Une tragédie française

Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, Gustave Doré (1861)

Il était une fois un pays qui ne voulait plus s’aimer.

*

Un pays dont l’histoire, faite d’ombres et de lumière, comme celles de tous les autres pays, était riche et singulière, non parce qu’il aurait été plus vertueux ou plus puissant que les autres, mais parce qu’il avait su, plusieurs fois, faire de l’universel son horizon.

Un pays dont le peuple s’était transfiguré en nation lorsqu’il avait dû traverser les périodes les plus dramatiques.

Un pays qui avait eu le génie de tourner ces vicissitudes en épopées lyriques dont le monde s’est ensuite inspiré.

Un pays frondeur, dont l’esprit était d’abord une volonté.

Un pays qui n’était jamais si grand que lorsqu’il assumait sa place et affirmait son destin face à de plus puissants, refusant le confort des seconds couteaux et faisant de sa différence un étendard.

Un pays qui avait suscité l’espoir par ses folies, accomplissant ce que personne n’imaginait possible.

Un pays qui avait réinventé la vertu civique et la république ; qui avait rendu au politique son sens le plus noble.

Un pays qui avait osé prendre pour devise un triptyque idéal de concepts politiques : liberté, égalité, fraternité.

Un pays dont l’organisation politique et sociale reposait sur la laïcité, la solidarité et la justice.

Un pays qui s’était choisi pour hymne un chant révolutionnaire, adopté par tous ceux qui, ailleurs, luttent contre la tyrannie.

Un pays qui avait fait de l’émancipation de tous les hommes et de la dignité humaine son objectif.

Un pays dont l’État fort garantissait l’égalité des citoyens devant la loi et dont les services publics assuraient la protection des plus faibles et des plus pauvres.

Un pays dont les entreprises pouvaient largement concurrencer les meilleurs fleurons étrangers.

Un pays dont l’école, lieu sacré de l’instruction et de la transmission des savoirs, était le bien le plus précieux.

Un pays qui pouvait s’enorgueillir de sa culture et de sa langue, à l’origine de chefs d’œuvres absolus de l’humanité, et qui pouvait être fier de sa contribution au patrimoine universel.

Un pays dont la capitale incarnait aux yeux du monde l’élégance et l’amour ; dont l’art de vivre était envié de tous.

Un pays de philosophes et de scientifiques, de poètes et d’ingénieurs, d’artistes et de révoltés.

Un pays à la fois littéraire et politique, et qui souvent avait su confondre les deux avec bonheur.

*

Un pays  sans vision, qui a renoncé à être lui-même, qui préfère se confondre avec les autres et qui méprise toute voix discordante.

Un pays trahi par ses élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles, qui détestent tout ce qui le rend unique, ne rêvent que de le faire rentrer dans le rang et sont prêtes à copier n’importe quel autre « modèle » du moment qu’il est autre.

Un pays dont le patrimoine exceptionnel est vendu à la découpe à des puissances étrangères par ceux-là mêmes qui ont pour mandat de le protéger.

Un pays dont la culture disparaît sous le rouleau-compresseur américain.

Un pays dont les entreprises et les services publics sont laminés par l’idéologie néolibérale.

Un pays dont les clercs ont joyeusement abandonné la raison pour se vendre aux obscurantismes importés.

Un pays qui a laissé s’effondrer son école et son université, en applaudissant et en sacrifiant sciemment ceux qui portent la plus haute et la plus noble charge : l’enseignement.

Un pays qui, contrairement à tous les autres au monde, considère que le patriotisme est une qualité chez tous, sauf chez lui-même ; pour qui le drapeau ne peut être fièrement sorti que pour du sport mais, autrement, devient un symbole fasciste qu’il faut cacher ou brûler.

Un pays qui ne sait plus lire son histoire avec lucidité, en faisant la part du noble et de l’ignoble, et qui prend un plaisir malsain à la réduire à une réinterprétation fantasmée de ses épisodes les plus honteux.

Un pays si pressé de sortir de l’histoire qu’il a abdiqué l’honneur de défendre tous ceux qui luttent pour briser les chaînes de la servitude.

Un pays dont le peuple se complaît dans les passions tristes et la haine de soi, dans l’autodépréciation et l’autodénigrement, et qui fait de la dépression un ethos.

Un pays qui sombre dans le masochisme et le sacrifice de soi sur le premier autel venu pour mieux effacer la nation et toute trace d’identité collective.

Un pays qui a perdu le sens de ses propres concepts fondateurs et n’y voit plus, dans son délire, que le contraire de ce qu’ils sont.

Un pays qui se vautre dans la culture de l’avachissement, l’indécence commune et l’adoration du dieu-pognon.

Un pays qui ne connaît plus que la concurrence des intérêts privés, la corruption de la vertu civique, l’anéantissement de l’intérêt général et le refus du monde commun.

Un pays balkanisé en chapelles d’entre-soi, en bunkers d’égoïsme, dont les plaies béantes sont des tranchées identitaires creusées par la haine de l’autre et de soi.

Un pays qui ne cherche même plus à se faire aimer de ses propres enfants.

Un pays dont l’hémorragie narcissique est en train de le tuer.

*

Il était une fois la France.

Cincinnatus, 2 janvier 2023

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Une tragédie française”

  1. Le constat est amer, et vérifié.
    Le passé est révolu, nous ne nous inscrivons plus dans celui-ci. La célébration spectaculaire du bicentenaire de la Révolution l’a entériné. Il y a parfois des résurgences déplorant les fameuses et parfois fort opportunes pour qui mène, aujourd’hui, un combat douteux, « zones d’ombre » (ce n’est que dans le désert que les zones d’ombre n’existent pas ou peu)
    En cette période, les croyances ont disparu, au progrès, à l’avenir radieux, l’âge d’or, aux libertés, etc.
    Je ne sais pas s’il faut être encore républicain mais ce dont je suis certain, c’est qu’il faut tenir la promesse des Lumières de l’émancipation (« osez savoir ») et que ça passe par l’École qu’elle soit du soir ou de la journée, ainsi que la devise.
    Comme l’écrivait Raymond Queneau : « il n’y a pas de liberté sans discipline, pas d’égalité sans hiérarchie, pas de fraternité sans rigueur »
    Trois mots inaudibles aujourd’hui.

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