Cette étrange décennie 90

I wish I was special
You’re so fucking special
But I’m a creep
I’m a weirdo
What the hell am I doing here?
I don’t belong here

Radiohead, Creep

J’avais dix ans quand le mur est tombé et vingt-deux lorsque les tours se sont effondrées. Entre les deux, j’ai grandi dans ces années 1990 qui devraient rester, aux yeux des historiens de demain, comme un temps étrange, suspendu – une respiration… ou plutôt, peut-être, ce moment où l’Histoire paraît, a posteriori, retenir son souffle.

Le regard rétrospectif que porte l’homme sur les années qui l’on fait passer de l’enfance à l’âge adulte ne peut qu’être biaisé puisqu’il perçoit seulement au premier plan la béance croissante entre les trajectoires désirée et vécue. Évidemment il réinterprète le contexte d’alors, l’arrière-plan, dans cette perspective entre regrets et remords. Qu’importe ? Nulle « neutralité axiologique » fantasmatique ni prétention à faire œuvre scientifique ici : l’honnêteté intellectuelle qui reconnaît et assume la subjectivité suffit.

*

Les années 1980 étaient celles de l’argent-roi, du triomphe de Reagan et Thatcher qui firent germer les graines du néolibéralisme – plantées par ses idéologues durant les deux décennies précédentes, et dont les fruits vénéneux ne cessent, depuis, de nous empoisonner. En France aussi, cette décennie s’est prosternée devant le veau d’or, le clinquant, les paillettes : le fric et la frime, la 205 GTI et Bernard Tapie.

À la fin de son premier septennat, Mitterrand est largement réélu face à Chirac : la première élection présidentielle dont je me souvienne (1988). Dans ma famille, chiraquienne par fidélité gaulliste, ou par atavisme, la politique est passionnée, les discussions enflammées. L’intérêt de l’enfant pour la chose publique se forge là, au creuset de convictions sincères et respectables.

Entre le 8 et le 11 novembre 1989, les Allemands mettent fin aux années 1980 ; la nouvelle décennie débute à coups de piolets. L’événement est planétaire. Tout le monde, devant le poste, observe l’histoire en temps réel. Moi aussi, môme de dix ans qui, pour la première fois, comprends que le mot « liberté » peut prendre un sens qui ne soit pas trivial. Ce qui se donne à voir ces quelques jours est un de ces moments rares dans lesquels le politique se réalise.

Très vite, la politique va prendre la main sur le politique. De ce côté du Rhin, Mitterrand joue son va-tout et espère contenir dans le carcan européen l’Allemagne qui se réunifie. Terrible erreur qui verra le dominion germanique utiliser à la fois le cadre institutionnel et les extensions successives à l’est à son propre profit et au plus grand détriment de la France.

Le coup de tonnerre, c’est Maastricht, 1992. Au sein des principaux partis, les majorités se sont progressivement converties à l’européisme dans le courant des années 1980. Ne subsistent, çà et là, que quelques poches de grognards lucides devant l’abandon de la souveraineté nationale et la satellisation du pays : autour de Chevènement à gauche, de Séguin à droite.

Pendant que la nation française se suicide joyeusement par référendum, s’installe le nouveau désordre mondial. L’URSS se pulvérise (1991). Tout semble flotter. Les États-Unis, qui n’en demandaient certainement pas tant, se retrouvent seuls. Des deux superpuissances ne subsiste qu’une hyperpuissance. Son statut de « gendarme du monde » est rapidement testé, sous le regard de toute la planète.

Alors que les événements mondiaux semblent s’enchaîner à un rythme un peu étourdissant, l’actualité change d’échelle, l’Histoire s’écrit partout simultanément : en Afrique du Sud, Mandela est libéré après vingt-sept ans d’emprisonnement (1990) ; en Algérie, le FIS remporte les élections communales (1990), etc. etc. Mais c’est vers le Koweït que tous les yeux se tournent rapidement.

La guerre du Golfe (1990-1991) offre un nouvel objet de cristallisation à la communion télévisuelle mondiale avec le sacre de l’information en continu et de CNN. Après les images des Allemands sur le mur, celles de Tempête du désert, des « frappes chirurgicales » en noir et blanc et des missiles en forme de petites lumières sur fond verdâtre s’incrustent dans l’imaginaire collectif.

Et dans ce monde instable, les guerres semblent se suivre. Au cœur même de l’Europe, celles de Yougoslavie signent l’impuissance des nations européennes qui préfèrent chercher la porte de sortie de l’histoire. Ce sera par la nunucherie ; la moraline poisseuse et les bons sentiments dégoulinent.

