L’Union européenne contre l’Europe

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L’enlèvement d’Europe, Giambattista Tiepolo (1725)

J’aime l’Europe. Sans doute est-ce pour cela que je ne peux supporter ce que les institutions de l’Union européenne lui font. La confusion des deux – UE et Europe – est d’ailleurs la meilleure arnaque antipolitique qui soit (avec l’idée ahurissante que les éoliennes sont bonnes pour l’environnement, mais c’est une autre histoire).

Les institutions de l’UE, qui dictent l’essentiel des lois et du droit des États-nations qui s’y sont soumis, sont structurellement aux mains de technocrates n’ayant plus aucun contact avec la réalité. Il n’y a rien de commun entre nos services publics, dédiés à l’intérêt général, et la fonction publique européenne – caste complètement déconnectée qui forme le cœur des institutions de l’UE et sans laquelle tout ce système s’effondrerait –, scandaleusement surpayée pour produire, au mieux, un absurde travail de mauvais Shadoks ou, au pire, des textes aux conséquences désastreuses pour nos économies, nos droits et nos vies. Max Weber les avait si bien décrits par anticipation :

spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là.

Il faut (et il suffit d’) arpenter les couloirs de la Commission et du Parlement européens, discuter avec leurs habitants, fonctionnaires, délégués, élus et toute une galerie de personnages aux rôles plus ou moins flous défendant des intérêts divers et variés mais rarement l’intérêt général, pour se rendre compte qu’il s’est créé là un monde parallèle n’ayant pour seul contact avec le nôtre que l’imposition de lois et règlements, le plus souvent directement rédigés par des cabinets de lobbying installés à demeure quelques rues plus loin. Tout un écosystème s’est développé, qui ne survit que par le parasitisme de nos États-nations.

L’obsession de cette fourmilière technocratique : la destruction des souverainetés nationales, perçues comme de dangereux archaïsmes irrationnels. Les peuples étant, par essence, irresponsables et incapables de se gouverner eux-mêmes, la confiscation de toute forme de pouvoir n’est qu’une évidence de la raison. Et peu importe que souveraineté nationale et démocratie soient synonymes. Tous les moyens sont bons : utilisation extensive du globish d’aéroport, encouragement de la découpe des territoires nationaux par le financement massif de pouvoirs régionaux aux mains de petits potentats féodaux, destruction systématique de toutes les spécificités juridiques, culturelles et politiques nationales… et jusqu’à la transformation de la Constitution en une caricature du monstre de Frankenstein, la Loi fondamentale de notre République étant sans cesse charcutée pour s’adapter aux impératifs technocratiques et idéologiques de l’UE.

Cette destruction du politique, de la république et de la démocratie n’aurait pas été possible sans la renonciation volontaire des dirigeants politiques nationaux, leur abdication du pouvoir et leur capitulation devant les dogmes néolibéraux. Les traités successifs, ainsi que les élargissements d’une entité sans réelles frontières territoriales, ont progressivement entériné une vision du monde qui n’a pas grand-chose à voir avec « l’Europe de la paix », « l’Europe-puissance » ou autres contes pour enfants servis aux peuples pour mieux les endormir. L’UE n’est pas qu’un vaste espace ouvert à la libre circulation des biens, des personnes et (surtout) des capitaux : elle est l’application d’une idéologie sous laquelle les États et les peuples sont écrasés, les citoyens réduits à des consommateurs et les nations à des marchés.

Au nom du dogme de la « concurrence libre et non faussée », les États sont engagés dans une course au moins-disant fiscal et social : toujours plus bas, toujours moins cher pour draguer les multinationales qui ont le vrai pouvoir. La guerre économique qu’ils se livrent les conduit à s’amputer volontairement, à la manière tragicomique du chevalier des Monty Python. La situation est complètement folle ! Quant à la nature réelle de la fumeuse « solidarité européenne », on a bien vu ce qu’elle signifiait quand il s’est agi d’asservir la Grèce et de réduire son peuple méprisé à une sous-nation. L’UE, c’est la violence antidémocratique institutionnalisée.

