Les lectures de Cinci : le courage d’une jeune femme

Je suis le prix de votre liberté, Mila, Grasset, 2021.

9782246827894-001-TLe livre en deux mots

Depuis deux ans, Mila est menacée de mort. Elle a 18 ans. Tout le monde pense connaître « l’affaire Mila », tant elle a été médiatisée. Dans ce livre, la victime expose les faits et la manière dont elle a vécu – et vit encore – leurs conséquences. Elle décrit sa génération de l’intérieur : la déshumanisation d’enfants incapables de faire la différence entre la réalité et la fiction, la violence comme mode normal de rapport à l’autre, l’inculture profonde qui fait obstacle à l’usage de la raison, l’obsession des écrans, l’emprise des réseaux sociaux, le sentiment de toute-puissance et d’impunité, le renversement des figures d’autorité remplacées par des démagogues criminels, le conditionnement idéologique d’une conception orthodoxe et orthopraxe de l’islam, les fantasmes identitaires, les impératifs terroristes de pudeur et de conformité sexuelle, les revendications d’une criminalisation du blasphème… tout cela converge dans le déversement de haine qu’elle subit au point d’avoir renoncé à sa vie. Les libertés de conscience et d’expression ne s’usent que si on ne s’en sert pas : Mila risque sa peau à chaque instant parce qu’elle a osé les exercer [1]. Toutes les excuses qui s’étalent pour amoindrir la responsabilité de ces petites ordures, ou pour renverser la charge de la preuve et de la culpabilité, en disent long sur l’obscénité de notre société. Mila est une jeune femme terriblement courageuse dans une société terriblement veule. Nous devrions avoir honte, tous autant que nous sommes, de ne pas être capables d’éduquer nos enfants et d’en faire de tels petits monstres, de ne pas être capables de mettre fin aux agissements des entrepreneurs de haine qui détruisent notre monde commun, de ne pas être capables de protéger collectivement Mila qui a bien mieux compris ce que signifie le mot liberté que la plupart de ceux qui s’en rengorgent avec indécence. Ce livre nous rappelle amèrement que « l’affaire Mila » est notre défaite et notre déshonneur.

Où j’ai laissé un marque-page

Le chapitre « Ce qu’on dit de moi », dans lequel sont rappelées les complicités odieuses de certaines personnalités politiques ou médiatiques qui ont cru bon d’accabler Mila encore un peu plus, par intérêt personnel ou idéologie : l’abject Cyril Hanouna, bien sûr, toujours lui, sous la bienveillante protection de Vincent Bolloré ; mais aussi, peu étonnant !, le faux comique et vrai prêcheur de haine Yassine Belattar ; mais aussi Ségolène Royal, prête à tout pour faire parler d’elle, y compris ajouter une cible dans le dos d’une jeune fille ; mais aussi Abdallah Zekri du CFCM, trop heureux d’attiser la folie meurtrière de ses ouailles en accusant Mila de la responsabilité de la situation ; mais aussi l’irresponsable Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, qui aurait mieux fait de réviser son droit, avant de donner son avis aussi stupide que dangereux ; etc. etc. – la liste serait interminable des complices qui dorment tranquilles alors qu’ils participent activement à la curée : ce sont les mêmes qui ont permis l’assassinat de Samuel Paty.

