La souffrance en concurrence

Ne te plains pas, ça pourrait être pire : tu pourrais être…

Combien de fois n’a-t-on pas entendu ce genre de phrase, assortie d’un soupir condescendant ? Quelle que soit la cause de votre souffrance (morale, psychologique, physique, existentielle…), par la confidence, vous cherchez en l’autre compassion ou compréhension… et vous ne recevez que la désignation d’une misère tierce, toujours pire que la vôtre, qui légitimerait l’intimation à vous taire. Selon ce sophisme dit « de la double faute », constater l’existence que quelqu’un, quelque part, souffre plus que soi interdirait toute récrimination, toute revendication. Le relativisme de la peine impose le silence. Mais quelle espèce de morale perverse est-ce là ?

Tel cadre harcelé sombrant dans la dépression n’aurait pas à se plaindre parce que des ouvriers vivraient des conditions pires ? Mais, à son tour, tel ouvrier français n’aurait pas à se plaindre parce qu’il aurait la chance de ne pas être ouvrier chinois ? Quant à l’ouvrier chinois, il n’aurait pas non plus à se plaindre parce qu’au Bangladesh ce serait pire ?
Tel homme souffrant dans sa chair n’aurait pas à se plaindre parce qu’il ne connaît pas la douleur qu’endure une femme à l’accouchement ? Et telle femme épuisée n’aurait pas à se plaindre parce qu’elle n’exerce pas un métier de force qui brise son corps ?
Tel enfant n’aurait pas à se plaindre parce qu’il a la chance de ne pas être encore adulte ? Et tel adulte…
Et ainsi de suite ad nauseam ?

De toute façon, il y a toujours plus malheureux. Cette réduction à l’infini est insupportable : elle justifie toutes les saloperies au nom d’une saloperie plus grave.
Du point de vue politique, elle prohibe toute velléité de changement, toute volonté d’amélioration et, en cela, caractérise une mentalité profondément réactionnaire.
Du point de vue humain, elle oppose à l’expression de la souffrance une surdité méprisante et insultante.

Aussi, la prochaine fois, lorsque l’autre qui geint sur son petit enfer personnel vous exaspérera, plutôt que de lui renvoyer à la gueule le sort peu enviable d’un enfant mendiant cambodgien aveugle, pourquoi ne pas essayer simplement d’écouter ?

Ce que nous vivons est injuste, il n’y en a que pour les…

Si le premier sophisme ne révèle qu’un manque criant d’empathie, généralisé dans la société de l’obscène, le second, son envers formel, relève lui d’une stratégie bien rodée. En quelque sorte, on n’avait pas à se plaindre parce qu’il y avait pire ailleurs ; ici, on a le devoir de se plaindre parce qu’on imagine qu’il y a mieux ailleurs. La concurrence victimaire ne sert plus à anéantir avec une cruelle désinvolture la légitimité de celui qui souffre mais, au nom d’une injustice posée comme prémisse, à justifier la reconnaissance de celle du groupe auquel celui qui en use appartient.

La victimisation atteint son paroxysme dans les délires identitaires qui masquent mal leur antisémitisme, renvoyant immanquablement aux Juifs et à la Shoah leur jalousie sinistre. La rhétorique outrancière de la stigmatisation systémique s’appuie sur une réécriture fantasmée de l’Histoire et exige que des individus s’excusent de crimes qu’ils n’ont pas commis auprès d’individus qui ne les ont pas subis. Tout se joue dans une culpabilisation indue mais qui atteint ses objectifs en insistant sur la concurrence entre les « victimes » et la surenchère tyrannique de chaque minorité.

Et ça marche ! Au point que le procédé de victimisation se retourne sur lui-même en une pénitence dégoulinante d’autosatisfaction et de narcissisme. Les scènes surréalistes de contrition surjouée de Blancs, qui ont récemment accompagné le mouvement « black lives matters », en témoignent. Paradoxalement (en apparences du moins), l’attribution de toutes les fautes à un groupe unique (« les Blancs », voire « les mâles-blancs-hétérosexuels-cisgenres-que-sais-je-encore ») conduit à une forme de confiscation de la culpabilité qui replace le groupe en question au centre de l’action et renvoie les autres à la passivité. On tourne en rond dans cette aporie de la déraison.

Il n’est toutefois pas besoin d’aller jusqu’à fouiller ces marécages de l’idéologie raciste pour trouver d’autres exemples de cette politique du bouc-émissaire. Tout le monde se délecte de jalouser son voisin : hommes, femmes, fonctionnaires, chômeurs, cheminots, professions libérales, grands, petits… l’autre est nécessairement mieux traité, et c’est pô juste ! La victoire définitive de l’égoïsme et de l’individualisme signe la mort de toutes les solidarités. Les combats sociaux devenus vains, on préfère se réfugier dans le confort privé devant Hanouna sur l’écran géant et imaginant que le voisin s’en sort mieux, ce salaud. L’atomisation de la nation réduite à une masse de monades enfermées en leurs solipsismes envieux permet le rabotage de tous les droits en les alignant sur le moins bien loti. Ainsi, en montant les uns contre les autres, les clientèles ont-elles successivement le sentiment illusoire d’être flattées, sans se rendre compte que le peuple est tondu à chaque passage.

Cincinnatus, 2 novembre 2020

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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