La tentation crépusculaire de l’Aventin

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Mélancolie, Edvard Munch (1894-1896)

La mélancolie est un crépuscule.
La souffrance s’y fond dans une sombre joie.
La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

Victor Hugo, Les travailleurs de la mer

Serait-ce vraiment Alain Juppé qui aurait inventé l’expression « tentation de Venise » ? Cela ne l’a pas empêché de revenir. Plusieurs fois. Je ne suis pas sûr que ce patronage soit le meilleur, même s’il est révélateur que, peut-être ?, la tentation du retrait, même sincère, se fracasse nécessairement à la volonté ou à son insuffisance.

Misanthrope humaniste : dans le paradoxe apparent se noue la tension profonde. Comment concilier la réalité des gens qu’on croise, ainsi que la dégueulasserie profonde du monde contemporain, avec les principes et idéaux qui doivent guider l’action ?

Démocratie, République, politique, monde commun… des ombres dont on se contrefiche. Ce pourquoi (et pour quoi) je me bats ne varie pas ; le monde, lui, s’en éloigne chaque jour un peu plus pendant que ceux qui le peuplent déçoivent tout le temps. À moins que le grotesque, l’absurde et l’ignoble s’accumulant, ce soit ma résistance qui s’effiloche et donne l’illusion de la divergence.

Peu importe.

Qu’est-ce qui compte le plus ? la reconnaissance narcissique de quelques contemporains à laquelle s’ajoute celle d’improbables générations futures, ou bien le souvenir d’une histoire racontée à ma fille pour l’endormir ? passer du temps à écrire un nouveau pamphlet qu’elle ne lira jamais, ou bien jouer avec elle ? « C’est pour elle que je fais cela » : oui, mais l’excuse est-elle suffisante ?

Tout cela aurait pu, aurait dû, s’arrêter bien souvent. Le deux-centième billet devait être le dernier… quatre-vingt-deux plus tard, je suis toujours là. Les révoltes ne manquent pas : sans cesse renouvelées, quoique toujours les mêmes, au fond. Et la volonté, vaine, de laisser une trace.

Mais à quoi bon se hérisser tout le temps. À quoi bon s’épuiser et passer le peu de temps qu’on a à livrer des combats perdus d’avance, qui n’intéressent personne, pas même ceux pour lesquels on les mène. À quoi bon regarder se passer sa vie comme si c’était un autre qui la vivait.

Défendre des principes, des idées, des concepts… en sachant que c’est parce que c’est inutile que c’est nécessaire.
Certes.
Mais qu’il est difficile pour Sisyphe d’être heureux !

D’autant que l’absurde est toujours là, avec sa gueule moche de grenouille bancroche. Il attend patiemment au tournant. Ce sentiment d’un hiatus insoluble entre l’aspiration au sens et l’assourdissant silence du monde. La question « est-ce important ? » est futile ; seule compte celle-ci, filtre radical : « m’en souviendrai-je sur mon lit de mort ? ».

Ainsi surgit l’envie de tout foutre en l’air, de se protéger avant que tout nous éclate à la gueule. L’abdication a parfois le charme de la survie. Comme je comprends les collapsistes et autres observateurs nihilistes de l’effondrement. Ils l’attendent presque avec une certaine volupté. Suave mari magno

Alors quoi ? se retirer dans la jouissance et l’ataraxie mêlées, le regard figé dans le dernier coucher de soleil, en attendant la cendre ? Sur mon lit de mort, je veux qu’on passe en boucle le rire de ma fille.

Cincinnatus, 27 décembre 2021

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 réflexions au sujet de “La tentation crépusculaire de l’Aventin”

  1. Ah! ce besoin de « commenter » le billet de Cinci qui n’aurait d’égal que la triste banalité, presque affligeante sinon mélancolique! Et pourtant si finalement il n’était que l’implicite mais nécessaire besoin de lui dire tout l’intérêt que l’on y trouve…et mon Sisyphe est heureux d’entendre, avant l’heure, le rire de sa petite fille.
    Sinon, mon cher Cinci, il ne resterait qu’une bonne cuite de fin d’année;)
    Bonne fin d’année dans ce bonheur d’être triste.

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