Ce petit Savonarole en moi

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Savonarole prêchant dans l’église San Miniato à Florence, Auguste Flandrin (1840)

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ? 

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Extrait de L’Héautontimorouménos de Baudelaire [1]

Difficile de choisir ses combats, tant ils sont nombreux. Ce que j’ai appelé « le syndrome Batman » [2] peut facilement submerger la raison. Si, comme l’a bien montré Camus, la révolte est un sentiment positif, si la colère est une émotion éminemment politique – la multiplication à l’infini des adversaires et des ennemis [3], doublée de l’ouverture sans cesse renouvelée de fronts sur lesquels mener le combat idéologique, provoque une sensation de vertige. Comme une danse au-dessus du volcan. Et tout est fait pour rendre inexorable la chute dans le cratère.

Le microcosme délirant des réseaux dit sociaux ne se contente pas de tourner à vide sur lui-même [4] : même un loup solitaire peut s’y laisser emporter par l’attraction de la meute. Le fonctionnement de ces marigots métastase dans tout le corps social. L’exacerbation de l’intime et du privé pulvérise l’espace public de libre discussion qui s’éteint à mesure que l’agressivité et la violence deviennent les seules manières de s’exprimer [5]. Les identités rabougries, monolithiques, s’écharpent en exhibant leurs sensibilités écorchées. Tout désaccord se vit comme une atteinte exorbitante à un moi sacralisé [6].

Comment échapper à cette brutalité aveugle ?

Je suis, moi-même, un idéologue. Au sens de Ricœur [7]. Je défends une vision du monde, de la société et de l’homme, que je peux appeler républicanisme, humanisme, universalisme… selon les nuances que je souhaite mettre en avant. Je m’engage dans l’espace public, afin de partager mes convictions et, parfois plus encore, de lutter contre d’autres idéologies qui me semblent néfastes. Cette relation agonistique n’est pas en soi contradictoire avec les principes que je cherche à transmettre – voire à sauver. Concevoir, avec Arendt, le politique comme partage de la parole et de l’action ne signifie en rien refuser toute confrontation idéologique : au contraire ! Si l’universalisme n’est pas une idéologie comme les autres [8], il possède suffisamment d’armes théoriques et historiques pour que ceux qui s’y reconnaissent puissent lutter contre ses adversaires.

Hélas, le risque est toujours présent de s’abandonner à l’idéologie comme « mensonge social », comme réécriture de la réalité [9]. C’est si facile de s’époumoner en éructant ses certitudes. D’autant plus qu’à chaque fois qu’on les répète, on les trouve plus vraies, on en peaufine la formulation, on aiguise sa lame. Pourquoi poser des questions quand on peut se contenter de répéter des réponses et ainsi préférer le combat à l’explication ?

Lorsque je suis devant mon écran, j’entends si souvent cette petite voix qui me souffle la formule la plus cinglante possible, celle qui pourra être relayée sur twitter. Cette petite voix qui encourage mes réactions épidermiques plutôt que le silence de la réflexion. Cette petite voix qui me pousse à accepter toutes les provocations et à y répondre avec la plus grande véhémence possible. Cette petite voix qui ne cesse de répéter que tous les moyens sont bons puisque la fin est juste. Mais la quête de justice peut facilement faire oublier la justesse. Cette petite voix a le timbre de tous les Savonarole de l’Histoire. Son haleine sent l’autodafé.

Il y a de la volupté chez les Croisés. Quels qu’ils soient. Et de la séduction dans les idéaux ascétiques [10]. Tout engagement y est, à un degré ou un autre, soumis. La crapulerie n’est jamais loin de la sainteté.

Comme le temps manque, il faut choisir – alors écrire plutôt que lire. Le pamphlet a pour lui sa redoutable efficacité. Et sa virtuosité qui ne se fatigue même pas à faire illusion – elle s’affiche au contraire avec toute sa superbe. Forcer le trait pour plaire plus aux uns et déplaire plus aux autres : la nuance est congédiée parce qu’elle n’aura jamais assez de vigueur pour ces violents plaisirs narcissiques. La castagne est réjouissante et je m’y perds sciemment. Et j’y perds le fond.

Quitter les arènes stériles, mépriser les sujets futiles, fuir les fausses polémiques. Parce qu’il n’y a là rien de politique. Seulement l’écume… à laquelle se consacre toute l’énergie de notre temps. Alors : en exhiber la vanité sans toutefois y participer ? L’exercice est périlleux.

Plutôt que de laisser siffler les couleuvres et aboyer les dogues, je me joins au concert. La prétention orgueilleuse, malgré toute sa noblesse affichée d’écrire pour l’éternité, se fracasse lamentablement sur le réel et ces petites empoignades sans ambition. Contempteur des corruptions, le moraliste se fait complaisamment moralisateur. Par cet aveulissement volontaire, la raison titube – la mauvaise foi triomphe.

Dans l’obscurité, la lucidité serait sans doute la meilleure médecine. Ou l’épuisement. L’Aventin n’est jamais loin [11].

Cincinnatus, 6 juin 2022


[1] Ce n’est pas la première fois que je reprends ici l’intégralité de ce poème des Fleurs du mal mais pourquoi se priver ?

L’Héautontimorouménos

À J. G. F

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

[2] « Le syndrome Batman ».