Le spectacle de la générosité intéressée s’installe sur tous les écrans de télé. L’humanitaire devient un business lucratif grâce aux jolies images de jeunes docteurs, si sexy avec leurs sacs de riz sur l’épaule – leur avenir de ministre est tout tracé –, et ces concerts géants censés éveiller les consciences mais qui réussissent plus sûrement à faire du pognon. We are the world, we are the children

Aux États-Unis, malgré sa victoire en Irak, Bush échoue à rempiler à la Maison blanche : Clinton joue de la mauvaise situation économique (le fameux « It’s the economy, stupid ») pour s’y installer (1993). Crise, récession… la génération née à la fin des années 70 ou au début des années 80 n’a pas cessé d’entendre ce vocabulaire qui servira de toile de fond à toute son existence.

Clinton, bête médiatique, s’impose rapidement sur la scène internationale. Les accords d’Oslo (1993) apparaissent comme sa victoire. L’image est historique des mains serrées de Rabin et Arafat, sous le sourire du président américain. L’espoir ne durera pas, l’assassinat du Premier ministre israélien (1995) sonne la fin de la récré.

En France, le règne de Mitterrand se termine dans le sordide crépuscule des affaires et de la corruption. Je suis alors en Seconde. J’en ai fini avec l’enfer des années collège – les quatre pires années de mon existence – et je revis au lycée, avant l’épanouissement en prépa. À la maison, on n’a jamais cessé de parler politique (et on ne cessera jamais) ; les élections sont des moments d’une très grande solennité, les soirées électorales ritualisées.

Au lycée, entre reprises en boucle des blagues des Guignols de l’info au sommet de leur talent – celui-ci les quittera ensuite bien vite – et débats endiablés, mon choix pour Chirac me laisse seul en face de l’unanimité « de gauche »… tant mieux. Je m’amuse à surjouer un soutien en réalité bien peu enthousiaste et à renvoyer mes adversaires à leurs contradictions : inspiré par Philippe Séguin, Chirac mène sa campagne sur la « fracture sociale » et se positionne à la gauche de Jospin. Malgré tous ceux qui l’avaient déjà enterré, il réussit à se faire élire (1995).

Deux ans plus tard, la dissolution « ratée » et la revanche de Jospin font passer le président pour un piètre stratège. Je me suis toujours demandé si ce n’était pas là, plutôt, une heureuse surprise, peut-être même espérée, pour lui. Embarrassé par une majorité sortante hostile, bien plus à droite que le rad-soc qu’il est au fond, il s’en débarrasse et se retrouve pendant cinq ans dans une cohabitation confortable qui le place dans la meilleure position possible pour une réélection.

Pendant que les politiciens se complaisent dans la politicaillerie, le grand remplacement de la culture populaire par la culture de masse s’accentue sous l’effet du rouleau-compresseur américain. Au cinéma, le délirant et cartoonesque Pulp Fiction de Tarantino régale plusieurs générations et obtient même la Palme à Cannes (1994) – un an avant le baroque Underground de Kusturica.

Côté français, autres voyous : La Haine fait un carton (1995). Succès critique et d’audience, le film, à l’esthétisation cliché qui singe les spectacles hollywoodiens, lance les carrières de Kassovitz et Cassel, hélas. Il marque surtout le début de la fascination bourgeoise pour le lumpencaïdat qui s’implante dans les banlieues.

Sur le petit écran, la télé par câble ou satellite modifie radicalement la consommation. Les séries, aux nouveaux formats de plus en plus ambitieux, remplacent progressivement les anciens feuilletons. On découvre les pépites américaines en VO (Ah ! Dream on !) et sur les chaînes hertziennes les block-busters qui marqueront une génération d’adolescents (Ah ! Buffy !). Friends, pour ne citer qu’elle, devient référence commune.

La multiplication des chaînes de télé transforme le rapport au monde dans tous les domaines. Institution aux États-Unis depuis la décennie précédente, MTV s’installe en France (1988). On y consomme du clip en continu – et des émissions qui deviennent rapidement cultes. Pour certains c’est le rap, pour d’autres, dont je fais partie : le rock.

Le grunge sert de bande-son à la vie de beaucoup d’adolescents. Nous sommes nombreux à verser une larme au suicide de Kurt Cobain (1994) – le grunge et aussi un rock ironique, distancié, sombre, parfaitement adapté à l’époque. Entre Nirvana (Ah ! Smells like teen spirit !), Radiohead (Ah ! Creep !) et The Cure (Ah ! Pornography puis Disintegration !), l’ambiance générale de mes années 90 est à une forme de désespérance lucidement insouciante ; quelque chose d’aigre-doux ; un sourire un peu sinistre.

Avant Cobain, la décennie s’est ouverte avec la mort d’une autre figure charismatique – Freddie Mercury (1991). Pour lui aussi, j’ai pleuré. Son décès accompagne l’entrée sur scène du Sida, dont on parle, enfin !, ouvertement. Les Nuits fauves secouent la jeunesse (1992). À l’âge où les hormones frétillent et débordent, on commente à la récré Lovin’ fun de Doc et Difool, entre rires niais, provocations surjouées et frémissements mal contrôlés.

Et puis s’instruit comme on peut sur le câble, en cachette des parents, avec le porno que rasoir et silicone commencent seulement à formater. Les années 1990 demeureront à jamais les années Sida pour tous les gamins qui, une capote dans la poche arrière du jeans, découvrent la sensualité et la sexualité avec l’ombre de la mort inséparable.

