Cet encombrant clivage gauche-droite

Hémicycle de l'Assemblée nationale
© Assemblée nationale

Que faire de ce machin qui nous semble si suranné ? La gauche, la droite… tout cela dit-il encore quoi que ce soit de notre monde ? La Guerre froide est officiellement terminée – depuis plus de trente ans déjà ! – et, avec elle, aurait cessé l’affrontement des deux blocs idéologiques… qui n’ont d’ailleurs jamais été vraiment monolithiques puisque, même à l’époque, toute la gauche ne vénérait pas les soviets et toute la droite ne se réfugiait pas sous le parapluie protecteur des États-Unis. Aujourd’hui, les couleurs de l’éventail arc-en-ciel paraissent bien fanées par les fausses alternances de partis autoproclamés « de gauche » ou « de droite » mais dont l’exercice du pouvoir et les politiques menées ne varient guère. Alors : le paysage politique doit-il encore se réduire à un alignement sur un axe horizontal allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, parcouru par des illusions de frontières ?


Sommaire :
Une manière de se situer
« Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent »
L’éclatement du politique
Dans la tenaille idéologique
Faut-il sauver le clivage gauche-droite ?


Une manière de se situer

Renvoyant traditionnellement au positionnement topographique entre opposants et fidèles à la monarchie sous la Révolution, l’axe gauche-droite avec sa césure à l’hémistiche imprègne les esprits parce qu’il permet de classer aisément les partis les uns par rapport aux autres. Et avec eux : leurs idées. Le sentiment d’appartenance à une famille politique large est aussi fort que le contenu réel de l’idéologie ainsi résumée est flou : il est bien plus facile de dire « je suis de gauche » ou « je suis de droite » que de développer son opinion à propos de tous les enjeux politiques que la formule subsume. C’est simple, c’est expéditif mais c’est efficace pour se situer et se reconnaître.

Derrière chacune de ces formules, se pressent les références tacites mais partagées, les grandes figures tutélaires, les anecdotes significatives, les lectures incontournables, les engagements réels ou fantasmés, les fiertés et les hontes historiques, les héritages intimes et les ruptures familiales, les idéaux, valeurs, principes et horizons de l’action… tout un ensemble hétéroclite rarement bien maîtrisé dans le détail mais que chacun assume faire sien. Se penser « de gauche » ou « de droite », c’est à la fois se définir individuellement comme membre d’un groupe et affirmer cette appartenance publiquement. Ricœur le montre très bien : l’idéologie fonctionne ici à la façon d’un miroir que le groupe se tend à lui-même collectivement pour renforcer sa cohésion, et qui renvoie à chacun de ses membres une même image à laquelle s’identifier.

C’est pourquoi il faut prendre au sérieux cette représentation du paysage politique. Non parce qu’elle en dirait tout, ni par simple habitude, mais bien parce qu’elle continue de structurer l’imaginaire politique : tant de gens s’y réfèrent avec sincérité et lucidité sur ses limites, lui conférant un sens à ne pas minimiser. Quoi qu’en disent les fins analystes et autres prophètes de la « disruption » pressés de vendre leur dernier bouquin sur les plateaux de chaînes de désinformation en continu, le clivage gauche-droite, ça signifie quelque chose pour beaucoup de citoyens – même s’ils s’empressent ensuite de le dire dépassé pour de très bonnes ou de très mauvaises raisons.

« Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent »

Le positionnement entre gauche et droite n’a rien de figé dans le temps : mouvements individuels, basculements massifs et brutaux, glissements tectoniques… rythment la vie politique comme autant de symptômes des changements superficiels ou profonds du pays. Churchill qui traverse (deux fois) la frontière qui sépare conservateurs et libéraux n’a rien d’un opportuniste passant de droite à gauche (et réciproquement) en fonction de ses intérêts propres. Bien au contraire : régulièrement, tous les partis politiques subissent des luttes internes entre lignes contradictoires, des recompositions idéologiques, des changements de points de vue sur tel ou tel sujet… et la fidélité au parti impose souvent une infidélité à ses propres idées. Si, dans sa vie, un individu peut se mouvoir sur l’axe gauche-droite parce que ses opinions changent, il peut donc aussi le faire parce qu’il demeure en accord avec ses idées alors que l’axe lui-même se déplace autour de lui ! Exemple classique de retournement radical : l’inversion historique entre partis républicain et démocrate aux États-Unis, incarnant respectivement la gauche et la droite à la naissance de ce qui allait devenir le « GOP » [1] et le contraire aujourd’hui à la faveur d’évolutions multiples à la fin du XIXe et tout au long du XXe siècle.