L’euro en témoigne, à la fois symbole de l’abdication des souverainetés et outil économique de domination allemande. La confiscation de la souveraineté monétaire des États-nations ne sert en effet en rien un hypothétique intérêt général européen, mais seulement les ambitions, l’économie et la stratégie de l’Allemagne et de ses satellites vassalisés. L’évaluation de l’euro plombe notre économie et notre compétitivité mais avantage celles de nos « amis » d’outre-Rhin. La construction de la monnaie et du marché uniques, sans redistribution ni transferts massifs à l’intérieur des « frontières » de l’UE, entraîne mécaniquement l’assèchement et l’appauvrissement des États et régions périphériques au profit du centre économique. D’où les tentatives désespérées d’accroissement de « l’attractivité » et de la « compétitivité » par des « réformes structurelles » (qui ne sont que la vente à la découpe des patrimoines culturels, économiques et sociaux des pays saignés à blanc), imposées par les dogmes pervers de l’économicisme ordolibéral – stratégies qui ne font qu’accélérer encore plus la descente aux enfers collective.

L’idéologie politico-économique ordolibérale, avec ses règles absurdes et sa rigueur mortifère, ne fonctionne que pour l’Allemagne qui appuie sa compétitivité sur l’asservissement des économies de ses « partenaires » et utilise l’Europe de l’est comme son arrière-boutique à bas coût. L’Allemagne a besoin de vampiriser les économies de ses « clients » mais si cette stratégie est appliquée par tous, le système s’effondre. La France aliène ainsi ses intérêts à des mirages de prospérité continentale, détruisant son industrie et s’effaçant de la scène internationale : un suicide économique autant que géopolitique, conforme aux intérêts allemands. Le « couple franco-allemand » [1], tant vendu comme le « moteur » de l’UE et un modèle de coopération, n’est qu’une supercherie qui masque de plus en plus mal la réalité : la domination germanique en guise de « pacification » du continent.

On a là le sentiment d’assister à un jeu pervers de renversement des culpabilités, les Français subissant une injonction ahurissante à se sentir coupables d’être… français et de n’être donc pas allemands. Et gare à celui qui s’en émeut : il sera immédiatement taxé d’odieux germanophobe… comme si la seule critique de la politique menée par le gouvernement allemand était synonyme du plus rance nationalisme. Quelle malhonnêteté intellectuelle de la part de nos chères élites eurolâtres et germano-serviles ! J’ai pour la nation allemande et, plus encore, pour sa culture, ses artistes, compositeurs, écrivains, poètes et philosophes, un immense respect – ce qui ne devrait en rien m’empêcher de montrer combien la politique menée par les dirigeants de ce pays est une calamité pour la France.

Évidemment, les petits gris de Berlin, pathologiquement obsédés par la rigueur budgétaire, ne sont pas seuls : leurs clones peuplent autant Bercy que Bruxelles, place forte depuis laquelle ils maintiennent les États dans une impuissance savamment orchestrée par des générations de dirigeants politiques aveugles, naïfs ou malfaisants. La signature de traités restreignant à chaque fois un peu plus la souveraineté nationale et l’action politique ne peut s’interpréter que comme un engagement toujours plus poussé dans la servitude. Si l’État, par ses trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire –, doit exprimer la volonté générale avec pour objectif et critère l’intérêt général, alors la manière dont les gouvernants successifs l’ont enchaîné et lui ont interdit toute possibilité d’action relève de la haute trahison.

