Guerre d’Ukraine : que dire ?

800px-flag_of_ukraine.svg_Un sentiment de révolte impuissante sous forme de platitudes.
Rien ne peut justifier ni légitimer l’invasion de l’Ukraine par la Russie, que je condamne sans réserve. Le peuple ukrainien et ses dirigeants – le président Volodymyr Zelensky en tête –, aux prises avec l’une des plus puissantes armées au monde aidée des islamistes tchétchènes de Kadyrov et des mercenaires néonazis du groupe Wagner, font preuve d’une bravoure historique.

Des convictions qui seront forcément mal interprétées.
J’ai toujours plaidé pour que la France sorte de l’OTAN, cette guerre n’y change rien. En effet, quoi qu’en disent les déclinistes et autres ennemis de la France qui prennent plaisir à la croire minable et font tout pour la rendre telle, notre pays occupe une place particulière sur la scène internationale, tant par son siège au conseil de sécurité de l’ONU que par son arsenal nucléaire, son histoire, sa culture, etc. L’inféodation à l’alliance qui n’a plus grand-chose d’atlantique si ce n’est la servilité vis-à-vis des États-Unis anéantit cette voix singulière qui devrait être la nôtre dans le concert des nations. La quitter, en revanche, nous rendrait la liberté diplomatique de refuser les entreprises militaires qui iraient contre nos intérêts, ou bien d’accompagner souverainement celles commandées par la justice en tant que partenaires. Nos engagements n’en seraient que plus forts parce que décidés librement.

Si seulement c’était si simple.
L’ignominie de la guerre déclenchée par la Russie ne doit pas effacer la complexité du réel. Je n’oublie pas que, sur la place de l’Indépendance à Kiev, il n’y avait pas que des démocrates certifiés mais aussi de nombreux groupes néonazis dont les partis politiques officiels (Secteur droit, Svoboda…) rassemblent plusieurs dizaines de milliers de membres, ni que l’Ukraine est loin d’être un modèle de vertu en matière de corruption et de trafics en tous genres. Le rappeler ne minimise en rien la culpabilité russe mais l’occulter revient à s’aveugler volontairement. Je méprise les tièdes qui renvoient dos à dos bourreau et victime dans une symétrie factice ; j’exècre tout autant les adeptes du noir absolu et du blanc immaculé prêts à tous les mensonges pour maintenir l’illusion d’une eschatologie caricaturale entre le Bien d’un côté de la frontière et le Mal de l’autre. La dignité et l’honnêteté consistent à accepter et embrasser l’infinie complexité du réel tout en assumant fermement choisir le camp des agressés imparfaits contre celui des agresseurs humains.

Tous, victimes consentantes des propagandes.
La bataille des images est en train d’être largement remportée par les Ukrainiens. Tant mieux. Ce n’est pas une raison pour être naïfs : là aussi, la lucidité est difficile mais nécessaire. Les chaînes de désinformation en continu de même que les réseaux sociaux déversent un flot ininterrompu d’images aux sources discutables, à la mise en scène soigneusement étudiée afin de développer des récits orientées. Le brouillage des codes esthétiques entre fiction et réalité – plus de différence visuelle ni narrative entre un reportage réel et une séquence issue d’une série Netflix ou d’un blockbuster hollywoodien, conçus, filmés et montés exactement selon les mêmes normes –, ajouté au matraquage des vidéos à un rythme insoutenable, participe à ce que j’ai appelé la société de l’obscène, autrement dit : la mithridatisation des esprits, incapables d’adopter la distance nécessaire à la critique de ce qui s’impose autoritairement aux sens. Amputés de nos capacités de réflexion et de remise en question de ce qui nous est montré, nous formons des proies dociles et parfaitement préparées pour toutes les propagandes et manipulations. Les sympathies légitimes ne doivent pas émousser le sens critique et prendre pour argent comptant tout ce qui est diffusé. Depuis, au moins, la guerre civile de Yougoslavie avec ses vrais massacres occultés et ses fausses tueries construites pour l’intoxication des masses, nous savons que les fausses informations sont le lot commun de toute guerre moderne : essayons de n’être pas complètement dupes.

Hors-sujets.
Passent régulièrement des commentaires sur les méchants « souverainistes » qui seraient poutiniens alors que les gentils europhiles seraient des démocrates exemplaires prêts à donner leur vie pour leurs frères ukrainiens. Outre que l’on revient ici à la question du manichéisme comme forme avancée du crétinisme que je viens d’évoquer, j’aimerais que l’on m’explique ce que la grille de lecture souverainisme/européisme vient faire dans cette affaire. À la limite, je dirais même plutôt que cette guerre est celle de la violation d’un État-nation souverain par un État aux allures d’empire. Et, si je voulais même faire du mauvais esprit, puisque l’on m’accuse parfois d’être moi-même « souverainiste » (adjectif que je ne renie pas), en oubliant que souveraineté populaire (ou nationale) et démocratie sont synonymes, alors je remarquerais qu’en toute logique défendre la souveraineté bafouée de l’Ukraine démocratique relève précisément du « souverainisme »… tandis que la forme inédite et sui generis de l’Union européenne la rapproche plus d’un empire technocratique que d’une république ou d’une démocratie. Bref, ces petits règlements de comptes mesquins n’ont pas grand-chose à voir avec le drame que vivent aujourd’hui les Ukrainiens ; ceux qui s’y adonnent feraient mieux de ne pas plaquer leurs grilles de lecture forgées à leurs obsessions et à leurs haines recuites sur un conflit qui visiblement dépasse leurs capacités d’analyse.

