Et cinq ans de plus…

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Le Naufrage du Minotaure, Joseph Mallord William Turner (1810)

Emmanuel Macron a été réélu. Quelle surprise ! Un peu de sérieux : le suspense n’avait rien d’insoutenable puisque le mauvais scénario de cette élection était depuis longtemps connu de tous.

Quelle sinistre mascarade ! Tous les cinq ans, on se donne des frissons parce qu’on n’a rien d’autre pour s’exciter. Tous s’imaginent révolutionnaires, quel que soit le bulletin qu’ils ont mis dans l’urne. Les uns parce qu’ils votent pour celle qu’ils pensent capable de « sauver la France » ; les autres parce qu’ils s’imaginent derniers remparts contre le nazisme. Tous se bercent d’illusions sans voir qu’il n’y a pas plus à attendre de cette « extrême-droite » démagogique dont les odeurs de soufre se sont depuis bien longtemps estompées, que de cet « extrême-centre » dont la politique n’est que l’application stupide des dogmes néolibéraux [1]. Aucun des deux n’était en mesure de résoudre la situation catastrophique dans laquelle la France et son peuple s’enfoncent.

J’ai déjà longuement expliqué que je ne mets pas de signe « égal » entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen [2]. En revanche, que l’on cesse de me raconter des histoires à dormir debout. La réélection de Macron était écrite et les injonctions à « faire barrage » qui nous tombent dessus par les sermonneurs professionnels ne servent qu’à les rendre ridicules : des castors qui se prennent pour Jean Moulin – un peu de décence, enfin !

Dans cette mauvaise fable, Marine Le Pen n’est qu’un épouvantail que l’on agite régulièrement pour s’assurer que rien ne change. L’adversaire idéale pour Macron. Dans son genre légèrement différent, elle se montre tout aussi utile au pouvoir en place que le fut Jean-Marie Le Pen avant elle. Au point que je me demande si je ne m’étais pas trompé en voyant en elle une ambition tout à fait opposée à celle de son père : lui ne voulait pas du pouvoir, alors qu’elle, pensais-je, souhaitait réellement devenir présidente. Il est bien possible que j’aie eu tort.

Le débat de mercredi dernier était en effet redoutable. Aucun des deux candidats n’avait envie d’être là. Macron montrait bien à quel point tout ce rituel lui pesait et qu’il n’avait qu’une hâte : en finir avec ce peuple qui l’agace pour s’en retourner enfin à cet exercice du pouvoir qui seul l’excite. Le Pen n’essayait même pas de mettre Macron en difficulté : elle ne l’a jamais attaqué sur le fond, ni même sur les polémiques du moment. Chacun dans leur genre, ils étaient insupportables.

Alors cette pantomime grotesque, qui n’a plus de démocratique que l’apparence, accouche d’un quinquennat qui s’annonce funèbre. Celui qui s’est achevé hier soir demeurait, au moins pour la forme, suspendu à la possible sanction finale. Enfin… menace bien fantasmatique puisque tout a été soigneusement orchestré pour s’assurer que la mauvaise théâtralisation de l’événement ne laisse en réalité aucune possibilité de déraillement. Belle démocratie-Potemkine !

Le risque, aussi infime fût-il, a pu malgré tout freiner quelque peu les ardeurs destructrices du président. Mais maintenant que même cette hypothèse est levée et qu’il n’y a plus rien qui puisse faire mine de brider l’hybris de l’enfant-roi capricieux qui s’est installé pour cinq ans de plus à l’Élysée (malgré les fariboles qu’on va nous raconter dans les prochaines semaines, il aura largement sa majorité de godillots à l’Assemblée), nous devons nous préparer au pire. Il n’a plus aucune raison de se retenir. Et pour beaucoup de Français, ce pire est certain. École, services publics, modèle social, retraites, environnement, institutions, égalité des droits, laïcité, justice… ce sont encore et toujours les plus faibles qui vont trinquer : tous les laissés-pour-compte de la mondialisation, la France périphérique. Les fractures qui traversent notre pays vont continuer de se creuser plus durement que jamais [3] puisque, de l’autre côté, les mêmes qui se gavent depuis tant d’années et qui ont trouvé en Macron le meilleur président qu’ils ont eu, se réjouissent.

