La chouinocratie des névroses militantes

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L’Enfant mal élevé, Rembrandt (1635)

Je suis infertile. Pour donner naissance à ma fille, nous avons dû passer par un long et difficile parcours d’aide médicalisée à la procréation (AMP) – j’ai déjà raconté tout cela [1]

Mais, aujourd’hui, j’ai décidé de sortir du silence auquel le système me contraint afin de m’élever publiquement contre l’infertilophobie.

La vision de couples fertiles à la matrice féconde et aux spermatozoïdes conquérants, de femmes enceintes exhibant leur ventre gonflé de bonheur arrogant et de familles nombreuses n’ayant pas eu à subir les mêmes affres que nous… tout cela m’est insupportable et heurte mon identité d’infertile [2]. Toutes les discussions autour de la procréation soi-disant « naturelle » – alors que chacun sait que la nature n’existe pas et que tout n’est que construit social –, blessent profondément ma sensibilité.

En tant qu’infertile, j’exige le respect auquel j’ai droit !

Une grande campagne de sensibilisation à l’infertilophobie doit être menée avec des actions dans toutes les écoles, les administrations et les entreprises. Des formations doivent être rendues obligatoires pour déconstruire les préjugés infertilophobes et les privilèges dont bénéficient injustement les fertiles.
Mieux !
Pour mettre fin aux discriminations odieuses dont nous, infertiles, sommes l’objet, tout acte de copulation découlant sur la fécondation devrait être interdit, parce qu’en soi infertilophobe. Ainsi devrait être interdite toute forme de procréation dite « naturelle » et seules autorisées les grossesses obtenues par AMP – au nom de nos droits de minorité opprimée par l’infertilophobie systémique.

Absurde ?
Évidemment.
L’infertilité est un véritable problème de société – environnemental, sanitaire, médical, démographique – qu’il faut traiter comme tel et non pas sous l’angle douteux des jérémiades individuelles prétendant imposer à tous ses névroses et ses caprices.

Et pourtant ce discours sonne terriblement familier.

*

Un exemple : l’activisme transgenre.

Vivre dans un corps que l’on ne reconnaît pas comme sien, se sentir homme ou femme alors que ses chromosomes sont d’un avis contraire, est une souffrance insupportable qu’il n’est pas question de nier ni, encore moins, de juger. Ces douleurs psychologiques réelles doivent être entendues, le changement de genre rendu possible, les transitions médicales soigneusement accompagnées.

Ce n’est pas la question.

Le problème apparaît lorsque le militantisme politique s’empare de cet intime et se trompe – sciemment – de cibles, provoquant des « dommages collatéraux » inexcusables. Ainsi, par exemple, de la volonté aussi agressive que crétine de s’attaquer à la langue dans une conception violemment prescriptrice qui, in fine, anéantit les femmes. Car, de même que créer des barbarismes comme « celleux » ou « iel » ou complexifier abusivement l’écriture avec des signes absurdes (le « point médian ») ne changera rien aux inégalités entre les hommes et les femmes [3], remplacer celles-ci par des « personnes qui menstruent » ou des « porteuses d’utérus », ou encore les femmes enceintes par des « personnes enceintes », etc. ne sert qu’à effacer purement et simplement les femmes.

Cet effacement est d’ailleurs le marqueur et l’effet le plus important du transactivisme ; ce sont elles qui font toujours les frais du déni de la réalité. Le galimatias sociologique pseudo-scientifique abolit la biologie, sous prétexte de « déconstruire » les normes, y compris scientifiques [4]. « Le réel c’est quand on se cogne », aurait dit Lacan : dans une cécité volontaire comme seules les idéologies sont capables d’en produire, les transactivistes, malgré leurs nombreuses bosses obtenues à force de se cogner, prétendent que le réel n’existe pas, qu’un corps d’homme et qu’un corps de femme ne sont que des « constructions sociales ».

Leur ressentiment bascule dans la haine – haine de tout ce qui n’est pas eux, haine de tout ce qui ose contredire leur vision du monde. Ainsi voit-on sur les réseaux sociaux fleurir les sobriquets dignes de cours de maternelle [5] mais surtout les fatwas et appels au lynchage contre quiconque ose rappeler l’évidence : les femmes existent. J. K. Rowling, auteur de la série Harry Potter, en fait régulièrement les frais dans des campagnes de dénigrement auxquelles mêmes les plus grands journaux participent allègrement, tant le « wokisme » les imprègne. L’accusation de « transphobie » vaut condamnation médiatique à la fois au harcèlement (insultes par millions, menaces de mort…) et à l’effacement : la « cancel culture » n’aime rien tant que d’exhiber sa vertu en supprimant ostensiblement (terrible paradoxe) les « méchants » qui pensent mal [6]. Avec eux, c’est la liberté d’expression qui s’efface devant une confiscation du droit de parler par les autoproclamés « concernés » [7].

