Pourquoi je pense voter Roussel

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Photo : Joel Saget / AFP

Il y a cinq ans, j’annonçais mon soutien à Jean-Luc Mélenchon qui était, alors, le candidat le plus proche de mes convictions et de ce que je défends ici. Je reconnaissais en lui un authentique républicain et appréciais sincèrement la plus grande partie d’un programme juste et raisonnable. Cela ne faisait certainement pas de moi un fan ni un militant : depuis un moment, j’exprimais mes réserves devant les défauts de l’homme, du candidat et de son mouvement, recevant insultes et menaces de ses adversaires mais aussi de certaines de ses groupies qui ne pouvaient supporter que l’on ne se prosterne pas intégralement devant leur grand homme.

Dans l’entourage proche de Mélenchon se trouvaient à l’époque de fidèles défenseurs de la République, de la laïcité et de l’universalisme que je voyais mener une violente lutte interne contre les idolâtres du communautarisme, de l’islamogauchisme et de ce qui ne s’appelait pas encore wokisme. Non que j’eusse grand espoir de voir les premier l’emporter mais le doute était encore permis et, compte tenu des perspectives catastrophiques qu’annonçait cette campagne, le chef de la France insoumise était bel bien le meilleur. Je ne renie donc rien de ce que j’ai écrit à l’époque et, si c’était à refaire, si je retournais en avril 2017, je n’hésiterais pas voter de nouveau pour lui.

Après le premier tour, nous sommes nombreux à avoir assisté, depuis l’intérieur du mouvement ou à l’extérieur, au navrant spectacle du naufrage idéologique. Les germes perceptibles pendant la campagne ont immédiatement poussé et transformé une expérience politique très imparfaite mais prometteuse en une secte recroquevillée sur un entre-soi détestable. Mélenchon lui-même, plus faible encore qu’on pouvait l’imaginer, a complaisamment cédé et trahi ses engagements républicains antérieurs. Les purges se sont succédé, la ligne souverainiste, laïque, jacobine disparaissant au gré des départs et expulsions. Devenu un nouveau groupuscule entièrement consacré aux billevesées de la gauche coucou, à l’image du NPA et de EELV, LFI, ses cadres et son chef ont abdiqué tout honneur, provocation après reniement. Il n’y a là plus rien à sauver.

En cinq ans de macronisme, le champ politique ne s’est guère amélioré. Tout n’y est que médiocrité, veulerie et corruption de l’esprit civique. Si Mélenchon surnageait encore vaguement en 2017, il a maintenant sombré pour rejoindre les bas-fonds pourtant saturés de candidats minables. Dans cette fausse campagne dont le résultat est joué d’avance, le spectacle n’est assuré que par de pathétiques histrions en quête de lumière ou de places. Le 24 avril, comme un sinistre cadeau pour mon anniversaire, Macron sera réélu et aura son deuxième quinquennat pour laisser libre cours à son hybris. Rien de ce que nous avons vécu jusqu’à présent ne sera comparable à ce que nous prépare le capricieux enfant-roi des puissances d’argent. Les cinq prochaines années seront sanglantes.

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Alors quoi ? S’abstenir ? Peut-être. Lorsque le jeu est à ce point truqué, quand la démocratie et la république sont à ce point souillées et vidées de leur sens pour servir de paravents aux égoïsmes, aux intérêts privés et aux manipulations démagogiques, le rituel du vote lui-même devient complice de la corruption.

*

Parmi tous ces masques interchangeables qui s’affichent sur les murs de nos villes alors qu’ils devraient se couvrir de cendres et disparaître de la vue des citoyens, il y en a peut-être un qui pourrait se montrer moins indigne que les autres : Fabien Roussel.

Certes, le candidat communiste est très loin d’incarner mon candidat idéal et je comprends très bien ceux que la liste de ses défauts décourage de voter pour lui.
L’étiquette PCF, évidemment, charrie tant d’images et de souvenirs qu’elle marque cette candidature au fer rouge ; il faut pourtant être honnête et reconnaître que les communistes d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux du début du XXe siècle ni de l’époque stalinienne (ils n’ont pas, non plus, les mêmes résultats électoraux !).
L’entourage du candidat prêterait à sourire s’il ne donnait pas envie de pleurer : la présence de Ian Brossat, ce très actif complice du saccage de Paris par Hidalgo, suffit à lui faire perdre crédibilité et électeurs ; il y a malgré tout quelques personnalités intéressantes plus ou moins proches de Roussel qui, sans rétablir l’équilibre, peuvent au moins sauver l’honneur.
Les amarres avec le wokisme n’ont pas été entièrement larguées et les tentations sont toujours fortes de flirter avec ses sirènes mortifères – le soutien à Assa Traoré, égérie des délinquants autant que de la vulgarité, est impardonnable.

