Fractures sociales ; fractures territoriales

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Le thème de la « fracture sociale » fut soufflé à Jacques Chirac pour la campagne de 1995 par le visionnaire Philippe Séguin. Presque trente ans plus tard, le regretté gaulliste social et ardent défenseur de la souveraineté nationale au destin contrarié [1] aurait sans doute bien des choses à nous dire. La question, difficile à l’époque, semble être devenue insoluble, tant elle subsume, aujourd’hui, un nombre vertigineux d’autres tensions dans la société française. À la fracture sociale, sans doute à mettre elle-même au pluriel, s’ajoutent des fractures économiques, culturelles, identitaires, territoriales, générationnelles, idéologiques… qui, sans se superposer tout à fait, s’aggravent mutuellement et concourent ensemble à accroître le ressentiment national.

L’analyse par les espaces se montre peut-être la plus féconde pour observer ces fractures qui s’incarnent dans les lieux, leurs paysages et ceux qui les habitent – tant les forces centripètes des affinités électives favorisent les entre-soi. Depuis son ouvrage sur La France périphérique [2], le géographe Christophe Guilluy creuse son sillon en décrivant ces France de plus en plus éloignées. On peut le suivre dans ses intuitions et repérer de grandes catégories de territoires juxtaposés – sans reprendre exactement sa typologie [3] : métropoles aux centres-villes « gentrifiés » et banlieues aisées d’une part, banlieues défavorisées et poches de misère au sein des grandes villes d’autre part, petites villes et espaces ruraux enfin.

La concentration de la richesse et des emplois dans les métropoles, leurs centres-villes et leurs banlieues favorisées, crée des îlots peuplés par les gagnants de la mondialisation. Grands bourgeois traditionnels et petits bobos à la mode bénéficient des fruits du néolibéralisme dans des bulles séparées du reste de la population. L’explosion du prix de l’immobilier dans les hypercentres exclut de fait les classes moyennes inférieures et les classes populaires, garantissant l’entre-soi de l’argent. La déconnexion, tant des élites urbaines que des élus qui y appartiennent, encourage une vision du monde biaisée, dans laquelle les prolétaires n’existent tout simplement plus, ou se voient réduits à des clichés péjoratifs.

Les grandes villes ne se résument toutefois pas aux ghettos friqués interdits aux pauvres. Dans une juxtaposition façon mosaïque, les quartiers bourgeois ou embourgeoisés côtoient des poches de misère savamment entretenues, souvent pour des raisons clientélistes et électoralistes [4]. Ces enclaves fonctionnent comme des décalques des fameuses banlieues dont les épithètes varient avec l’évolution du politiquement correct : « sensibles », « difficiles »… À la périphérie des grandes villes ou dans leur cœur même, ces territoires sont abandonnés par l’État. Celui-ci, plutôt que d’y faire régner l’ordre républicain, préfère déverser des millions dans des « politiques de la ville » ineptes qui alimentent les trafics et les délinquants, livrant ces quartiers aux mafias criminelles et religieuses. Les classes populaires qui y vivent subissent ainsi la loi du caïdat et ploient sous le joug du lumpenproletariat et de sa violence [5].

À côté de ces espaces qui, d’une manière ou d’une autre, profitent de la mondialisation néolibérale, le reste de la France semble vivre dans un autre monde. Vampirisés par la métropolisation, petites villes et territoires ruraux sont les grands perdants du développement économique de ces dernières décennies et poursuivent leur descente aux enfers. Leurs habitants voient leurs paysages dévastés, leurs emplois disparaître, leur mode de vie méprisé… au nom d’une « modernité » à laquelle ils sont sommés de s’adapter pour ne pas disparaître. « En Marche ou crève ».

Ils sont les premières victimes de la « France moche ». Pour encaisser des subventions, les ronds-points absurdes se multiplient avec leurs « œuvres d’art » ridicules qui enlaidissent les villes et les villages ; les ZAC disproportionnées rendent semblablement hideux tous les abords d’agglomérations ; les éoliennes défigurent les paysages, détruisent les écosystèmes et stérilisent les terres au seul bénéfices d’escrocs dont le chantage ignoble fait plier les maires des petites communes pris à la gorge… La « modernité » n’est qu’un prête-nom pour l’extension du domaine du moche [6]. Et ce peuple des petites villes et des villages la vit au premier chef, dans un sentiment d’impuissance qui alimente, à juste titre, le ressentiment.