Cette violence, je l’ai dit, s’exerce d’abord sur les femmes, victimes d’injustices insupportables au nom de l’« inclusivité » et de l’« intersectionnalité » (toujours cette détestable novlangue). Des compétitions sportives sont largement remportées et des records pulvérisés par des individus qui, hommes, ne brillaient guère par leurs résultats mais, devenus « femmes » par la magie de la volonté, dépassent sans efforts leurs concurrentes. Et pour cause : un corps d’homme reste un corps d’homme, même avec un faible taux de testostérones – ossature et musculature se développent à l’adolescence et donnent à ces personnes un avantage tel que l’idée même de compétition devient absurde.

Plus grave, sans doute, ces mêmes « femmes » trimballent dans les vestiaires leur attirail génital masculin devant leurs « consœurs », même mineures, qui n’en demandent certainement pas tant. Plus inquiétant, encore, la terreur exercée par un lobbying d’une efficacité exemplaire, qui n’hésite pas à accuser de « transphobie » quiconque ose contredire le dogme, a réussi, dans plusieurs pays anglo-saxons, à faire passer l’idée que des criminels puissent être incarcérés dans des prisons pour femmes simplement parce qu’ils s’affirment transgenres. Et de s’étonner ensuite que des violeurs condamnés perpétuent d’autres crimes sur les codétenues !

Si les femmes sont les premières victimes de cette idéologie, les enfants en sont également une cible privilégiée. Un véritable business s’est développé, appuyé par des parents dont la « bienveillance » s’égare et des médecins ayant troqué l’éthique pour le fric. Les thérapies et transitions devraient être purement et simplement interdites pour tous les mineurs : un enfant est un être en construction, qui se cherche, s’interroge, traverse des moments de doute et de rébellion contre le monde, les adultes, ses parents, etc. L’encourager dans sa quête de lui-même est le rôle des parents mais sans verser dans la démagogie et la négation du réel – au contraire ! Pour s’édifier et devenir lui-même, un être humain a besoin de se voir rappeler que le monde excède et limite sa propre volonté, afin de prendre la mesure à la fois de lui-même et du monde.

Terrible constat que de voir femmes et enfants être les victimes principales de l’activisme transgenre, sans que pour autant soient réellement défendus les droits de ceux qu’il prétend protéger.

*

Autre exemple : l’antiracisme racialiste.

La lutte contre le racisme est une évidence au nom de l’humanisme et de l’universalisme [8]. Hélas, cette évidence disparaît lorsque ce combat prétend se mener à partir de débats et de pseudo-concepts en complète opposition avec l’humanisme et l’universalisme – au point de justifier, paradoxalement, de nouvelles formes de racialisme !

Les États-Unis ne sont pas la France. L’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et du racisme y sont différentes. Des notions et des slogans militants, ancrés dans une histoire, une culture et un contexte particuliers, et déjà très discutables et très discutés aux États-Unis, sont directement importés dans notre pays, sans que leurs propagandistes ne les remettent en question – ni, surtout, autorisent qui que ce soit à le faire.

Sur fond de haine de la France, des mensonges éhontés sont colportés, à coup d’« État raciste », de « racisme systémique », de « blanchité », de « privilège blanc », de « blantriarcat », et autre bouillie faussement savante mais vraiment nauséabonde. Rien de scientifique derrière ce charabia : seulement les intérêts bien compris de militants professionnels et figures médiatiques qui savent très bien faire fructifier leur petit business juteux. La cuistrerie de ces intellectuels autoproclamés et financés pour tenter de déstabiliser la France ne sert que de bourrage de crâne pour des gamins trop heureux d’excuser tous leurs actes par un statut usurpé mais bien commode de victimes-nées [9].

Un nouveau stalinisme s’impose par la terreur à l’université, dans les médias et maintenant de plus en plus dans le monde du travail. L’idéologie, au sens d’Arendt (« la logique d’une idée » [10]), pose un voile sur le réel, à travers lequel tout n’est perçu que selon le critère de la race. Les nouveaux antiracistes ne voient dans les individus qu’un taux de mélanine, le monde que selon un nuancier Pantone ; et chacun se voit renvoyé à un camp caricatural de manichéisme crétin : le Bien contre le Mal, les nouveaux damnés de la Terre contre les méchants colonialistes, les opprimés par essence contre les oppresseurs par naissance, les victimes intégrales contre les coupables absolus, les gentils « racisés » contre les méchants « blancs », etc. etc.

L’immunité qu’ils s’arrogent dans le débat public participe de cette terreur que manie avec maestria la « gauche-coucou », cette extrême-droite raciste qui se prétend seule gauche officielle et qualifie de fasciste toute personne osant remettre en question ses dogmes [11]. Il est quand même extraordinaire de voir cette « gauche », si prompte à donner à tout le monde des leçons de morale (ou plutôt de moraline [12]), prendre la défense d’un personnage aussi abject que Taha Bouhafs, faux journaliste et vrai militant, candidat mélenchoniste aux prochaines législatives. Rappelons pour ceux qui l’ignoreraient que cette ordure islamiste, qui a déversé sa haine sur Charlie Hebdo et Mila, entre autres !, tient publiquement des propos antisémites et racistes, qu’il a été condamné en justice pour cela, qu’il est connu pour sa misogynie et le harcèlement sexuel dont il fait preuve régulièrement, etc. Ce voyou incarne à la perfection la chute de LFI et les trahisons de Jean-Luc Mélenchon [13].