Un extrait pour méditer

J’ai fermé mes réseaux sociaux. J’avais beaucoup de mal à affronter cet acharnement. Savoir que parmi mes abonnés, la plupart me haïssaient et voulaient me voir mourir. J’allais être condamnée pendant les prochains mois à vivre cachée et protégée par les forces de l’ordre.
J’étais déçue.
Pire : j’avais l’impression d’être punie. Et c’était le cas. J’ai dû changer de lycée car j’avais manqué de respect à un personnage fictif, alors que les fanatiques et leurs courtisans continuaient à vivre dans le plus grand calme, tout en ayant menacé de me décapiter.
Il suffit de ne pas être aveugle pour réaliser à quel point le pays de la liberté d’expression perd toute crédibilité. J’ai aussi le sentiment que les valeurs qui s’attachent à cette société, comme le fameux principe de laïcité, ne sont que poussière pour ma génération.
Sans doute la faute aux enseignements de l’Éducation nationale ?
Je dois avouer que je n’ai rien retenu de mes cours d’éducation morale et civique. Je savais écrire « laïcité » mais pas définir le mot. Et je suis très loin d’être la seule. Je ne savais pas non plus ce qu’étaient le droit au blasphème, ni la liberté d’expression.
Lorsque j’ai posté cette vidéo, je ne me suis pas posé la question de savoir si c’était légal ou non. Pour moi, donner mon avis négatif envers une religion sans m’en prendre directement aux croyants était tout à fait normal, et jamais je n’aurais imaginé que cela engendrerait tant de haine, de malveillance et de débats.
Je me dis parfois que si la fille pas très maligne et ignorante que j’étais pouvait raisonner ainsi, c’est que le problème venait sans doute d’un manque d’éducation, des milliers de jeunes prisonniers de l’endoctrinement et de l’obscurantisme.

Les réseaux sociaux abrutissent ma génération.
Entre les fausses informations qui défilent, les pseudo-influenceurs qui profitent de leur notoriété pour décrédibiliser certaines causes et les noyer sous des vagues de bêtises… Lorsqu’on est un adolescent, ou un jeune adulte, on est plus influençable et manipulable. Tout est amplifié sur Internet, d’une manière telle que la réalité en vient à se confondre avec cet univers virtuel.
Les réseaux sociaux sont également une plate-forme qui permet aux personnes mal dans leur peau de se défouler, en chargeant celle ou celui qu’ils désignent comme cible, alors qu’il leur suffirait de ne pas regarder son contenu en ligne.

L’ignorance conduit à la peur.
La peur conduit à la haine.
La haine conduit à la violence.

C’est fou de voir à quel point les gens sont des moutons.
Ma génération est ainsi constituée : des jeunes qui se suivent, qui en suivent d’autres, sans se poser la question de savoir si c’est bien ou juste. Des gens qui ne pensent pas à eux, et qui ne pensent pas par eux-mêmes. À partir du moment où ils défendent une personne, ou une cause, ils ne se font pas un avis véritable sur la question ni ne se renseignent en cherchant de vraies sources. Ils vivent à travers les personnes qu’ils écoutent, des gourous. Manipulés, endoctrinés, ils subissent sans même s’en rendre compte.

Je vois malheureusement tous les jours cette violence se répandre sur les réseaux. (p. 59-31)

Et un autre :

Il y a divers fanatismes qui imprègnent la jeunesse française, qu’ils soient religieux ou sectaires. Chez les LGBT, beaucoup se définissent comme LGBT avant d’être humains. Tandis que moi, j’ai l’impression d’être de la minorité qui se moque de faire partie d’une communauté et n’a pas besoin de revendiquer son homosexualité. Je trouve ça incohérent de dire vouloir intégrer et normaliser des minorités tout en catégorisant les gens à longueur de temps.
Nous savons tous que l’adolescence est un passage de la vie dans lequel on se cherche et on se construit.
En revanche, je doute que les générations qui nous ont précédés aient été à ce point centrées sur leur identité.
Nous sommes une génération de repli identitaire. Si ça ne vous fait pas peur, moi ça m’effraie. Grandir dans un environnement peuplé de divers fanatiques qui préfèrent amplement participer à cette dictature de la pensée, et changer de pronoms toutes les semaines plutôt que de savoir vivre en société et se soucier de leur avenir.
C’est bien beau de dénoncer la bêtise des jeunes qui se droguent, qui harcèlent et qui se mettent en danger, alors que vos enfants en font peut-être partie. Je suis dépassée. (p. 73-74)

Cincinnatus, 12 juillet 2021


[1] À propos des libertés de conscience et d’expression, de la notion de blasphème et de « l’affaire Mila », lire le billet de février 2020 : « Dieu est mort, foutez-nous la paix ! ».

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Les lectures de Cinci : le courage d’une jeune femme”

  1. Merci de votre prise de position et des larges extraits que vous proposez du pathétique témoignage de cette victime du fanatisme religieux, dont trop de nos partis politiques et autres mouvements militants se rendent complices par leur aveuglement tiers-mondiste.

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