Psychologues de comptoir après un rosé pas frais.
Poutine est-il fou ? Ce serait si commode. La psychiatrisation de l’adversaire est un procédé classique et ô combien efficace – non pas pour le vaincre mais pour se sentir bien et se donner bonne conscience sans effort. Après tout, le fou n’est plus tout à fait humain, il est radicalement autre. Ainsi peut-on faire l’économie de toute autre réflexion, et surtout de toute introspection. Que l’on me comprenne bien : je ne relaie d’aucune manière ici la propagande faisant de l’Occident, de l’OTAN, de l’UE, ou de qui que ce soit d’autre que la Russie le responsable de la guerre. Ce que je souligne, c’est qu’en déshumanisant Poutine, en renvoyant ses actions à des raisons psychologiques, on s’exonère à peu de frais de toute pensée, de toute exploration tant du contexte que des mécanismes aboutissant à la situation actuelle. On s’interdit, surtout, d’envisager les sorties possibles de la guerre – puisque tout ne tient qu’aux humeurs d’un fou, qu’y peut-on ? rien – et on revendique en quelque sorte sa propre impuissance. On peut bien entendu porter un jugement moral et politique sur l’individu et sur sa manière de gouverner : Poutine est un chef d’État odieux, criminel, violent, tyrannique… mais partir du principe qu’il est fou, c’est lui donner tout pouvoir dans cette affaire. Quel beau service à lui rendre !

Et advint le lumpen-commentariat.
Depuis le début de la crise devenue guerre, les spécialistes en géopolitique, en stratégie militaire et en art diplomatique pullulent dans l’espace public des médias et des réseaux sociaux. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes dont les immenses compétences en épidémiologie se sont révélées à l’occasion de la pandémie de covid-19. Ces crétins indécents s’indignent d’autant plus bruyamment qu’ils sont bien protégés, à l’abri derrière leurs écrans ; ils rêvent de combats et de gros fusils comme ils jouent à leurs jeux vidéo ; ils se prennent pour des héros parce qu’ils osent « transgresser tous les tabous » en défendant le « réalisme » du tyran de Moscou. Et leurs équivalents de l’autre côté ne valent, hélas !, souvent pas beaucoup mieux, des belles âmes applaudissent l’annulation de cours sur les auteurs russes à l’Université ou de concerts de compositeurs russes à l’Opéra ; d’autres vont jusqu’à exhiber un raisonnement obscène d’opportunité économique pour l’accueil des réfugiés ukrainiens, comme l’ont fait publiquement des hommes politiques que l’on ferait bien d’envoyer au front pour leur remettre les idées au clair – je conchie tout autant les zélés censeurs, les ennemis de la pensée et les vautours des charniers.

Vanitas vanitatis.
La poursuite du vent est pitoyable alors que meurent les Ukrainiens sous les bombes russes et que des gamins russes sont eux-mêmes envoyés à la mort par un pouvoir mafieux et dictatorial (sans tomber dans le piège de la symétrie fallacieuse, on peut à juste titre se scandaliser des morts de toutes parts). L’affichage de la solidarité avec le peuple ukrainien, lorsqu’on ne peut rien faire de plus, est un pis-aller sympathique qui n’a rien de déshonorant… tant qu’il n’excède pas les bornes de la pudeur, ce à quoi les réseaux sociaux et les chaînes de désinformation en continu n’incitent guère. Le courage des Ukrainiens force le respect ; les soutenir est notre devoir impérieux, au nom de la fraternité et de la justice.

Cincinnatus, 7 mars 2022

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

3 réflexions au sujet de “Guerre d’Ukraine : que dire ?”

  1. Constater que Poutine souffre et depuis bien longtemps de troubles psychiques n’est pas le déshumaniser .C’est essayer de comprendre sa logique , les possibilités de se faire entendre de lui et de ses rares proches ,sélectionnés par ses soins . C’est choisir le type de réponses qui ont une chance de faire évoluer les choses en bien et éviter autant que possible de mettre de l’huile sur le feu.
    Psychiatre retraité j’ai eu à maintes reprises à aider des personnes prises sous la destructivité de personnes ayant le profil d’un Poutine.
    Après les infectiologues on va pas mettre les psychiatres aux manettes ,on est d’accord.
    Maintenant l’expérience m’a enseigné que de telles personnalités se sentent d’autant plus menacées et sont donc d’autant plus dangereuses que l’on tente de se montrer ouvert loyal bienveillant et qu’en retour on attend d’elles ces mêmes dispositions.
    Seules des modifications TANGIBLES de leur environnement les touchent .
    Non que leur système de croyance évoluerait. Mais parce que leur cerveau stratégique lui fonctionne encore parfaitement et qu’elles s’adaptent ou se néantisent
    J’ai peur que notre président qui a déjà cherché à amadouer quelque grands fauves ne soit pas informé de cela
    Un lecteur attentif et admiratif

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