Cet exemple est symptomatique : qu’un autre parti ose présenter un candidat au profil similaire, et l’on pourrait compter sur les gardes rouges de LFI pour lancer les pires anathèmes – ou plutôt fatwas, pour rester cohérent – sur ledit candidat et son mouvement politique. Or, M. Bouhafs reçoit les soutiens unanimes de son camp, selon une ligne de défense somme toute ahurissante : rappeler ses antécédents judiciaires et ses propos publics relèverait du… racisme ! Rien que ça ! Autrement dit : quand on a le bon patronyme, la bonne religion et la bonne couleur de peau, on a le droit d’être la pire raclure raciste, antisémite et misogyne, et de pleurnicher sur son propre sort de victime du racisme ! Ce que l’on pourrait appeler le sophisme du renversement victimaire.

*

On pourrait multiplier les exemples et domaines : néoféminisme misandre, intersectionnalité qui hiérarchise toujours les luttes au profit des mêmes [14], etc. Dans chaque cas, la crise survient lorsque l’intime déborde dans le public, que le ressentiment devient le moteur du militantisme et que les intérêts privés prétendent dominer l’intérêt général.

La « chouinocratie », dictature des sensibilités écorchées, plébiscite les névroses individuelles qui deviennent revendications militantes. La normalité en est renversée : la norme statistique est abusivement assimilée à une norme à la fois morale et sociale, et en tant que telle retournée en épouvantail despotique à abattre quand, dans le même temps, la minorité statistique se voit parée de qualités morales fantasmatiques qui l’élèvent au rang de modèle. Le réel est ainsi nié au profit de la construction délirante de marionnettes vouées à se mener une lutte à mort.

La tyrannie des minorités arbitre le concours en victimisation, chacune guidée par l’idée au centre de son idéologie, qui dessine le périmètre infiniment étroit de sa perception du monde [15]. Dans cette idée convergent toutes les autres questions ; elle subsume et efface toutes les autres considérations. L’intérêt général disparaît au profit des intérêts particuliers, l’intime ravage toutes les digues et envahit le public, au point que l’espace public ne résonne (raisonne) plus que de ces affrontements ineptes qui décrédibilisent lamentablement les questions de société sous-jacentes, pourtant légitimes.

Lorsque les identités rabougries sur un facteur unique dominent, la discussion meurt [16]. Ne demeurent que les idiosyncrasies, les rancœurs personnelles, les ego boursouflés, les pleurnicheries pathétiques. Les individus consommateurs réduits au petit théâtre des horreurs que constituent leurs affects tristes, encouragés à n’exprimer que leurs revendications les plus personnelles comme autant de caprices auxquels tous doivent se soumettre, et à ne concevoir le monde que comme une extension de leur propre volonté immédiate, se montrent ainsi incapables de s’élever à la puissance du citoyen. Il n’y a aucune consolation dans ce rictus amer dont les logorrhées geignardes se résument à ces deux mots : « moi, je ! »

Cincinnatus, 9 mai 2022.


[1] Pour ceux que ça intéresse : « Et si on parlait d’infertilité ? ».

[2] « Des identités et des identitaires ».

[3] Pour comprendre les mécanismes derrière l’écriture dite « inclusive », qui n’est qu’un navrant mélange d’idéologie, d’inculture et de snobisme de la part de nos nouveaux précieux ridicules, lire : « L’écriture excluante ».

[4] « Déconstruction : la destruction du commun ».

[5] J’ai récemment découvert le subtil « demi-douze » pour qualifier hargneusement les « cisgenres » ou « cis » (personnes non transgenres) : 12/2=6=six=cis… on en est là.

[6] « Les nouveaux iconoclastes », « Mascarades de la pureté » et « Les enfants de Torquemada ».

[7] Phénomène effrayant qui balkanise l’espace public de libre expression en chapelle seules autorisées à dire le vrai sur leur propre cas : « Ta gueule, t’es pas concerné ».

[8] « L’universalisme n’est pas une idéologie comme les autres ».

[9] « Extension du domaine du caïdat » et « L’universalisme dans le piège des racistes ».

[10] « L’idéologie et l’utopie selon Paul Ricœur (3) – l’idéologie comme construction d’une image commune ».

[11] « La gauche coucou ».

[12] « Moraline à doses mortelles ».

[13] « Mélenchon et LFI : la longue agonie ».

[14] Le féminisme universaliste est constamment accusé de tous les maux par des militants qui considèrent sérieusement, par exemple, que le voile islamique est un symbole féministe. « Que sont les combats féministes devenus ? ».

[15] « Tyrannie de la minorité ».

[16] « L’astre mort de la discussion ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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