Les vieux

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Vous le verrez peut-être,
Vous la verrez parfois
En pluie et en chagrin
Traverser le présent.
En s’excusant déjà
De n’être pas plus loin.

(Jacques Brel, Les Vieux)

Le plus difficile, on pourrait croire que c’est la solitude. Mais vous savez, même à ça, on s’habitue. Enfin, on essaie, puisqu’on n’a pas le choix. J’ai vu qu’au Japon, ils ont inventé des robots pour tenir compagnie aux vieux. Parce que les humains n’ont plus le temps, alors ils ont dû se dire que c’était toujours mieux que la télé, j’imagine. Quand j’habitais encore chez moi, toute seule, mes enfants avaient trouvé une association qui m’envoyait quelqu’un de temps en temps, pour venir voir que tout allait bien, passer un peu de temps. C’était sympathique, on bavardait. Et puis, comme d’une semaine sur l’autre ce n’était jamais la même personne, ça ne les embêtait pas que je raconte toujours les mêmes choses, les mêmes souvenirs, les mêmes histoires qu’elles ne pouvaient pas vraiment comprendre. Mais elles étaient gentilles alors elles faisaient semblant.

Maintenant je suis moins seule, c’est vrai. Je déprime moins : j’ai des activités avec les autres. On déjeune ensemble, l’après-midi il y a des jeux, des quizz, des parties de cartes ou de Scrabble. Avec ceux qui peuvent encore jouer, bien sûr. À part la nourriture, je ne me plains pas. À part la nourriture, parce que c’est peut-être ce qui me manque le plus : faire moi-même mes petits plats, comme avant. Ma chambre n’est pas grande mais je n’ai pas besoin de plus. Et puis on ne nous traite pas mal. J’ai lu dans le journal que, dans une autre maison de vieux, une dame n’était plus lavée parce que les aides-soignantes la trouvaient trop lourde (elle devait faire quatre-vingt-dix kilos). Ses enfants ont menacé la direction qui a appelé les gendarmes et maintenant porte plainte pour diffamation. Alors non, vraiment, ici ça va – ça pourrait être pire !

Le temps est parfois un peu long quand il n’y a pas activité l’après-midi… ou quand une copine est à l’hôpital – et qu’on ne sait pas si elle va revenir. Mais on a l’habitude ici. On se lie, on s’aime bien, on se dispute un peu aussi parfois, c’est normal, mais c’est très rare… peut-être parce qu’on sait bien que ça ne va pas durer longtemps. Alors on discute entre vieux, on se souvient. C’est un peu dommage qu’on ne voie pas plus de jeunes, à part les personnes qui s’occupent de nous. J’ai l’impression que tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai fait, ça ne vaut rien, ça n’intéresse personne. Comme si je n’avais rien à transmettre. Oh ! Je ne sais pas grand-chose ; je ne suis pas grand-chose non plus. Quand il était môme, pendant les grandes vacances, le soir, je lisais des poèmes à mon petit-fils sur la terrasse de notre maison. C’était bien. Ça me manque un peu. Il m’en reparle parfois. Et puis les histoires de mon enfance, qui n’avait rien à voir avec la sienne. Je lui parlais de mes aventures de gamine dans un pays très loin, des goûts et des couleurs de l’époque, des gens qui n’existent plus depuis très longtemps, de mes parents et grands-parents à moi. J’espère que tout ça, ça lui a un peu ouvert l’esprit, éveillé sa curiosité. Quand il est devenu adulte, il est allé découvrir ce pays que j’ai voulu lui transmettre. C’est bien.

Tout cela est-il encore possible ? Je ne sais pas. J’aime penser que oui. Que la chaîne n’est pas complètement rompue. Je ne sais pas. L’autre jour, une jeune femme – ceci dit, pour moi, toutes sont jeunes ! – une jeune femme de la mairie est venue me voir pour des questions administratives. Je lui ai dit en souriant qu’ici, nous étions tous bien vieux. Elle s’est offusquée : « On ne doit pas dire ce mot-là, c’est stigmatisant. » Elle a vraiment dit « stigmatisant » ! Je n’ai pas compris ! Alors je lui ai demandé : « Quel mot ? » Et là, elle m’a répondu : « “Vieux” ! Vous n’êtes pas “vieux”, ni “vieilles”, vous êtes toutes et tous des personnes en situation d’âge. » J’ai ri ! Mais qu’est-ce que j’ai ri ! « Des personnes en situation d’âge » ! Alors j’ai posé ma main sur la sienne et j’ai essayé de lui expliquer : « vous savez, vous pouvez dire tout ce que vous voulez mais ça ne changera pas ma date de naissance. Je vais avoir quatre-vingt-onze ans, je suis vieille, c’est tout. » Elle a fait la moue d’une enfant qui ne comprend pas qu’on ne veuille pas jouer selon ses règles. Elle est devenue glaciale et est partie rapidement. Elle était pressée.

