Déconstruction : la destruction du commun

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines
Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, Hubert Robert (1796)

Ce billet a été publié la première fois le 24 février 2021 sur le blog On Vous Voit, dont je remercie toute l’équipe pour la confiance qu’elle m’a témoignée.

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Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes.
Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance.
Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent.
Érasme, L’Éloge de la folie (1508)

Si la « déconstruction », comme concept ou méthode, vient de Heidegger, elle a été récupérée et développée en France par Derrida, puis a déménagé aux États-Unis avec les adeptes de la brumeuse « French theory », avant de revenir en France comme un boomerang. Elle a perdu à chaque étape tant de sens et de rigueur qu’elle apparaît aujourd’hui comme un salmigondis idéologique que ne reconnaîtrait sûrement pas Heidegger (ni peut-être même Derrida, c’est pour dire !). On est très loin de l’ambition initiale d’émancipation : que, par l’usage de la critique, l’homme ne soit plus la dupe de son propre langage ni de ses catégories conceptuelles [1].

Le passage par les États-Unis est crucial en ce que s’y opère une conversion au contexte historique et culturel particulier de ce pays. Celui-ci envahit littéralement l’idée de déconstruction au point de la refaçonner en un pur outil idéologique. Esclavage, ségrégation, lutte pour les droits civiques… tout l’arrière-plan racial américain imprègne la formation d’idéologies ancrées dans leur société. Or ces idéologies sont aujourd’hui importées intactes dans notre pays, avec dans leurs bagages la question raciale telle qu’elle est posée aux États-Unis. D’où les absurdités qui fleurissent : « racisme d’État », « la police assassine », etc. discutables outre-Atlantique, dangereusement mensongères en France.

Comme toutes les idéologies, Hannah Arendt l’a bien montré, celle-ci se prétend « scientifique ». Le mot-prétexte de « déconstruction » fait sérieux. Il est entouré d’une aura universitaire construite par des charlatans. Sur le modèle de Robin DiAngelo and co., ces chercheurs-militants-entrepreneurs « antiracistes » américains réussissent à simultanément faire régner la terreur de la « cancel culture » sur les campus, produire une littérature pseudo-scientifique de propagande abondante qui fait de l’autocitation un art et gérer un fructueux business dont la prospérité est proportionnelle aux haines qu’il entretient.

Car les mouvements militants de la gauche radicale se sont emparés de cette légitimation scientifique en carton pour s’immuniser contre toute critique. Décoloniaux, indigénistes, néo-féministes antiuniversalistes, intersectionnels… utilisent la marque « déconstruction » pour mener tranquillement leurs opérations de chasse aux sorcières. En prétendant « déconstruire » les « privilèges blancs », la « blanchité », etc., ils construisent un épouvantail selon la méthode très classique du bouc-émissaire. L’homme blanc hétérosexuel cisgenre occidental colonisateur (ajouter autant d’épithètes que de catégories de victimes à ses crimes imputées), selon eux ontologiquement coupable de toutes les horreurs de l’humanité, sert d’épouvantail et de poupée vaudou.

À l’Ennemi fabriqué dans un bloc monolithique de haine, répondent les innocents absolus, nouveaux « damnés de la Terre » responsables de rien et martyrs de tout. Coupables par nature et victimes par naissance sont déterminés génétiquement par leur « race », leur sexe… et même par des caractères acquis devenus innés sous l’effet de leur propagande, comme la religion. La « théorie critique » telle qu’utilisée par les « déconstructeurs » pose la coalescence de l’identité et des idées politiques. Plus totalitaire encore que l’abject « d’où parles-tu, camarade ? », cette pseudo-science sacralise l’assignation à résidence identitaire : l’appartenance imposée à un groupe défini détermine la vision du monde de l’individu. Et gare à ceux qui rechignent à entrer dans des cases qu’ils ne reconnaissent pas : métis, apostats et tout ce qui sort de la typologie simpliste sont relégués à l’ignominie de la traîtrise, aux côtés des « bounty » et autres « nègres de maison » dont sont affublés ceux qui refusent l’embrigadement dans ces délires.

Dans cette perspective, la « déconstruction » sert à la fois de démonstration à la culpabilité et de viatique à la fausse rédemption des désignés coupables. C’est par une « déconstruction » que l’on pourrait qualifier de collective que sont exhibés les crimes : « colonisation », « blanchité », « privilège blanc », « masculinisme », « culture du viol » (le charabia sociologisant permet de « démontrer » que tous les hommes sont des violeurs parce que ce sont des hommes), « oppression », « domination »,  etc. etc., pour lesquels ont exige réparation. Et c’est encore par une « déconstruction », individuelle cette fois-ci, que les membres de ces catégories honnies peuvent se racheter une bonne conduite. Il s’agit pour eux d’avouer les atrocités dont ils sont coupables par le seul fait d’être nés ce qu’ils sont ; et d’expier des crimes qu’ils n’ont pas commis envers des gens qui ne les ont pas subis.