C’est cette France, ce peuple, qui souffrent du chômage, dont les « fins de mois difficiles » sont une formule pudique pour dire qu’on a du mal à remplir le frigo et à payer les factures au 10 du mois. Chômeurs, petits artisans et commerçants, ouvriers et petits employés, prolétaires, agriculteurs, mais aussi fonctionnaires dont beaucoup touchent à peine le SMIC, mais aussi « cadres de proximité » ou « intermédiaires » dans la novlangue managériale [7], dont les conditions de travail et le niveau de vie se sont effondrés en quelques décennies avec la disparition des emplois, l’augmentation de responsabilités exorbitantes et la stagnation (voire la baisse dans certaines régions) des salaires [8] : tous, à leur mesure, prennent de plein fouet les ravages de la mondialisation néolibérale [9].

Tous ont pour principale préoccupation le « pouvoir d’achat » – cette abstraction de la société consumériste, qui devient très concrète lorsqu’on se retrouve à la caisse de l’hypermarché ou à la pompe à essence, ces deux passages obligés de la vie provinciale. Et d’ailleurs comment faire autrement ? Comment sortir du modèle bagnole-grande-surface quand il n’y a pas ou plus de « commerces de proximité » mais seulement des zones commerciales géantes à quelques dizaines de kilomètres de chez soi ? Les injonctions à changer de mode de vie font fi de la réalité et alimentent un « sentiment d’insécurité » général : insécurité économique, sociale, culturelle… Sentiment, surtout, d’abandon, d’oubli, de mépris, que les premiers gilets jaunes des ronds-points exprimaient avec une colère légitime [10].

Ce peuple provincial est la cible de l’arrogance recuite des donneurs de leçon professionnels. Leur moraline en bandoulière, ces derniers saturent de leur prêchi-prêcha pseudo-progressiste les réseaux sociaux et les grands médias qu’ils noyautent. Imaginant que leur propre mode de vie de jeunes urbains sans enfant et en bonne santé devrait s’appliquer autoritairement à l’ensemble de la population au nom du Bien©, les bobos, dans le même geste, accusent et condamnent leurs compatriotes avec une morgue insolente [11] : le peuple, c’est sale, ça pue des pieds, et puis, c’est bien connu, ce ne sont que des « petits blancs racistes, misogynes, homophobes, etc. » [12].

Le mépris de classe cinglant jette l’opprobre sur tout un pan de la population française : les ploucs sont nécessairement réacs. Ils pensent mal ; ils votent mal [13]. Bien à l’abri dans leurs ghettos des centres-villes, les Torquemada de salon laissent tomber le foudre de leurs jugements, refusant d’avoir quoi que ce soit de commun avec ces concitoyens moins privilégiés. La fracture idéologique et culturelle est ici béante entre une petite fraction du peuple dont la vision du monde domine l’espace médiatique et une part numériquement bien plus importante mais condamnée au silence et à la culpabilité [14].

L’écologie, en particulier, devient un prétexte idéologique pour des gens qui seraient bien incapable de faire pousser autre chose que des mauvaises herbes au pied de leurs arbres bétonnés. Ils s’en servent pour vilipender des habitudes de consommation à leurs yeux criminelles : certes on peut légitimement ne pas aimer les jouets en plastique made in China aux couleurs criardes et leurs effets délétères sur l’environnement et leur préférer la fabrication française à la main à partir de bois issu de forêts durables ; certes on peut légitimement regretter le succès de la malbouffe et ses conséquences sur la santé publique et ne s’alimenter que de quinoa bio et de graines germées ; certes on peut légitimement s’inquiéter de la consommation de pétrole et de la catastrophe climatique en train de se dérouler sous nos yeux et ne se déplacer qu’en vélo à longueur de journée. Certes. Mais la stratégie du bouc émissaire permet surtout de se donner bonne conscience à moindres frais [15].

La moraline suinte. Incriminer les modes de vies « déviants » et « coupables » sert à exhiber à la fois les vices supposés des autres et ses propres vertus imaginaires. Inutile de s’interroger sur le bien-fondé de ses principes dès lors qu’un coupable peut être sacrifié sur l’autel de la bien-pensance. Hélas, du point de vue même des objectifs officiellement poursuivis, tout cela est aussi efficace que le sacrifice humain à Tezcatlipoca. Il faut sans doute le rappeler encore une fois : faire pipi sous la douche ne sauvera pas la planète. Quand bien même toute la population adopterait le mode de vie de nos bobos urbains, l’effet cumulé serait anecdotique (et même plutôt épouvantable). Les théories du colibri sont des fables pour endormir les enfants. Alors que l’écologie mérite une approche véritablement scientifique, indépendante des intérêts privés et financiers et débarrassée des obscurantismes et superstitions, douillettement enveloppés dans les narcotiques du mensonge, ils peuvent se rêver en « héros du quotidien » – oxymore absurde – combattant les méchants bagnolards ennemis de l’environnement [16].

