Au nom du peuple

Les halles
Les Halles, Léon Lhermitte (1895), Petit Palais

On s’en méfie : le peuple rassemble les couches inférieures, dangereuses, séditieuses, anarchiques.
On le flatte : le peuple s’oppose aux élites corrompues, par son monopole de la « décence commune ».
On le sacralise : le peuple est le synonyme incarné de la nation et du souverain.

Les deux premières manipulations, symétriques, cristallisent la même définition : le peuple fraction inférieure de la communauté politique, antagonique à la fraction jugée supérieure – élites quelle qu’en soit la forme (riches, gouvernants, intellectuels…). Le peuple se conçoit ici comme projection d’une réalité sociologique.

La troisième, a contrario, pense le peuple comme la communauté politique elle-même : le peuple souverain qui advient dans l’acte fondateur de la souveraineté, construction qui trouve son unité par contraste avec la foule, la masse, la multitude. Le peuple se comprend alors comme personnification collective d’une idéalité politique.

Le peuple, fraction de la communauté politique

Le peuple, ça pue des pieds : le mépris de classe suinte. Beaufs, ringards et même : franchouillards, tant la détestation de la France – et donc, de soi ! – est une réussite nationale qu’étrangement aucun autre pays ne nous dispute. La seule expression sincère d’une colère juste a été dynamitée par la calomnie : les Gilets jaunes ressortissaient à ce peuple dont les bonnes âmes ont honte. Néolibéraux (petits bobos des centres-villes et grands seigneurs apatrides) et identitaires fossoyeurs de la gauche se pincent le nez et s’empressent de saboter tout mouvement authentiquement populaire. Les uns craignent pour leur place et leur fragile réussite, les autres préfèrent les « nouveaux Damnés de la Terre », seuls membres autorisés du Camp du Bien©. Soupçon et diffamation entachent la réputation du peuple soumis à l’arrogance assassine des élites du pognon et de la moraline.

Les mêmes, contre le peuple, en instrumentalisent les marges réellement factieuses : pourrissement du mouvement Gilets jaunes par les violences des « blacks blocs », aux profils sociologiques très éloignés des premiers militants ; assimilation au lumpenprolétariat pour mieux discréditer les revendications légitimes ou, au contraire, effacement au profit de l’excuse systématique de toutes les formes de caïdat… Il n’est de pire ennemi du peuple que ces délinquants grimés en victimes par naissance. Souffrance au carré : non seulement ils assoient leur domination sur des territoires désertés par les classes moyennes et supérieures et abandonnés par la République en faisant régner la loi de leurs mafias criminelles et/ou religieuses, mais en plus ils confisquent illégitimement la représentation du peuple – aussi bien dans la condamnation que dans l’absolution.

Pour sa défense, le peuple trouve, hélas, plus d’avocats véreux que de francs protecteurs. La drague racoleuse des démagogues recycle ad nauseam les recettes éculées à l’efficacité prouvée. Au premier rang : la stratégie du bouc émissaire. Selon les chapelles, on tire à vue sur les immigrés tous délinquants et venus ici pour remplacer le peuple historique ; sur les fonctionnaires, inutiles parasites paresseux improductif ; sur les un peu plus pauvres et les cabossés de la vie qui profitent indument de la solidarité nationale et vivent de l’assistanat ; sur les un peu plus riches et les classes aisées dont la situation est forcément usurpée ; sur les professions intellectuelles méprisables ; sur les professions manuelles méprisées, etc. Les « élites » à lyncher ont ceci de pratique qu’elles se fabriquent à volonté, en fonction de la clientèle à harponner.

La vie politique française sombre dans la trumpisation, qui hystérise les troupes de fans à coup de provocations répétées. Cliver, désigner les ennemis, pour mieux resserrer autour de soi les foules à la susceptibilité écorchée ; mentir éhontément pour flatter les ego individuels et collectifs, quitte à propager les théories les plus folles et entretenir suspicion et complotisme. Le peuple, comme tant d’autres notions et concepts, est délaissé aux spécialistes des effets d’estrade et entrepreneurs de haines. Conséquence de ces trahisons : dans une métonymie mortifère, toute défense du peuple se voit réduite à ces gesticulations malhonnêtes de vulgaires Catilina de village. Populisme et démagogie sont devenus à tel point synonymes qu’il est impossible de parler du peuple avec lucidité et de le défendre avec volonté sans essuyer les accusations-réflexes : « réac », « rouge-brun », « facho », etc. etc. Le psittacisme agressif, notre seul langage.