La mise en scène de l’autocritique révèle qu’elle n’est qu’un pur spectacle destiné à renforcer l’emprise de cette idéologie mortifère. Dans un syncrétisme impressionnant, l’inspiration puise à la fois aux procès staliniens, à la révolution culturelle chinoise, aux codes hollywoodiens et à une certaine tradition protestante. Pour ce qui est de cette dernière, les séances d’autoflagellations, qu’elles se montrent aux caméras ou par de grandes déclarations enflammées sur les réseaux sociaux, réactivent une forme à la fois puritaine et pornographique de la confession publique. Bien que parfaitement étrangère à notre culture, cette exhibition doloriste de la mortification fleurit également chez nous, tant les habitus américains imprègnent les esprits.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est à l’autre, et à l’autre seulement, de « déconstruire ses préjugés ». On attend toujours l’autodéconstruction des déconstructeurs. Cette hypocrisie relève du procès d’intention : l’ambition originellement émancipatrice de la « déconstruction » a bien disparu au profit d’un pathos identitaire et psychologique commandé par la moraline d’une caste de petits-bourgeois. Les grands discours soi-disant « antiracistes » n’ont pour vocation que se faire du bien à soi-même, s’acheter une bonne conscience et marquer sa propre distinction. La proclamation d’« inclusivité » n’est qu’une exclusion. Le langage pseudo-scientifique abscons de ces cuistres verbeux singe les obscurités de Heidegger ou Derrida pour masquer leur vacuité conceptuelle. Amphigouri et flou des notions ne servent qu’à envelopper l’idéologie. Et les ouailles fanatisées se croient ainsi très intelligentes à se vautrer dans un onanisme de sophismes jargonneux.

Le langage est aux « déconstructeurs » ce que l’Irak fut à Georges W. Bush. À la fois obsession et défouloir pour leur hybris, il subit les pires manipulations et se voit vampirisé par une novlangue que ne renierait pas George Orwell. Tous les processus analysés par celui-ci (1984) ou par Victor Klemperer (LTI) sont appliqués avec le zèle du bon élève : interdiction autoritaire de certains mots [2], inversion du sens des mots, etc. Cette dernière technique est au cœur-même de toute la pratique « déconstructrice » qui vide un mot de son sens commun et le remplace par un autre, enrobé dans des définitions sociologisantes infondées. Ainsi de « racisme », par exemple, qui n’existe plus pour les « antiracistes » professionnels que sous la forme du « racisme systémique ». Il ne reste plus ensuite qu’à traiter d’horribles fascistes tous ceux qui refusent cette manipulation et remarquent que ce n’est pas parce qu’on dit qu’un chien est un chat qu’il va miauler.

Cette confiscation de la langue par un clan qui prétend redéfinir les mots selon son idéologie est une attaque terrible contre le monde commun mais cette offensive « culturelle » se double d’une autre, complémentaire, dans le domaine juridique. La langue et la loi : deux murs porteurs de notre maison commune. Au nom de la parole sanctifiée des victimes autoproclamées et de leur « sensibilité » effarouchée, s’expriment des doléances exorbitantes. La loi égale pour tous les citoyens s’effondre à mesure que des droits spécifiques, catégoriels, sont exigés puis accordés par « accommodements » dits « raisonnables » bien qu’ils ne le soient en rien (nouvelle inversion de sens : la raison disparaît dans le délire). La loi commune cède le pas à un émiettement féodal de petites principautés régies par leur propre code, en fonction des coutumes, cultures et religions de ces forteresses de l’entre-soi.

C’est là l’objectif final des adeptes contemporains de la déconstruction, l’utopie à réaliser hic et nunc par le truchement de l’idéologie : un monde qui n’en est plus un, peuplé d’individus réduits à leurs identités prédéfinies et figées, comme de vulgaires pots de confiture sur lesquels on aurait arbitrairement apposé une étiquette indélébile, qui ne vivent que dans le cercle étroit de leurs semblables. Une forêt de donjons inexpugnables, bâtis sur des idéaux ascétiques de pureté identitaire fantasmée, qui se livrent non pas une guerre d’annihilation – cela signerait la fin du juteux business des petits tyranneaux – mais une guérilla sans fin dont la victime principale et le monde commun, qu’Hannah Arendt définit comme :

« Ce qui nous accueille à notre naissance, ce que nous laissons derrière nous en mourant. Il transcende notre vie aussi bien dans le passé que dans l’avenir ; il était là avant nous, il survivra au bref séjour que nous y faisons. Il est ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui viendront après nous [3]. »

À force de tout déconstruire, on finit par habiter des ruines. La « déconstruction » est un projet politique antihumaniste, antipolitique et antiuniversaliste. Elle n’est que la destruction de tout ce qui fonde la communauté politique des citoyens, ce monde commun qui est toujours à édifier entre les morts, les vivants et les à-naître.