Les investissements étatiques sont rendus impossibles par le « pacte de stabilité » qui encadre les déficits et la dette publique. Les droits des salariés sont menacés par les travailleurs détachés. Les services publics comme les entreprises privées sont laminés par la sacro-sainte « concurrence libre et non faussée » qui est intrinsèquement non libre et faussée. La politique monétaire est confisquée par la Banque centrale européenne. La Constitution elle-même est supplantée par le droit communautaire et la Cour de Justice européenne s’impose comme juridiction supérieure à toutes les autres. Etc. Etc. Il n’est plus aucun levier à la disposition des États et des nations pour décider de leur destin ; les traités protègent parfaitement le marché. Et lorsqu’un sursaut démocratique semble lever quelque espoir, il est bien vite écrasé dans le mépris le plus cinglant : référendum français de 2005 superbement ignoré par Sarkozy et ses sbires, méthodes mafieuses de petits voyous employées par Schaüble et consorts contre la Grèce à l’arrivée de Syriza au pouvoir dix ans plus tard, et jusqu’au fameux « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités » du sinistre Juncker.

Ces gangsters sont les fossoyeurs de l’Europe.

Entièrement habitées par le néolibéralisme, les institutions de l’UE sapent les fondements de l’humanisme. Prenant prétexte d’une « modernité » à la gueule bancroche, elles s’accommodent parfaitement des idéologies, compatibles avec le néolibéralisme, qui s’opposent frontalement aux Lumières et à la raison. Ainsi le « wokisme », cheval de Troie des pires obscurantismes – islamisme en tête –, pénètre-t-il en profondeur ces institutions à la faveur de l’inculture générale qui y règne. Difficile de résister aux manipulations, en effet, lorsqu’on n’a aucune référence historique, littéraire ni philosophique et que l’on ne connaît le monde qu’à travers des tableaux Excel ! L’arrogance et la stupidité qui caractérisent tous les rouages de ces monstres bureaucratiques sont parfaitement employés par les entrepreneurs identitaires qui réussissent à obtenir des financements faramineux. Misère de l’Europe, que cette haine de l’intelligence, de la raison et de l’humain.

*

Comme Jean Danthès, l’ambassadeur de France à Rome du très beau Europa de Romain Gary, je suis nostalgique d’une « Europe des lettres » comme on parle d’une « République des lettres », l’Europe des penseurs et des savants, des artistes et des poètes, l’Europe de l’esprit – une Europe qui n’est qu’une idée mais dont toute la force, toute la puissance est justement de n’être qu’une idée :

L’Europe, pourquoi pas ? Elle n’a jamais existé, et n’existera jamais : alors, on peut tout attendre d’elle. (Gary)

Dès qu’on veut la rendre plus concrète, l’asservir dans les chaînes de l’économie et de traités mercantiles, on l’annihile immédiatement. Elle ne peut exister que dans ce flou de l’idée et de la volonté. Et c’est dans cette (in)existence incompréhensible pour les petits gris de Bercy, Berlin et Bruxelles, qu’elle a produit ce qu’il y a jamais eu de plus beau, de plus fort, de plus immortel : la culture et l’œuvre au sens strict. C’est ainsi, et ainsi seulement, que l’Europe veut dire quelque chose, et qu’elle dit quelque chose au monde. Là, elle est un visage de l’universel, là elle parle de l’homme, là elle prend une signification réelle dans l’histoire : le reste n’est que vanité et poursuite du vent.

Cincinnatus, 27 septembre 2021


[1] Il faut lire et relire les livres de la regrettée Coralie Delaume dont la pensée, juste et précise, manque terriblement au débat public. Voir en particulier le billet « L’Europe allemande », recension de son très bon ouvrage, Le couple franco-allemand n’existe pas. Comment l’Europe est devenue allemande et pourquoi ça ne durera pas, Michalon, 2018.

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 réflexions au sujet de “L’Union européenne contre l’Europe”

  1. Je crois que l’Europe, même les institutions de l’UE (bien que toujours perfectibles) ont une vraie pertinence dès lorsqu’il s’agit de jouer groupé pour négocier avec d’autres puissances. En revanche, les institutions de l’UE ne devrait pas (hors monnaie) réagir l’ordre intérieur sans un strict respect du principe de subsidiarité (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui).

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