestent-ils devant Monoprix, Carrefour ou Auchan dont ils « possèdent » une carte de fidélité qui en dit plus long sur leur vie que tout ce que contient le passe sanitaire ? Manifestent-ils devant Google, Amazon ou Facebook qui savent, avant eux parfois, qu’ils attendent un enfant, ont un amant ou un cancer – et, surtout, utilisent ces informations pour leur vendre plus de produits, quand ces entreprises ne vendent pas jusqu’à ces informations personnelles elles-mêmes ?

Il y a quelque chose de profondément vicié dans l’idée que toute donnée personnelles détenue par l’État est forcément le signe d’une intrusion odieuse dans la vie privée, le symptôme d’un État Big Brother totalitaire, d’un « biopouvoir » foucaldien s’exerçant comme le plus froid des monstres froids sur les corps asservis d’une population réduite en esclavage… alors que l’utilisation d’une quantité infiniment plus importante de données bien plus intimes par des entreprises privées, à des fins commerciales, de profilage et de flicage pour mieux manipuler les esprits et les comportements des individus, ne pose absolument aucun problème. La propagande néolibérale d’une finesse de Panzerdivision a très bien fonctionné : l’État c’est mal, les multinationales privées c’est bien. Orwell aurait pu l’écrire :

l’État utilise des données personnelles limitées pour protéger la vie des plus fragiles : DICTATURE !

les GAFAM réduisent les individus à des pompes à pognon en en volant et recélant toutes les informations les plus intimes : LIBERTÉ !!

Parmi les ardents défenseurs de ces libertés individuelles qui voient le passe sanitaire comme l’outrage ultime à leur individualité, il faut reconnaître une agilité remarquable à ceux qui, en temps « normal », dépensent presque autant d’énergie à vilipender les droits de l’homme. Quel grand écart !

Plus sérieusement, il ne faut pas confondre tous les manifestants avec les antisémites, complotistes et charlatans qui participent à ce mouvement, de même que je n’ai jamais confondu les gilets jaunes qui exprimaient une colère sincère et légitime avec les black blocs et autres factieux violents qui ont pourri leurs manifestations [4]. Je reconnais même, dans les rangs des opposants au passe sanitaire, des personnes pour qui j’ai un respect intellectuel réel et dont je partage habituellement la plupart des combats. Voir ainsi des esprits parfois brillants se lancer corps et âme dans celui-ci m’ébranle. Je comprends leurs réserves quant à ce qu’ils interprètent comme une nouvelle avancée de la technoscience dans la gestion néolibérale de la population, un pas supplémentaire vers une société du contrôle des corps, la mise en place de dispositifs présentés comme temporaires qui, craignent-ils, deviendront immédiatement pérennes, des dispositions, enfin, qu’ils perçoivent comme injustes et discriminatoires.

Je refuse de balayer leurs arguments d’un revers de main méprisant : certains portent, même si, in fine, ils ne parviennent pas à me convaincre.
Je voudrais seulement, ici, faire valoir deux choses :
D’abord, liberté individuelle ne signifie pas licence. La liberté individuelle n’existe que comme l’autre nom d’une responsabilité collective ; la liberté des républicains est une liberté civique, qui s’exprime dans le cadre d’un engagement politique au service de l’intérêt général. Ma liberté n’est pas de m’enfoncer dans mon petit quant-à-moi, dans mon petit confort personnel, mais d’agir au sein de la collectivité politique à laquelle j’appartiens et, en l’occurrence, de participer à l’effort de protection du peuple et, surtout, des plus faibles, par la réduction des risques que je fais courir à ceux qui sont les plus fragiles – donc par la vaccination. Là se trouve l’expression d’une réelle liberté politique.
Ensuite, il ne faut pas confondre luttes politiques et sociales d’un côté, révolte contre des mesures sanitaires de l’autre. Quiconque aura seulement survolé ce que je publie ici depuis plus de six ans sera convaincu qu’on ne peut me soupçonner de la moindre connivence avec le pouvoir macroniste. Je fais la part des choses : j’ai conscience de toutes les erreurs et manipulations depuis le début de la crise, j’en ai rappelé certaines ; mais quand j’exhorte tout le monde à se faire vacciner et quand je défends le passe sanitaire (certes très imparfait, j’y viens), je ne prends pas le parti de Macron, je prends celui de la lutte contre l’épidémie. Ce qui ne m’empêche nullement de continuer à combattre la politique macronienne.

*

Je continuerai donc de lutter politiquement contre Macron et tout ce qu’il incarne, mais en choisissant des combats plus justes que celui-ci. Le passe sanitaire n’est pas parfait. Il souffre de nombreuses ambiguïtés et d’aberrations évidentes. Sans doute vaudrait-il mieux un passe beaucoup plus strict, réservé aux seuls vaccinés et sans aucune exemption : il y aurait là une plus grande clarté. Je vais plus loin : je serais même partisan de la vaccination obligatoire, comme elle l’est pour les enfants contre de nombreuses maladies. Hélas !, cette dernière solution n’est sans doute pas possible pour tout un tas de raisons plus ou moins valables, qui vont de la responsabilité juridique à la bête logistique en passant, surtout, par la veulerie d’une classe dirigeante déplorable.

Dès le début, et sans dévier, un homme d’État aurait parlé à la Nation comme à un peuple d’adultes, en aurait appelé solennellement à la responsabilité de chacun et aurait fait montre de toute l’autorité nécessaire en temps de crise exceptionnelle, plutôt que de pratiquer l’art de l’esquive et la stratégie du nudge. Un peuple adulte aurait compris la nécessité d’en finir au plus vite avec ce virus contre lequel nous sommes engagés dans une course dramatique, chaque caprice augmentant le nombre de morts, de survivants frappés de séquelles et, surtout, le risque d’émergence d’un variant plus dangereux encore.

Lorsqu’on a réussi à convaincre tout un peuple et ses dirigeants que la volonté politique est impuissante et que l’État ne peut rien, et qu’on y a ajouté le poison d’une profonde inculture scientifique en grande partie due à la démolition méthodique de l’école depuis plus de trente ans, il n’est pas étonnant de se retrouver dans des situations aussi insupportables. Là où la vaccination est terriblement faible, en Martinique ou en Guadeloupe notamment, nous vivons une véritable catastrophe.

Combien de pays aimeraient pouvoir se payer le luxe de tels débats, qui n’ont pas notre chance et crèvent de n’avoir pas de vaccins !

Cette pandémie a révélé un niveau d’égoïsme et d’incivisme qui culmine en ce moment et semble anéantir les liens qui unissent notre nation traditionnellement éminemment politique. Ressaisissons-nous ! Un peu de sérieux, un peu de vertu civique, que diable !

Cincinnatus, 12 août 2021


[1] Catherine Kintzler a publié sur le sujet un billet très juste et très pertinent. J’en recommande, comme toujours, la lecture : « Vaccination et passe sanitaire, quelques réflexions ».

[2] Voir le billet « Le jour d’après sera pareil à la nuit d’avant ».

[3] À propos des « arguments » avancés contre la vaccination, je rejoins complètement l’attitude défendue par Catherine Kintzler dans le billet cité dans la première note. Lisez-le, vraiment, c’est excellent !

[4] Voir les deux billets correspondants : « Colère jaune » et « Noires violences ».

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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