En France aussi, les exemples sont nombreux, de ces transformations de la topographie politique. Le radicalisme du dernier tiers du XIXe siècle, poursuivi par le Parti radical à partir de sa fondation en 1901, incarne d’abord l’extrême-gauche. Avec l’affaiblissement, à la droite de l’hémicycle, des oppositions monarchistes et bonapartiste à la République, et l’émergence de nouvelles familles politiques, socialiste puis communiste, occupant petit à petit de plus en plus de sièges à la gauche des radicaux, mécaniquement ces derniers sont poussés vers les bancs du centre et de la droite. Bien entendu, ce mouvement de fond est inséparable du renouvellement des générations au sein du parti qui en transforme peu à peu la colonne vertébrale idéologique, de l’affirmation de la République (premier combat des radicaux), de l’apparition de nouveaux enjeux politiques au sein de la société, etc. etc. La tectonique des plaques politiques n’est ni une science exacte ni, surtout, soumise à des explications univoques et évidentes !

On peut en dire de même des glissements qu’a connus le Parti socialiste un siècle plus tard. Comme pour le Parti radical, les historiens du politique se sont penchés avec des talents inégaux sur les causes et les conséquences des différents virages opérés par le PS des années 1970 à aujourd’hui. Au-delà des deux marqueurs historiques très forts que sont le « tournant de la rigueur » de 1983 et l’adoption du « projet européen » comme cache-misère idéologique, sans doute est-ce, plus profondément et plus globalement à la fois, la reddition aux dogmes néolibéraux qui rend compte du décalage progressif du PS. Il n’y a donc pas eu, comme pour le Parti radical, translation mécanique de la gauche vers la droite (bien qu’une partie des membres du PS ait rejoint LREM) et ce parti prétend encore incarner la référence en matière de « gauche de gouvernement » (quoi que cela puisse vouloir dire). Et pourtant, Jaurès ou Blum verraient-ils encore dans ce parti l’héritier de leur SFIO et le qualifieraient-ils « de gauche » [2] ?

L’éclatement du politique

Si le clivage gauche-droite paraît bouger dans le temps au point de recouvrir des significations et des représentations du monde différentes, sans doute est-ce parce qu’il tente de rendre compte trop simplement d’un monde complexe. Non seulement les bases électorales sur lesquelles reposent les partis ne sont pas figées, non seulement les relations entre partis politiques et idéologies sont instables et variables dans le temps mais surtout, plus généralement, l’axe gauche-droite rabat sur une dimension unique un ensemble de clivages, de démarcations, de débats, d’oppositions qui ne peuvent que très imparfaitement se rapporter à lui.

Les divergences d’opinons ne sont pas seulement le signe d’une démocratie vivante, elles lui appartiennent ontologiquement. Le débat et même la dispute rhétorique témoignent d’un espace public dynamique. Il y a néanmoins quelque chose de morbide dans la fracturation actuelle. Balkanisation de la nation et balkanisation politique s’ajoutent et s’entretiennent. Et au milieu de cet éclatement, résonne l’impératif de se positionner, de prendre parti – comme un interdit de la suspension, du doute, du flou, du questionnement, de la réflexion. On doit prendre position immédiatement : pour ou contre, allié ou adversaire (ou plutôt : ami ou ennemi)… à tout propos, sur tous les sujets, on doit avoir un avis, une opinion qui se résume à un choix binaire, et l’asséner sans cesse, l’éructer pour bien montrer de quel côté du gouffre on se tient. Il ne demeure aucune place pour la nuance. Ni pour la discussion. Pas question de convaincre l’autre mais de le vaincre.

Dans la tenaille idéologique

Cette volonté de fusiller les non-alignés trouve son paroxysme avec les deux idéologies aujourd’hui les plus agressives : néolibéraux et identitaires sont passés maîtres dans le chantage à la pureté.

La pensée politique partagée par les classes dirigeantes a beau nier jusqu’à sa propre existence, l’infusion du néolibéralisme depuis les années 1970 et son immense succès en font le paradigme dominant [3]. La référence à la gauche et à la droite s’y présente sous l’angle de la démolition par le mépris – qui relève aussi, sans doute, d’une forme de mépris de classe à l’égard de ce peuple grossier qui se reconnaît encore dans les vieilles catégories politiques. Le clivage traditionnel, renvoyé aux poubelles de l’histoire, sert de repoussoir absolu dans les procès en ringardise intentés aux opposants, accusés d’être « d’extrême-gauche », « nostalgiques des soviets », j’en passe et des meilleures. La prétention scientifique qui sous-tend le discours néolibéral le place de facto au-delà du politique, au-delà de la gauche et de la droite. Depuis cette position usurpée, les gardiens du « cercle de la raison » peuvent confortablement prononcer l’abolition du clivage classique d’un ton dédaigneux et ainsi en imposer un autre à la place, plus simpliste encore, entre gentils progressistes serviteurs du néolibéralisme et méchants réactionnaires staliniens passéistes.

