Comment meurt la démocratie

La Grèce sur les ruines de Missolonghi, Eugène Delacroix (1826)

« À bas la dictature ! », gueulent les enfants de bourgeois qui n’ont jamais connu le goût amer d’une véritable dictature.
« Siamo tutti antifascisti ! », scandent les militants qui n’ont jamais ouvert un livre d’histoire et se contentent de répéter le catéchisme de leur parti.
Nous ne vivons pas en dictature, pas plus que le fascisme ne frappe à nos portes. Les mots perdent leur sens, en politique plus encore qu’ailleurs (et, comme l’écrivait Romain Gary dans son beau roman Europa, « la fin d’une civilisation, c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire »).
Certes.
Pour autant, notre démocratie se porte-t-elle bien ? Non, loin s’en faut : elle est même frappée dans toutes ses dimensions [1]. Et, entre les attaques coordonnées de ses ennemis, l’affaiblissement dramatique de ses institutions et la corruption de la vertu républicaine et de l’imaginaire démocratique tant chez nos dirigeants que dans le peuple, nous basculons inexorablement dans autre chose, un ailleurs, qu’il serait faux et paresseux de ranger rapidement dans des cases toutes faites.

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Les trahisons des élus

Il ne faut pas grand-chose pour qu’un rituel tourne à la mascarade. Pour que le sacré se profane et que ce qui devrait être choyé ne mérite que d’être raillé. Pour que la ferveur cède à l’amertume. L’élection, procédure symbolique centrale dans nos démocratie modernes – au point que beaucoup, à tort, confondent les deux concepts – est viciée. L’abstention fait gloser, les élus sont méprisés, la représentation n’en finit pas d’être « en crise » (comme si cela voulait dire quoi que ce soit)… mais l’inertie a ceci de confortable qu’elle évite de penser et d’agir. Chaque génération d’élus peut ainsi se montrer plus médiocre que la précédente et trahir plus ouvertement la nation sans que cela n’émeuve grand monde.

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Le viol des mots

La Tour de Babel, Pieter Brueghel l’Ancien (v. 1563)

La fin d’une civilisation, c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire.
Romain Gary, Europa

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Le grand débarras

Ils ont tout cassé, tout détruit, tout saccagé, tout vendu à la découpe, tout bradé pour des places et du pognon : hôpital, école, université, services publics, justice, renseignement, industrie, nucléaire, PME, agriculture, chemin de fer, Poste, Sécu, retraites, modèle social, souveraineté, puissance et indépendance de la France, langue, culture, patrimoine, laïcité, etc. etc. ; tout ce que leurs prédécesseurs avaient patiemment construit, conquis, inventé et dont nous devions hériter avec l’impérieux devoir de préservation et d’enrichissement avant, à notre tour, de le léguer à nos successeurs.

Et maintenant, ils veulent en finir avec les derniers décombres, avec ces ruines qui ne témoignent que d’un immense gâchis ; achever le peu qui semble encore vaguement bouger.

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Ubu décentralisateur

Les départements français (1791) et les limites des anciennes provinces, par Vidal-Lablache

CONSTITUTION FRANÇAISE

ARTICLE PREMIER

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

Cornegidouille ! Quel dommage que, dans les faits, la dernière phrase du premier paragraphe annihile les deux premières ! Cela ne va pourtant pas de soi. On aurait pu imaginer une « organisation décentralisée » qui respectât, de la République, l’indivisibilité, la laïcité, etc. et, des citoyens, l’égalité. Hélas, telle n’est pas la solution choisie par nos dirigeants politiques. Loin de là.

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Guerre d’Ukraine : que dire ?

800px-flag_of_ukraine.svg_Un sentiment de révolte impuissante sous forme de platitudes.
Rien ne peut justifier ni légitimer l’invasion de l’Ukraine par la Russie, que je condamne sans réserve. Le peuple ukrainien et ses dirigeants – le président Volodymyr Zelensky en tête –, aux prises avec l’une des plus puissantes armées au monde aidée des islamistes tchétchènes de Kadyrov et des mercenaires néonazis du groupe Wagner, font preuve d’une bravoure historique.
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Au nom du peuple

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Les Halles, Léon Lhermitte (1895), Petit Palais

On s’en méfie : le peuple rassemble les couches inférieures, dangereuses, séditieuses, anarchiques.
On le flatte : le peuple s’oppose aux élites corrompues, par son monopole de la « décence commune ».
On le sacralise : le peuple est le synonyme incarné de la nation et du souverain.
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Les sondages contre la démocratie

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Sondeur dévorant la démocratie

Les sondages électoraux devraient être interdits. Et qu’on ne me sorte pas le couplet sur la fièvre, le thermomètre, etc. : les sondages n’ont rien d’un instrument servant à mesurer scientifiquement les volontés de l’électorat. Tout cela, ce n’est que de l’enfumage : j’ai déjà longuement expliqué pourquoi ils n’ont rien de scientifique et comment ils fabriquent de toutes pièces l’« opinion publique » (lire : « Sondages : une cure de désintox, vite ! »). Les conséquences de cette scientificité usurpée et des manipulations des citoyens sont gravissimes pour une démocratie déjà mal en point.
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Passe sanitaire : les vertiges de la déraison

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Louis Pasteur, par Albert Edelfelt (1885)

Ce billet est doublement exceptionnel. D’abord, il interrompt la série estivale des « lectures de Cinci » que vous retrouverez lundi prochain avec (encore) un bouquin formidable à lire à tout prix. Ensuite, il traite d’un sujet de l’actualité brûlante (en cet été pourri, il n’y a bien que cela pour nous réchauffer), alors que, normalement, je préfère laisser l’écume aux réseaux dits sociaux. Ces histoires de passe sanitaire prennent néanmoins un tour si inquiétant que je m’essaie à donner, à mon tour, mon avis sur le sujet [1].
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La trahison des images

Amoureux de la Vérité et rêveurs de sagesse, tremblez ! Rien ne pourra plus être tangible, certain, étayé, tenu pour réel : la suspicion doit accompagner chaque « information » – bienvenue dans l’ère de la « post-vérité » et des « fake news ». Ces mots, produits d’importation, désignent-ils des phénomènes à tel point nouveaux qu’il n’existait pas de termes ni de concepts pouvant les décrire ? Sans même évoquer Platon, Descartes ou Nietzsche, leurs questionnements et leurs usages du doute, constatons la vénérable ancienneté de notions comme intox, manipulation, trucage, mensonge ou propagande qui ont toujours existé et ont prospéré sous toutes les formes de régimes politiques et d’organisations sociales. Alors… quoi de neuf sous le soleil ou dans la Caverne ? L’angoisse vaguement paranoïaque devant les possibilités qu’offre la technique en matière de détournement des images et vidéos n’est-elle qu’une mode inventée par les cyniques postmodernes pour se faire frémir artificiellement ?
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