« Ok boomer ! »

china2 - Copie2Les deux mots claquent. L’expression, à la mode depuis un bout de temps maintenant, sert à mettre fin à la conversation en disqualifiant l’autre au nom de son appartenance à une génération qui n’a plus que le droit de la fermer. Contre les enfants du baby-boom et, par extension, toute personne qui ose avancer un point de vue perçu comme « rétrograde » ou « réactionnaire », c’est-à-dire simplement différent (les idées ont-elles un âge ?), l’insulte se veut humiliation définitive, intimant l’ordre de se taire à celui dont toute parole est a priori invalidée, délégitimée, méprisée [1].

Cette idée que, parce qu’ils sont « vieux », ils n’ont aucune légitimité à émettre la moindre opinion, témoigne d’une arrogance aussi sotte que criminelle : expulser l’autre du monde, réserver celui-ci à la seule jeunesse – conçue comme un ensemble de points de vue acceptables, tous les autres étant interdits. Il y a dans cet infini mépris comme des éclairs de chemises brunes ou de gardes rouges. Le débat public se voit ainsi confisqué dans une forme de terrorisme de la pensée, ou plutôt de la non-pensée tant ces « jeunes »-là sont incapables de formuler une réflexion articulée et argumentée ; l’espace public se soumet à des imbéciles arrogants et violents.

On me rétorquera, avec quelque raison, que l’hostilité entre les jeunes cons et les vieux imbéciles est une constante obstinée de l’humanité et que les vieux d’aujourd’hui ne sont que les jeunes d’hier, qui se fichaient déjà comme d’une guigne de leurs parents et grands-parents, alors perçus comme ringards et n’ayant rien d’intéressant à dire.
Certes.
Rien de neuf, donc ?
Si !

La rupture que nous vivons entre les générations n’a pas rien de commun avec les tensions et oppositions précédentes. Des individus peuvent vivre sous le même toit mais ne plus vivre dans le même monde. Ne plus parler la même langue. Les aveugles qui ne veulent pas voir m’opposeront le verlan, les modes langagières, la volonté intemporelle de distinction de la jeunesse par la langue et les modes… ils auront raison. Mais ils passeront surtout à côté du massacre de la langue française en même temps que de l’effondrement de l’école, phénomènes dont l’ampleur et la nature n’ont pas grand-chose à voir avec les expériences passées.

D’autant que cette fracture générationnelle s’aggrave d’une fracture technologique radicalement nouvelle. Se forment et s’installent de nouveaux comportements, liés à la maîtrise (supposée) de gadgets envahissants et de codes instaurés par la société spectaculaire-marchande, qui prétendent rendre obsolètes tout ce qui n’est pas « numérique ». La distance, la critique ou l’indifférence envers ces objets et les modes d’être qu’ils façonnent sont immédiatement perçus comme symptômes d’un caractère passéiste, ringard ou réactionnaire.

Plus qu’une simple mode, c’est un bouleversement anthropologique profond que vivent – ou pensent vivre, ce qui, en l’espèce, revient au même – des « jeunes » générations enivrées aux narcotiques numériques sur écrans. Flattés dans leur ego, ils sont persuadés de maîtriser ce « nouveau monde » qui leur appartiendrait en propre. Nous subissons ainsi un renversement de la compétence : le basculement d’un a priori de transmission descendante de l’expérience liée à l’âge vers l’inexpérience de la jeunesse, à une compétence innée de la jeunesse vers des vieux dépassés. Les vieux ne sont plus perçus comme des puits de savoir, des ressources d’histoires, mais comme des poids morts, inadaptés au monde, voire des nuisibles.

Sans doute ne s’agit-il pas tant là d’un « jeunisme » que d’un « présentisme », cet « ethnocentrisme du présent » qui envahit tout. La société du spectacle permanent glorifie l’immédiat et l’image à un point inconnu jusqu’à maintenant. La notion de temps n’est conçue que comme une entrave à la résolution du désir ; toute durée est perçue comme contraignante, pénible ; toute forme de temps long est à éliminer. La conjugaison de soi n’existe plus qu’au présent exclusif, dans une glorification de l’image instantanée. Le selfie apparaît comme le meilleur symbole de cette génération de Narcisse consommateurs d’eux-mêmes, volontairement soumis à la culture de l’avachissement. La boursouflure égotique érige en valeurs absolues des identités individuelles et collectives caricaturales à « l’authenticité » frauduleuse. Quelle place reste-t-il au passé lorsqu’on se pense comme l’aboutissement historique d’un processus progressiste téléologique ?