J’ai l’impression qu’on ne vit plus dans le même monde. Ou que le monde a changé sans me le dire. Peut-être est-ce moi qui, en vieillissant, ne suis plus adaptée. Je ne sais pas. Tous ces ordinateurs, tous ces téléphones qui servent à faire plein de choses, sauf téléphoner j’ai l’impression, tout ça c’est vraiment très bien, c’est moderne. J’ai même pris des cours d’informatique et j’ai un petit ordinateur portable dans ma chambre, pour envoyer et recevoir des messages. Des photos surtout. Je n’arrive pas toujours à les voir mais ça me fait plaisir. Mais c’est quand même un autre monde pour moi. Ça prend une telle place dans la vie des jeunes… moi je trouve que ce sont des gadgets sans doute très utiles mais, finalement, on vivait aussi bien, peut-être mieux d’ailleurs, sans tout ça, non ? Enfin, c’est moderne… En tout cas, ça me dépasse un peu. Quand il faut payer mes impôts, ou faire une démarche à la mairie, c’est tout avec l’ordinateur, alors on m’aide, on fait avec moi, on me montre… tout ce que je faisais toute seule, en allant sur place ou en envoyant un courrier, maintenant j’ai besoin qu’on le fasse pour moi. Ça m’embête un peu parce que je serais encore capable de le faire mais je n’ai pas le choix. C’est moderne et moi, je ne suis pas moderne.

Tout va si vite. Trop vite, je trouve. Ou alors c’est moi qui vais trop lentement ? Les gens sont si pressés… bien plus que je ne l’ai jamais été, même quand je travaillais et élevais mes enfants. Il m’arrive encore de prendre le métro, de moins en moins, mais ça m’arrive. Il y a quelque temps, j’ai croisé un homme un peu plus jeune que moi mais en moins bon état, le pauvre. Il était tout vouté, tout plié en deux, dans le couloir du métro, il avançait tout doucement – même moi j’allais plus vite ! – et tout le monde passait autour de lui, le contournait au dernier moment, certains manquaient le heurter parce qu’ils regardaient leur téléphone ou autre chose et ne s’attendaient pas à ce que quelqu’un puisse ne pas aller au même rythme que la foule. C’était comme dans ces films où un personnage est immobile et tout passe en accéléré autour. Je me suis dit que j’étais un peu comme lui. Ça grouille, ça fourmille, ça court… et nous, les vieux, nous regardons cela de l’extérieur, il n’y a pas de place pour nous. Tous ceux qui ne veulent pas, ou qui ne peuvent pas, aller aussi vite, vieux ou pas vieux, tant pis : ils n’existent pas. On n’existe pas. Ou pire : on gêne.

J’ai un peu le sentiment d’être un fardeau parce que j’existe encore. Je me sens de trop. Dans le regard des autres, je vois du désintérêt, et même de l’hostilité. Quand je disparaîtrai, je pense que, pour tout le monde, au mieux ce sera un soulagement.

Cincinnatus, 1er novembre 2021

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

5 réflexions au sujet de “Les vieux”

  1. J’aime beaucoup ce que vous avez écrit. Je m’y retrouve dans l’ensemble, bien que je n’aie « que » 74 ans. Merci et bravo. Mais… je croyais que Cincinnatus était un homme, retraité de la vie politique après avoir exercé dehautes responsabilités. Je me trompais?

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  2. Tant pis pour ceux qui manque d’humanité envers vous et envers eux-mêmes. Vous comptez, comme chacun d’entre nous. Il y a énormément de façons de transmettre votre expérience, et je suis sûr que vous l’avez très bien fait jusqu’ici. Ne vous comparez pas s’il vous plaît. Le but de la vie n’est pas de laisser une trace sur quiconque, mais bien d’en faire la simple expérience. Alors, un grand bravo, car vous faites votre boulot à merveille ! D’ailleurs, la mort ne peut pas être l’opposé de la vie, puisque l’opposé de la mort est la naissance ; ce qu’il y a entre, des « deux côtés », est bien la vie. Concentrez-vous sur votre conscience et tout ce qu’elle implique, méditez-y. C’est ce que vous avez de plus cher et qui définit votre être. Bon courage !

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