Tout cela a beau être navrant, la fracture ne cesse de s’élargir.
Comment se parler, comment se comprendre dans ces conditions ?

Il est impossible de renoncer à la voiture lorsqu’on vit à cinquante kilomètres de son travail et que l’on doit chaque matin et chaque soir déposer et récupérer les enfants à l’école ; il est impossible de s’affranchir de la grande distribution lorsque les commerces disparaissent les uns après les autres et que seul subsiste l’hypermarché à la périphérie de la ville la plus proche ; il est impossible de s’offrir une alimentation saine et dont la production respecte l’environnement lorsque l’offre n’existe simplement pas ou que ses prix en font un produit de luxe inaccessible. Les préoccupations des donneurs de leçons de centres-villes apparaissent pour ce qu’elles sont : l’expression d’une classe inconsciente de ses privilèges. « Qu’ils mangent de la brioche ! »

Les jugements moraux que celle-ci porte sur les autres n’en sont que plus obscènes. Les désirs populaires ne sont en rien exorbitants : bien manger à des prix décents, acheter une maison et y faire grandir ses enfants, vivre décemment avec un salaire correct… Le wokisme et le néolibéralisme se donnent la main : le premier calomnie idéologiquement ces aspirations et le second les rend matériellement impossibles.

Des changements profonds dans nos modes de production et de consommation sont évidemment nécessaires. La mondialisation financière, son exportation de la pollution dont les effets sont planétaires, les trafics internationaux de marchandises sur des porte-containers géants, l’hyperconsommation de gadgets inutiles – doudous pour adolescents mal grandis –, l’adoration du dieu-pognon et le culte de la croissance infinie sur une planète aux ressources finies… la folie actuelle nous détruit.

Mais ce ne sont pas les divertissements farfelus de nos écologistes urbains qui mettront fin à la catastrophe : au contraire, ils ne font que détourner le regard des véritables enjeux et diviser la nation dans de stupides chasse aux sorcières [17]. Évidemment c’est plus facile que de mettre en œuvre les politiques nécessaires face à la crise environnementale et climatique autant qu’à la paupérisation de la population française et à ses clivages.

Dans cette perspective, il n’y a pas de formule magique mais des solutions qui vont à rebours de la « rationalité » néolibérale : rupture avec le modèle agricole actuel [18], réindustrialisation, relocalisation de la production et de la consommation, reconstitution d’un tissu dense de PME autour de fleurons nationaux solides, planification de certains pans de l’économie, nationalisation de secteurs stratégiques pour les sortir de la concurrence non libre et faussée, etc. Afin de désenclaver les espaces enfermés dans le cercle vicieux de l’appauvrissement et de la désertification, et de sauver les petites villes sinistrées : réouverture tant des lignes ferroviaires jugées pas assez rentables par les obsessionnels du tiroir-caisse que des petites gares désaffectées à la suite de la scélérate privatisation du rail.

Le rôle des collectivités territoriales est crucial dans l’accroissement des inégalités. Les échelons démocratiques et efficaces – auxquels, en plus, les citoyens sont sincèrement attachés – que sont la commune et le département sont dépossédés de leurs pouvoirs au profit des structures technocratiques des regroupements de communes et des régions. Déconnectés de la réalité, ces derniers ne servent qu’à garantir le pouvoir de petits barons locaux régnant sur des cours serviles, pendant que les administrés souffrent. De même, les instances de l’Union européenne court-circuitent l’État pour favoriser l’autonomisation des régions et la métropolisation, creusant davantage les fractures sociales, territoriales et civiques [19].