[3] « Adversaires ou ennemis ? ».

[4] « Les réseaux sociaux, les GAFAM et la démocratie ».

[5] « Le règne de l’agressivité » et « L’astre mort de la discussion ».

[6] « Des identités et des identitaires », « La chouinocratie des névroses militantes ».

[7] « L’idéologie et l’utopie selon Paul Ricœur : (3) – L’idéologie comme construction d’une image commune »

[8] « L’universalisme n’est pas une idéologie comme les autres ».

[9] « Que faire des idéologues fanatiques ? ».

[10] « Mascarades de la pureté » et « Les enfants de Torquemada ».

[11] « La tentation crépusculaire de l’Aventin ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Ce petit Savonarole en moi”

  1. Texte acide à souhait!
    J’ajouterais deux choses sur la mentalité qui se développe en France, si jamais elle n’était pas déjà malheureusement présente en fait depuis un bout de temps.

    1°) Comportements contagieux.
    Il y a me semble-t-il un type de comportement presque paradigmatique qui se manifeste chez nos contemporains et qui s’exprime de façon explicite avec nos serveurs, barman en co. qui en manifestent son acmé. Ceux qui donc occupent « les espaces de convivialité » (entre guillemets), bars, pubs, cafés, etc., chers à notre culture française, j’oserais dire « passée ». Le serveur français est mondialement connu des touristes pour son arrogance, son manque de respect, sa putasserie dans le tutoiement, la tape dans le dos copain-copain, voir même la bise (!) après trois retours sur ces lieux de liqueurs et boissons, et qui respecte avant tout le client qui donne les gros pourboires alors que le « service compris » est la règle; qui donc ne respecte que ceux qui ont de l’argent. Pire que les riches donc. On se souvient, il y a un ou deux ans, de ce serveur français attaqué en justice par son tenancier de patron québécois pour agressivité, arrogance, incivilités diverses envers les clients du pub. Ce serveur avait rétorqué que ce comportement était un trait culturel français et que donc, par respect pour les cultures (le multi-culturalisme et le relativisme bien pensé mis en avant), il ne pouvait être astreint et tenu de changer de comportement et d’en être accusé… J’ai connu une serveuse française émigrée en Australie et qui s’est fait remonter les bretelles par le patron de l’hôtel où elle travaillait pour les mêmes raisons… Je crois que Jorge Luis Borges dans un de ses livres (je ne me souviens plus lequel malheureusement; « Le livre de sable » peut-être) faisait la description peu flatteuse du serviteur: celui qui ne respecte pas celui qu’il sert, car le respect réel ne peut que s’accompagner d’une distance respectueuse; distance que le serviteur ne peut se permettre de garder et qui n’est donc réalisable que parce qu’il y a irrespect basal de ce dernier envers celui qu’il sert…

    Certes, le métier est dur avec des clients français à l’image du serveur français, et explique le nombre important d’emplois de serveur non-pourvus au sortir de la crise de la Covid par l’occasion donnée à de nombreux serveurs de faire des formations professionnelles de reconversion. Mais n’empêche, ils ont opéré leurs méfaits, et la question est de savoir s’il importeront leurs comportements dans d’autres branches professionnelles…

    Le problème est donc que ces gens dans de tels « lieux de convivialité » propagent ces comportements de m… qui finissent aussi par être une marque de fabrique française. Il y a contagion et cette contagion est efficace via cette population qu’on oublie trop facilement dans ses responsabilités. Le « service compris » devrait être supprimé; ça les rendrait plus cordiaux…

    La France est devenu un pays servile « culturellement » semble-t-il avec tout ce que cela implique; du sommet de l’état jusqu’au caniveau.

    2°) l’acculturation.
    On pense très automatiquement à l’enseignement en déroute, c’est-à-dire son pendant « livresque » essentiellement. Mais la véritable acculturation n’est pas là véritablement. Cette acculturation se manifeste de façon plus féroce à un autre niveau que l’enseignement. J’ai un couple de voisins avec un enfant de 3-4 ans récemment installés dans un F2. Ils ont entre 27 et 30 ans à peine tous les deux. Leur vocabulaire doit se réduire à 500 mots maximum à mon avis. Leur garçon pleure souvent, des heures et des heures d’affilées; la nuit, le jour d’un ton lancinant, désespéré, calme presque. Le père lui gueule dessus quant il pleure augmentant naturellement les pleurs..; LA mère reste au mieux passive quant elle ne le gronde pas… J’ai entendu une fois, une seule fois, la mère mettre un morceaux de musique pour enfant sorti tout droit d’une cantine de supermarché. Cet enfant s’est calmé, a arrêté de pleurer; le temps du morceaux de musique. JE ne l’a entendu qu’une fois…
    Ils ne savent qu’à peine cuisiner; des « panini », des pizzas surgelées…
    Et là est la véritable acculturation: quand les gestes les lus élémentaires du quotidien ne sont pas connus car ils n’ont pas été transmis. LEs papous, les « hommes-fleurs », les pigés sont cultivés infiniment en comparaison.

    On parle du « grand reset » de Davos promu par les maîtres du monde, mais le grand reset est déjà là! Avec ces générations de moins de 35 ans environ. Ce sont eux qui le font ce grand reset… Pas besoin d’être un puissant pour le mettre ne place; il est déjà là sans eux.

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