Celle d’un pur produit de consommation, comme tout ce qui relève du patrimoine, de la culture, de l’œuvre. Folklorisé, le passé (et, avec lui, ceux qui y sont rejetés) se voit réapproprié, non pour ce dont nous héritons de lui et qu’il peut nous transmettre, mais selon les normes du présent qui le digèrent, le consomment. La faute d’anachronisme devient ethos négateur. La nostalgie n’existe que sous la forme d’une mode qui, finalement, ne pointe que vers le présent et ne parle que du présent. Le passé n’est qu’un prétexte. Une société qui méprise à ce point son passé n’a aucun avenir.

L’indifférence relève de la déshumanisation dans la « société de l’obscène ». Ainsi a-t-on pu entendre que la pandémie de covid-19 n’était qu’une « maladie de vieux » qui pouvaient bien crever puisque, de toute façon, il ne leur restait pas beaucoup à vivre ; qu’il fallait qu’ils laissent vivre les jeunes dont les plaisirs ne pouvaient décemment pas être hypothéqués par des boulets cacochymes – dictature du cool, du fun, du ludique, qui ne s’exprime que dans le ricanement niais. Et puis, après tout, n’était-ce pas un peu bien mérité ? Que cette génération de « boomers », à laquelle sont rattachés arbitrairement tous ceux qui ne sont pas adaptés (volontairement ou non) à cette formidable modernité, disparaisse enfin ? Ne sont-ils pas responsables, tous autant qu’ils sont, de tous les maux contemporains ? La conviction d’incarner le Bien du seul fait de sa date de naissance, sur fond de bons sentiments et de moraline, vire à l’Inquisition.

Cincinnatus, 25 octobre 2021


[1] De la même manière que le tout aussi stupide et révoltant « Ta gueule, t’es pas concerné ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

3 réflexions au sujet de “« Ok boomer ! »”

  1. Je suis plutôt d’accord avec votre « coup de gueule », tout en me souvenant que, vers 1965, nous désignions les anciens par l’acronyme insolent « PPH » (Passera Pas l’Hiver). Mais il y avait justement ce sentiment d’insolence, accompagné donc d’une touche de culpabilité et saussi d’un sourire, ce qui n’est pas exactement le cas des expressions que vous citez dans votre chronique de ce matin.
    Malgré cet accord, donc, sur le sens général du billet, je diverge sur un point: la question de la « maladie de vieux ».
    Oui, curieusement cette pandémie est plus dangereuse notamment pour les personnes âgées, Comme si ce virus venait corriger la démographie et une médecine plus ou moins bien comprise.
    Je m’explique: le contrôle des naissances a l’inconvénient de réduire la procréation. Or il n’est de richesse que d’hommes » m’a-t-on appris à l’âge où j’allais au lycée. La pyramide des âges se déforme et s’inverse presque. C’est le monde à l’envers en somme, avec bientôt plus de vieux que jeunes. La pandémie viendrait-elle corriger, ou du moins contredire, cette aberration?
    De plus et surtout. La médecine a l’excellent mérite de retarder la mort – pas de l’empêcher, notez, Mais notre médecine, comme ivre de sa puissance, n’a de cesse que de repousser la mort et de la repousser encore, si bien que les grands vieillards du 4eme âge, le plus souvent très affaiblis quand ils ne sont pas dans une situation dégradante, sont toujours plus nombreux et qu’on nous promet que ce n’est qu’un début. Le virus ne viendrait-il pas ici également contredire, si ce n’est corriger, une fâcheuse tendance?
    En épilogue à mon message, j’avancerai, au risque de choquer, qu’à mon sens il vient un âge où il convient de se préparer à mourir et si possible à « bien » mourir plutôt que de s’obstiner à retarder l’heure de partir.
    Bien cordialement, et avec mes encouragements à poursuivre votre chronique,
    François González de Quijano

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  2. Quelque chose de définitif attribué, m’a-t-on dit, à Aragon :
    « C’est avec les jeunes sots qu’on fait les vieux cons ! »
    NDRL : j’ignore si l’auteur utilisait le point d’exclamation, ni même s’il….
    Mais si l’affaire est entendue alors le ! conclut

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