Le peuple souverain

C’est pourquoi, à ces définitions qui ne débouchent que sur les impasses de la fragmentation, je préfère celle, plus féconde, du corps politique pris dans son ensemble. Peuple peut ainsi se penser comme un quasi-synonyme de nation. En effet, si Littré donne de peuple plus d’une douzaine de définitions, dont la première : « Multitude d’hommes d’un même pays et vivant sous les mêmes lois », à nation, il précise :

SYNONYME
NATION, PEUPLE. Dans le sens étymologique, nation marque un rapport commun de naissance, d’origine, et peuple un rapport de nombre et d’ensemble. De là résulte que l’usage considère surtout nation comme représentant le corps des habitants d’un même pays, et peuple comme représentant ce même corps dans ses rapports politiques. Mais l’usage confond souvent ces deux mots ; et, sous la constitution de 1791, on avait adopté la formule : la nation, la loi, le roi.

Il semble donc que, de manière finalement assez contre-intuitive, l’on puisse aussi bien considérer le peuple comme l’état prépolitique de la nation que l’inverse, de telle sorte que la confusion est aisée entre les deux termes. La définition généalogique de Locke va dans ce sens :

Par conséquent, chaque fois qu’un certain nombre d’hommes sont ainsi réunis en une seule société, qu’ils renoncent, chacun pour son compte, à leur pouvoir de faire exécuter la loi de nature et le cèdent au public, là et là seulement, il existe une société politique ou civile. Et ceci se produit toutes les fois qu’un certain nombre d’hommes qui vivent dans l’état de nature, entrent en société pour former un seul peuple, un seul corps politique soumis à un seul gouvernement suprême ; ou encore, lorsque chacun pour lui-même s’incorpore et se joint à un gouvernement déjà existant. [1]

De manière assez proche, Rousseau considère le peuple comme une modalité de la République et du corps politique :

À l’instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prenoit autrefois le nom de Cité, et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des associés ils prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier Citoyens comme participans à l’autorité souveraine, et Sujets comme soumis aux lois de l’État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l’un pour l’autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision. [2]

Cette définition du peuple comme souverain est celle de notre Constitution qui, dans son article 2, l’exprime clairement (c’est moi qui souligne) :

ARTICLE 2.
La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est « La Marseillaise ».
La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

et, dans l’article 3, fait du peuple le seul souverain légitime :

Titre premier – DE LA SOUVERAINETÉ
ARTICLE 3.
La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum.
Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice.
Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution. Il est toujours universel, égal et secret.

La tentation de la foule

La difficulté d’une telle conception réside dans l’exigence civique qui fait des individus des citoyens et les lie entre eux. Pour constituer pleinement un peuple au sens éminemment politique du terme, l’engagement au service de la Cité nécessite cette capacité à s’abstraire de ses intérêts privés pour s’élever à l’universel de l’intérêt général. C’est ce qui marque la différence de nature, chez Rousseau, entre la volonté générale et la simple addition des volontés particulières (lecteur de Leibniz, Rousseau conçoit le rapport de l’une à l’autre comme celui, en mathématiques, d’une intégrale à une somme discrète) :

Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières [3]

La communauté politique repose sur la vertu civique. Sans elle, le peuple plonge dans l’état informe de la masse, de la foule. L’opposition est classique, depuis l’antiquité et la turba latine jusqu’aux réflexions d’Arendt sur la masse et son rôle dans les phénomènes totalitaires [4]. Aujourd’hui, le corps politique est atomisé en monades égoïstes n’ayant à l’esprit que leur étroit intérêt personnel et leur petit confort privé – vautrées dans les narcotiques de la culture de l’avachissement. Faute de volonté politique pour édifier un monde commun, la démocratie et la république s’effondrent dans un mélange d’ochlocratie et d’oligarchie.

Tout discours appelant à une repolitisation du peuple, toute adresse directe au peuple sans distinction d’origine, de couleur de peau, de religions, toute tentative de réconciliation nationale au-delà des tranchées creusées par tous les clientélismes haineux… se heurtent immanquablement aux procès évoqués plus haut : populisme est une insulte jetée à la face tant des démagogues que des véritables défenseurs de l’intérêt général – amalgame bien pratique pour maintenir un statu quo qui sert les intérêts privés de quelques-uns au détriment de tous.

Cincinnatus, 28 février 2022


[1] John Locke, Le second traité du gouvernement, PUF, 2003, chap. 7 §89, p. 64. (C’est moi qui souligne.) Voir également la série de billet consacrés à la généalogie de l’état civil selon Hobbes, Locke et Rousseau :
1. L’état de nature
2. Le contrat social

[2] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Œuvres complètes t. III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, livre I chap. 6, p. 361-362. (C’est moi qui souligne.)

[3] Ibid., p. 371.

[4] Arendt décrit bien les masses comme l’agglutination d’individus politiquement apathiques, qui préfèrent le confort du privé à l’engagement civique.

Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, et elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. Le terme de « masses » s’applique seulement à des gens qui, soit à a cause de leur simple nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun – qu’il s’agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d’organisations professionnelles ou de syndicats. Les masses existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorité de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indifférents qui votent rarement et ne s’inscrivent jamais à un parti.

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme : Le système totalitaire, vol. 3/3, Éd. du Seuil, coll. « Points. Essais », 2005, p. 32.

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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