Pendant ce temps, la République sombre, le républicanisme n’est plus [4]… et tout le monde semble s’en fiche. Dont acte. Il ne reste rien à reconstruire. Les générations actuelles sont foutues et si heureuses de l’être [5]. Les derniers hommes de Zarathoustra ont le président qu’ils méritent.

Et ainsi Zarathoustra parla au peuple :
« Il est temps que l’homme se fixe son but. Il est temps que l’homme plante le germe de son plus haut espoir.
« Son sol est assez riche pour cela. Mais un jour viendra où ce sol sera pauvre et stérile, et aucun grand arbre n’y pourra plus pousser.
« Malheur ! Le temps viendra où l’homme ne lancera plus de flèche de son désir par-dessus l’homme et où la corde de son arc ne saura plus vibrer !
« Je vous le dis : il faut encore avoir du chaos en soi pour mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : il y a encore du chaos en vous.
« Malheur ! Le temps viendra où l’homme n’enfantera plus d’étoile. Malheur ! Le temps viendra du plus misérable des hommes, de l’homme qui ne peut plus lui-même se mépriser.
« Voici ! Je vous montre le dernier homme !
« Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Désir ? Étoile ? » demande le dernier homme en clignant des yeux.
« Puis la terre est devenue petite et dessus sautille le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme est celui qui vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant des yeux.
« Ils ont quitté les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son prochain et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
« Tomber malade et être méfiant passent chez eux pour des péchés : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
« Un peu de poison de temps en temps : cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir, cela donne une mort agréable.
« On travaille encore, car le travail, est une distraction. Mais on veille à ce que la distraction ne soit pas fatigante.
« On ne devient plus ni pauvre ni riche : l’un et l’autre sont trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui obéir ? L’un et l’autre sont trop pénibles.
« Point de pasteur et un seul troupeau ! Tous veulent la même chose. Tous sont égaux : qui pense autrement va de son plein gré à l’asile de fous.
« Autrefois tout le monde était fou », disent les plus raffinés en clignant des yeux.
« On a de l’esprit et l’on sait tout ce qui est arrivé : aussi peut-on railler sans fin. On se dispute encore, mais on ne tarde pas à se réconcilier – sinon on se gâterait l’estomac.
« On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant les yeux. »
Et ici s’achève le premier discours de Zarathoustra, celui qu’on appelle « Prologue » : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et les transports de joie de la foule : « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, criaient-ils, rend-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te ferons cadeau du Surhomme ! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue.
Mais Zarathoustra fut attristé et il dit à son cœur :
« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles.
« Sans doute ai-je vécu trop longtemps dans la montagne, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers.
« Placide est mon âme, et claire comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un homme froid, pour un railleur aux farces terribles.
« Et maintenant ils me regardent et rient : Il y a de la glace dans leur rire. »

Cincinnatus, 25 avril 2022


[1] « Misère de l’économicisme : 2. L’idéologie néolibérale », « Macron : Sarko 2.0 ? » et « Qu’est-ce que LREM ? ».

[2] « Et maintenant ? ».

[3] « Fractures sociales ; fractures territoriales ».

[4] « Ci-gît la République ».

[5] « La culture de l’avachissement ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Et cinq ans de plus…”

  1. Votre billet de ce lundi est sinistre mon cher Cincinnatus. Dieu veuille que vous vous trompiez et que nous ne soyons pas au bord du précipice. Que votre luccidité n’empêche pas l’espoir. Le regard des enfants, en Ukraine et ailleurs, me peine.

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