Cincinnatus, 1er mars 2021


[1] La « déconstruction » heideggérienne, pour simplifier à outrance une pensée d’une très grande complexité, a pour objectif de repenser à nouveaux frais les traditions et concepts philosophiques en revenant à leurs sources ; les critiquer non pour les détruire, ni dans une visée militante de dénonciation, mais pour en explorer les impensés et mieux appréhender les polysémies originelles.

[2] En anglais, le fameux nigger est devenu tabou au sens propre : pudiquement remplacé par « N-word », il est interdit de l’écrire ou de le prononcer sous peine de subir les foudres des associations bien-pensantes qui tyrannisent les campus et n’hésitent pas à briser des carrières universitaires ni à mettre à l’index des livres qui osent l’employer, quels qu’en soient la manière et le contexte. L’obscurantisme et la bêtise dans toute leur violence.

[3] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket Agora, 1983, p. 95

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

6 réflexions au sujet de “Déconstruction : la destruction du commun”

  1. Allons, Cinci, tout cela n’est pas sérieux. Comment pouvez-vous geindre en permanence de la perte du « commun » (toujours ces substantivations ronflantes, hein) et défendre les droits de l’homme comme fondement de la société ?

    Quiconque se défit un peu des étiquettes voit dans la DDHC ce qu’elle est vraiment dans la doctrine, une proclamation générale de droits subjectifs individuels, qui dénie à la collectivité tout droit fondamental (la souveraineté, au hasard) ou à l’individu tout droit fondamental à dimension hautement collective (la sécurité, l’identité ou que sais-je).

    Regardez ce qu’a produit leur constitutionnalisation (outre le scandale démocratique qu’on connait). Quelle est la seule chose capable de limiter un droit de l’homme ? Un autre droit de l’homme ! Ma liberté (immédiate) contre ta liberté (immédiate). Mon droit gnagnagna contre ton droit gnagnagna. Mes prétentions infinies contre les tiennes. L’atomisation de la collectivité comme fondement d’icelle, c’est… audacieux. Et, bien sûr, comme la portée et la valeur relative de ces droits de l’homme ne sont jamais clairement établies, l’unification se fait, lorsqu’elle se fait, autour de communautés de revendication.
    La chausse-trape a été en partie flairée par les neuf gérontes de la rue de Montpensier, puisque, pas complètement tarés, ils ont été amenés à sortir de derrière les fagots des « objectifs à valeur constitutionnelle » — histoire, quand même, de réintroduire un peu d’État dans le clair-obscur de cette cour de justice, comme dirait l’autre.

    Dieu se rit des hommes qui… — vous connaissez la formule.

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    1. Bonsoir,

      Vous alignez sophismes, malveillance et interprétations tendancieuses… ça ne s’améliore pas !

      Nulle part je n’ai « défendu les droits de l’homme comme fondement de la société », comme vous l’affirmez péremptoirement. Une telle formulation est aussi simpliste que dénuée de sens. Il n’est pas question ici que je me lance dans une exégèse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – d’autres l’ont fait avant moi et bien mieux que je ne saurais.

      Permettez-moi seulement de remarquer que l’opposition que vous créez entre droits de l’homme et souveraineté ou dimension collective est absurde. Vous oubliez (sciemment ?) que la Déclaration en question est aussi celles des droits du citoyen. Mais la nuance et la complexité ne semblent pas être votre fort.
      Pour comprendre l’articulation entre droits individuels et organisation collective, entre homme et citoyen, entre protection du privé et engagement public, allez donc lire ce que j’ai écrit sur le concept de monde commun chez Hannah Arendt, ou bien sur la vertu en République. Vous y trouverez les réponses à votre diatribe.

      Cincinnatus

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      1. « Permettez-moi seulement de remarquer que l’opposition que vous créez entre droits de l’homme et souveraineté ou dimension collective est absurde. »

        Mais non, Cinci, justement. Ce que j’essaie de vous faire bien voir, c’est que l’un des fondements de l’universalisme que vous nous chantez tant est une proclamation générale de droits individuels subjectifs ; vous ne trouverez rien de retenu par la doctrine dans la DDHC qui concerne la communauté ou bien l’individu dissous dans ladite communauté, qu’elle soit humaine ou civique ; jamais ne sont énoncés des droits qui ont une forte dimension collective pour limiter les prétentions des droits qui en ont justement une faible — péché originel de toute cette construction.

        Bref, les droits de l’homme, c’est un jus naturale — défense de rire ! — qui à la fois justifie et atteste l’individualisme triomphant de notre époque… contre lequel, manifestement, certains tonnent (encore). Dieu se rit…

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