Ce n’est pas tout et je dois admettre cela fait quand même beaucoup.

Et pourtant, Roussel est, parmi les fantômes ombreux, le seul à faire entendre un discours estimable. À défendre sincèrement la laïcité, l’universalisme et le peuple. À comprendre que la République ne peut être que laïque et sociale, et que l’abandon de l’une des deux épithètes est une reddition funeste. À se réapproprier les beaux mots de nation, peuple, laïcité… trop longtemps laissés aux mains de ceux qui les ont pervertis. Et puis parler de bonheur est devenu tellement incongru en politique…

Alors, même si cela paraît inutile, je pense voter pour Fabien Roussel.

Les attaques et critiques ne vont pas manquer – les plus violentes viendront probablement de ceux qui se prétendent, avec une morgue indécente, « de gauche ». Ils osent tout. Y compris et surtout faire porter sur Roussel, et nous qui aurons mis dans l’urne un bulletin à son nom, l’échec de Mélenchon, « le seul à gauche susceptible d’être au second tour ». Confondant politique et arithmétique, ils ajoutent des pourcents en cherchant des excuses à leurs propres échecs. Quelle ironie de les voir reprendre le même refrain mensonger que Jospin et ses ouailles il y a vingt ans à l’encontre de Chevènement ! Ils n’aiment rien tant que les menaces et les pressions, à coup de « vote utile », expression haïssable entre toutes ; mais qu’ils essaient donc, quelques instants, de se départir de l’idéologie qui les aveugle et de se servir des trois neurones qui leur restent après les lavages de cerveau et bourrages de crâne qu’ils se sont eux-mêmes infligés : pourquoi diable suis-je sur le point de voter pour Roussel et non pour leur champion ? Si le premier n’était pas candidat pensent-ils vraiment que je voterais pour le second ? Jamais plus je ne mettrai un bulletin au nom de Mélenchon dans une enveloppe. Si, comme Jospin en son temps, Mélenchon échoue au premier tour, il n’en aura qu’à s’en prendre à lui-même : qu’il assume ses choix, qu’il assume ses responsabilités, qu’il assume ses trahisons. Inutile d’essayer de me culpabiliser : je ne joue pas à ce jeu-là – le seul coupable, en cette affaire, s’appelle Jean-Luc Mélenchon… quant à ses sbires qui l’ont accompagné et encouragé dans cette macabre aventure, qu’ils disparaissent avec lui !

*

Nous vivons des temps de colère et de sang, empoisonnés par la mesquinerie vinaigrée des intérêts particuliers, par la culture de l’avachissement et par la conviction que nous nous enfonçons vers l’obscur. Fabien Roussel n’est sans doute pas l’homme d’État qui restaurera notre nation, cette demeure grise entourée de ronces et de ruines, ni le monde commun balkanisé en forteresses dressées pour s’entredétruire. Il peut toutefois sauver ce qui reste d’honneur dans ce simulacre d’élection. Quant au lendemain – nous verrons bien si nous trouvons encore la force de résister et de rebâtir nos pyramides de vent.

Cincinnatus,

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 réflexions au sujet de “Pourquoi je pense voter Roussel”

  1. Pour ma part, c’est entre Jadot et Hidalgo que mon bulletin balance. Mais quelque sympathie que m’inspire l’un et déception que m’inspire l’autre, c’est bien le maintien d’un pôle social-démocrate qu’il me semble important de préserver pour notre pays.

    Même si par sa campagne ou sa personnalité Mme Hidalgo n’avait pas convaincu (et indépendamment de ce que l’on dit ou médit de son mandat de maire, où elle aura pourtant été reconduite), on pourra voter pour elle en estimant que l’existence d’un pôle social-démocrate est indispensable à notre vie démocratique. Pôle mou ou réformiste, comme on voudra ou médira, mais une démocratie qui se réduirait à ses radicalités, serait-elle encore démocratique ?

    Réduire l’opposition de gauche à son extrême-gauche reviendrait à laisser champ ouvert à la droite pendant des années. Notre social-démocratie ne pourrait qu’y perdre.

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