La disparition des services publics laisse exsangues ces espaces. Sous prétexte de « modernisation » (on y revient toujours, à cette « modernité », prétexte bien pratique !), les services physiques sont remplacés par des centres d’appels et des plateformes en ligne accessibles à ceux qui le peuvent, c’est-à-dire privant de leurs droits tous les citoyens n’ayant pas les moyens intellectuels, matériels ou physiques d’y faire appel. Pour les technocrates adeptes du « new public management » et les bobos connectés, la fracture numérique ne peut provenir que de la mauvaise volonté ou de la fameuse « résistance au changement » de populations réactionnaires. Cette arrogance est insupportable. La fracture numérique s’ajoute à la fracture sociale et, souvent, à la fracture générationnelle [20], et les aggrave.

*

Peut-être n’est-il plus possible de réduire ces fractures, de suturer les plaies béantes qui déchirent le tissu national français. Peut-être. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’aucune politique menée jusqu’à présent, ni aucune annoncée par les candidats au prochain quinquennat, n’est en mesure de le faire. Au contraire. Alors que les solutions existent [21], le courage et la volonté politiques manquent à cette classe dirigeante pour assumer des changements profonds mais socialement justes.

Cincinnatus, 21 mars 2022


[1] Lire sa très bonne biographie par Michel Taubmann, Le fils perdu de la République, éd. du Moment, 2015.

[2] Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

[3] Bien entendu, comme toute tentative d’enserrer le réel dans des typologies formelles, celles-ci ne peuvent que le simplifier à outrance. Ce qu’on gagne en clarté, on le perd en justesse. Les idéaux-types proposés ici ne rendent pas compte de toutes les nuances des phénomènes exposés, afin d’en mieux exhiber les traits les plus marquants.

[4] « Paris, entre misère et indécence ».

[5] « Extension du domaine du caïdat ».

[6] « L’empire du moche ».

[7] Novlangue qui elle-même marque une forme de sécession, de fracture linguistique. L’inflation d’anglicismes, l’écriture dite inclusive, mais aussi le développement de codes linguistiques identitaires, par exemple dans les « banlieues », divisent, fragmentent, atomisent le monde commun.

[8] Il faut se souvenir que, pour les générations précédentes, un salaire de cadre suffisait à faire vivre confortablement une famille là où deux sont nécessaires aujourd’hui.

[9] « Il n’y a pas d’alternative ? Vraiment ? ».

[10] « Colère jaune ».

[11] « Moraline à doses mortelles ».

[12] « Au nom du peuple ».

[13] « Au secours, ils n’ont rien compris ! ».

[14] Et la réaction intervient façon ping-pong. Le wokisme, loin d’être un « épouvantail agité par l’extrême-droite » comme le prétendent les identitaires prétendument « de gauche », est un phénomène bien réel mais aussi un adversaire bien commode pour les démagogues qui instrumentalisent l’« insécurité culturelle » théorisée par feu Laurent Bouvet et s’ingénient à surjouer le choc des civilisations. Trop heureux de reprendre les thèses de leurs adversaires à fronts renversés, ils s’en font les complices à coup de dénonciations outragées et partageant la même vision du monde réduit à la juxtaposition de camps retranchés hermétiques et hostiles. La défense du peuple sombre dans la guerre identitaire. Et les discours sincèrement inquiets du sort réservé à la majorité d’entre nous deviennent parfaitement inaudibles : rien de plus révélateur à ce propos que les campagnes parallèles de Jean-Luc Mélenchon, acquis aux thèses indigénistes, décolonialistes, etc. etc., et de Fabien Roussel dont les prises de position authentiquement populaires suscitent l’ire des partisans sectaires du précédent.

[15] « À qui la faute ? ».

[16] « Écologie : entre tartuffes et idiots inutiles », « Écologie : de l’apocalypse à la pensée magique », « Écologie : pour une réponse républicaine », « Écologie : quel spectacle ! », « Science ou sorcières ? ».

[17] « L’imposture EELV ».

[18] La France est et demeure un pays rural. Les politiques agricoles menées sont suicidaires non seulement pour nos agriculteurs étranglés par des prix trop bas et des injonctions contradictoires kafkaïennes, mais aussi pour la population elle-même sous le joug de l’industrie agroalimentaire et de la malbouffe. S’il faut évidemment en finir avec le modèle productiviste dont la seule finalité est la production en grandes quantités de denrées de piètre qualité, les « solutions » ésotériques préférant les croyances sectaires à la science ne peuvent en aucun cas répondre aux besoins de la population.

[19] « L’Union européenne contre l’Europe ».

[20] « Ok boomer ! », « Les vieux ».

[21] « La République à chaque coin de rue » ; « Et si c’était… Cinci ? ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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