La télé, très présente, n’a néanmoins encore rien à voir avec la dépendance aux écrans que nous connaîtrons plus tard. Le téléphone, qu’on n’emporte pas encore dans sa poche ni son sac, ne sert qu’à téléphoner. On appelle les copains le soir chez eux, en espérant que leurs parents accepteront de passer le combiné. « Excusez-moi, M’sieur, je pourrais parler à X ? Oui, promis, on n’en a pas pour longtemps… »

On utilise aussi le minitel, les parents pour des renseignements et de l’administratif ; nous pour discuter sur des forums de fans (jeux de rôles, mangas…). Et puis, au milieu de la décennie, l’internet surgit avec ses bips et ses cracs de modem 56k, avec ses pages qui s’affichent en plusieurs minutes, avec ses factures téléphoniques qui provoquent syncopes des parents et punitions des mômes. Au début, personne ne sait trop à quoi ça va servir… mais on ne manque pas d’idées.

Plus on se rapproche de la fin de la décennie, plus on se prend à croire à celle du monde. Les fantasmes délirants se propagent : le « bug de l’an 2000 » va anéantir la civilisation et renvoyer l’homme plusieurs siècles en arrière. Le millénarisme nunuche annonce la vogue future des complotismes et conspirationnismes. Rien ne se passe dans la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000, bien sûr. Pourtant, les années 90 se concluent deux fois, mettent deux ans à finir, entre une farce et une tragédie.

La farce, c’est la convergence des puritanismes dans la rocambolesque affaire qui achève l’ère Clinton comme on achève un cheval à Hollywood (une larme feinte à l’œil et une balle dans la tête) : le scandale Lewinski. Il faut lire l’excellent roman de Philip Roth, La Tache, pour se faire une idée de ce qui se passe alors aux États-Unis. Car les années 90 sont, aussi, celles pendant lesquelles émerge et s’étend le politiquement correct américain, matrice, hélas !, du « wokisme » qui, trente ans plus tard, nous plombe. En France et aux États-Unis, on peut encore se moquer de ces simagrées puritaines de gauche comme de droite, devant les films et séries qui savent alors le tourner en ridicule (Ah ! Ally McBeal ! Qui, d’ailleurs, n’a jamais rêvé de vivre dans un épisode d’Ally McBeal ?). Cette ambiance malsaine donne naissance à l’imbroglio d’inquisition du slip, de voyeurisme médiatique, de moraline hypocrite et de manipulations politiques qui se termine péniblement à la fin de l’année 1999 et laisse apercevoir les délires qui empoisonneront durablement les esprits.

La tragédie, c’est, évidemment, le 11 septembre 2001. Encore un événement planétaire vécu en direct dans tous les pays du monde. Le plus spectaculaire de tous, qui marquera les mémoires comme l’a fait la chute du mur. Chacun se souviendra toujours d’où il était et de ce qu’il faisait ce jour-là. L’effondrement des tours fait de l’islamisme le nouvel ennemi à abattre. Le méchant soviétique a trouvé un successeur dans la nouvelle saison – conception stupide de l’Histoire réduite aux codes narratifs des séries : l’idiocratie est en marche. Mais la « nouveauté » n’en est une que pour les naïfs qui ne découvrent qu’alors son existence. En Algérie, les années 90 ont été la décennie noire de la guerre civile ; en France, l’islamisme est un ennemi connu depuis longtemps qui grignote petit à petit la République depuis l’affaire des foulards de Creil (1989) et, surtout, qui a déjà tué entre 1994 et 1996.

*

Ainsi se termine cette drôle de décennie : devant le spectacle affligeant d’une tache blanche sur une robe bleue et celui, terrible, de virgules noires qui chutent de deux tours en flammes. Pour la génération qui devient adulte à ce moment-là, ces années garderont probablement un goût acidulé qui n’est pas seulement celui de toute adolescence.

Cincinnatus,

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 réflexions au sujet de “Cette étrange décennie 90”

  1. la bouffée de nostalgie qui m’a prise à la lecture de cet article !!!!
    A peine plus âgée que vous, et ayant aussi grandi dans une famille gaulliste, avec un grand père sous-préfet, la politique a aussi eu une place omniprésente dans mon éducation et mon rapport au monde.
    Je suis loin d’être aussi capable que vous de théoriser sur le monde qui nous entoure mais je me retrouve bien dans votre vision, toujours un peu douce-amère.
    Tout ça pour vous dire merci.
    Merci d’exprimer de si belle manière et avec un si grand respect pour la langue et la culture française vos idées, vos opinions.
    vos textes sont source de réflexion quotidienne (ou presque quand le travail m’en laisse le temps!) et m’accompagnent dans mon évolution en tant que citoyenne française et membre du genre humain.
    Je vous souhaite encore de très nombreuses chroniques, réflexions, pensées et coups de gueule !!
    Marine

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