De leur côté, les identitaires prétendument « de gauche » confisquent l’axe gauche-droite en le recomposant à la dimension de leurs névroses. Ils installent une vision du monde binaire, découpant l’humanité en deux : d’un côté leur camp, celui de la « vraie et seule gauche » (c’est-à-dire celui du Bien, des « conscientisés », des « opprimés », des « dominés », des nouveaux « damnés de la Terre », des victimes par essence, etc.) et d’autre côté, le camp d’en face résumé à « l’extrême-droite » (c’est-à-dire les « réacs », les « fachos », les coupables de naissance , etc.). Dans une sublimation du point Godwin, tout ce qui ne va pas dans leur sens, tout ce qui diffère de leur Weltanschauung, se voit renvoyé au fascisme. Personne n’en sort indemne, pas même cette pauvre grille d’analyse en termes de gauche et de droite dont les nuances sont supprimées et qui se retrouve laminée, ramenée à un manichéisme encore plus primaire que toutes les interprétations qui en avaient été faites jusqu’à aujourd’hui : les autoproclamés gentils de gauche vs le reste du monde d’extrême-droite. Même les maoïstes les plus sectaires n’avaient peut-être pas atteint ce stade terrifiant de décérébration. Il y a une naïveté coupable, une forme de complicité même, à prendre pour de simples adversaires politiques ceux qui nous considèrent comme des ennemis à abattre.

Faut-il sauver le clivage gauche-droite ?

On a beaucoup (trop) glosé sur la « fin des idéologies », la « sortie de l’Histoire » et autres formules à l’emporte-pièce. Comme si advenait un nouveau monde dans lequel la raison comptable et la technique pouvaient prendre les commandes et se débarrasser de toutes ces vieilleries devenues définitivement périmées. Quel aveuglement antipolitique alors même que ce n’était pas à la fin de l’alignement gauche-droite que l’on assistait mais plutôt à la démultiplication, largement prévisible, des enjeux orthogonaux à cet axe ! Crise environnementale, explosion de l’islamisme, prise de pouvoir du néolibéralisme, etc. etc. ne sanctionnent pas la caducité du politique mais bien son besoin encore plus pressant.

Complexité du monde, complexité des engagements : s’il est impossible – et d’ailleurs peu souhaitable – d’être d’accord à propos de tous les sujets, il s’avère d’autant plus nécessaire de discuter avec tout le monde. Quitte à se castagner. Et tant mieux : c’est un signe de bonne santé démocratique. De ce point de vue, dans la multiplicité des clivages qui parcourent l’espace public, celui entre gauche et droite possède encore une logique et un sens. Il reste un lieu commun – au sens propre du terme : un espace partagé où l’on peut se retrouver. Pour discuter par-dessus des délimitations qui ne sont pas des abîmes. Il sert de référence, certes imparfaite, certes brouillée, certes mouvante, certes certes certes… mais de référence malgré tout. Quitte à la nuancer, à la préciser, à la compléter par d’autres – beaucoup d’autres.

Enfin, quand je vois quelles familles de pensée politique se montrent aujourd’hui si empressées à s’en débarrasser pour lui substituer des grilles d’analyse alternatives fondées soit sur la vénération du pognon et de l’égoïsme, soit sur la sanctification de la race ou de quelque pétrification identitaire – modèles qui, chacun, loin d’essayer de rendre compte plus finement du réel, le divisent de manière plus manichéenne et stupide encore entre gentils et méchants –, je ne peux m’empêcher de lui trouver, à ce bon vieux clivage gauche-droite, un certain charme et, peut-être, une louable (im)pertinence.

Cincinnatus, 5 avril 2021


[1] « Grand Old Party », surnom du Parti républicain.

[2] Ceci dit, pour être honnête, les déplacements du centre de gravité idéologique du paysage politique affectent tous les partis : la droite d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle d’il y a cent-cinquante ans.

[3] Quant à ceux qui continuent de prétendre cyniquement ou benoîtement que « le néolibéralisme, ça n’existe pas », je les encourage, encore, à lire la série de billets que j’y ai consacrés, « Misère de l’économicisme » :
1. L’imposture scientifique
2. L’idéologie néolibérale
3. Fausses libertés et vraies inégalités
4. Feu sur l’État
5. Le monde merveilleux de la modernité

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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