Collapsologie : demain, la fin du monde ?

Le triomphe de la Mort - Bruegel
Le triomphe de la Mort – Pieter Bruegel l’Ancien (1562)

L’effondrement est à la mode. La crise environnementale imprègne les consciences et fait sortir les dystopies apocalyptiques de l’exercice de style littéraire et des psychopathologies anecdotiques ; les prédictions scientifiques apportent une caution rationnelle à ce qui jusqu’à présent relevait de la science-fiction ou de la paranoïa. En d’autres termes : l’« heuristique de la peur », réflexion complexe et pleine de nuances de Hans Jonas, accouche aujourd’hui d’une certitude que la fin de ce monde est proche et, surtout, inéluctable.

Pour être tout à fait honnête, je dois avouer que j’ai pour ces thèses une sympathie réelle. Naît-elle de ma misanthropie ou de mon humanisme ? Peut-être des deux. Je trouve assurément quelque séduction dans l’idée d’un écroulement général – séduction à ne pas balayer d’un revers de main négligent : il n’y a rien de trivial dans une telle esthétique, j’y reviendrai. Je n’y perçois néanmoins que trop d’impasses, trop d’apories, pour m’y laisser entraîner au-delà de la bienveillance et de la tentation. La discussion n’en est pas moins vive et enrichissante – bien plus qu’avec les adeptes de nombreux autres courants de pensée.

La « collapsologie », qui cherche à étudier les risques d’un effondrement de la société industrielle capitaliste, ne sort pas d’esprits illuminés, sectaires ou crapuleux… même si elle peut être récupérée par de tels énergumènes. Qu’elle soit portée par des scientifiques reconnus et peu suspects de manipulations idéologiques incite à la prendre au sérieux ; qu’elle convainque de plus en plus d’individus raisonnables et éclairés encourage à s’y intéresser au-delà de l’écume. Il faut, partant du plus superficiel, plonger toujours plus profond, à travers les épaisseurs successives, pour mieux approcher les fondations de cette pensée.

*

À la surface, son apparence ne peut manquer de la rapprocher de mouvements plus anciens ; les fantasmes d’apocalypse trouvent régulièrement matière à s’incarner collectivement. Les perspectives environnementales actuelles favorisent grandement ces passages à la limite de la crainte du lendemain à la conviction qu’il n’y en aura pas – de lendemain. Les paranoïas individuelle et collective s’alimentent réciproquement, aidées en cela par la technique, réseaux dits sociaux en tête. Le succès des thèses complotistes et conspirationnistes s’ajoute au survivalisme pour donner naissance à un gloubi-boulga idéologique très efficace dans sa surinterprétation d’événements singuliers, ramenés systématiquement au général pour démontrer une thèse auto-justificatrice. C’est là le propre de l’idéologie, de fonctionner comme un filtre entre soi et le monde, de tordre le réel pour l’adapter à l’idée fondatrice. Si tout cela est sans doute juste, il ne faut toutefois pas en rester là, au risque de passer à côté de ce qui distingue ce mouvement contemporain.

Devant la perspective (réelle ou imaginaire, peu importe ici) de la fin d’un monde, le réflexe normal est la recherche d’une protection immédiate. L’instinct de survie conduit dans ce cas à se recroqueviller sur soi-même… hypothèse battue en brèche par les nombreux exemples d’un altruisme en apparence paradoxal chez les convaincus de la chute imminente. Proches des milieux écologistes, souvent eux-mêmes militants, ils se différencient par la désespérance mais pas forcément par les engagements. Incohérence ? Inconséquence ? Pas du tout : la mise en place de cercles concentriques de proximité protective répond logiquement au scénario envisagé – « puisque le global fout le camp, protégeons au moins l’hyper-local ; assurons-nous de nous en sortir, nous d’abord, nos proches ensuite, puis les leurs, et ainsi de suite… » [1].

Malgré l’angoisse qui surplombe et domine, ne peut être ignoré un autre sentiment qui, en quelque sorte à la manière d’un passager clandestin, accompagne l’attente du dénouement. Souvent honteusement, parfois ouvertement, du fantasme de la table rase surgit une jubilation noire, une triste euphorie, une allégresse au rictus crispé devant la destruction annoncée. Il y a de la volupté par-delà la peur. Les théories de l’effondrement ne sont pas qu’un exercice de pensée, un mouvement d’humeur métaphysique – elles sont aussi une esthétique. Un rapport sensible au monde dans lequel le goût se trouve une échappée à la fois romanesque et romantique. Se réfugier dans le tombeau et se délecter du lamento, savourer l’exquis jeu de massacre et s’abandonner au vertige d’une danse au-dessus du volcan. Où l’on retrouve quelque chose de Lucrèce en son « Suave mari magno » sous la douceur d’observer le spectacle de l’écroulement depuis le rivage de ses certitudes. Mais l’angoisse n’est pas niée – les contradictions ne sont qu’apparentes et le funèbre frisson ne fait qu’augmenter la conviction et l’esprit de sérieux qui habitent les prophètes de ce nouvel Armageddon.

Que l’eschatologie en présence puise largement dans l’imaginaire, l’imagerie et le vocabulaire religieux, rien d’étonnant. L’écologie radicale, qui peut être perçue comme une des sources de ce mouvement, ne masque guère ses inspirations mystiques, pour le moins hétéroclites, donnant naissance à une chimère à corps néo-païen et à tête vaguement christianisante, avec un pelage plus ou moins tacheté, selon les prêcheurs, de spiritualités orientales et d’un fort déterminisme fataliste. Bref, ce capharnaüm intrinsèquement religieux, même (et surtout) lorsque les apôtres jurent leur athéisme, mériterait d’être plus patiemment et sérieusement détricoté que dans cette esquisse à gros traits intuitifs. Un élément mérite néanmoins d’être ici relevé : la Chute est renvoyée devant nous, et non derrière, elle est fondatrice par anticipation. Les points communs avec l’idée d’un Jugement dernier sont nombreux mais ne suffisent pas à une assimilation complète : sans doute faut-il plutôt chercher du côté des hérésies chrétiennes médiévales mais aussi, et plus sûrement, à l’intérieur de la modernité elle-même.

En effet, ce nouveau « millénarisme » (le terme est à prendre avec moult précautions !) est le fruit de notre société contemporaine même s’il n’existe que pour en voir la fin. Dans la conscience douloureuse d’une condamnation collective et sa tentative de résolution par recroquevillement, se joue de nouveau la tension entre les acceptions très modernes de l’individualisme et de l’altruisme. La désespérance pour le devenir de l’homme conduit à un repli sur le privé, à la protection des cercles les plus intérieurs d’une sociabilité étirée à l’insupportable entre les extrêmes de soi et du monde. La bascule s’exécute des principes et aspirations philanthropes à la retraite jalouse d’une forme de solipsisme avec pour corollaire à peine inconscient la conviction élitiste d’appartenir à la caste de ceux qui savent avant les autres que tout est déjà fini.

Modernes, trop modernes, donc, les spectateurs du dénouement futur – jusque dans leur antiprogressisme. Ils sont en cela le double négatif du transhumanisme avec lequel ils partagent tant qu’ensemble ils apparaissent comme les derniers-nés les plus parfaits de la modernité technique. Les uns honnissent le Progrès, les autres le vénèrent ; ces antihumanismes forment les deux faces du technoscientisme, Janus bifront incarnation de notre époque. Pensées de l’écroulement ou du dépassement de l’humain surgissent du viol de la science par la croyance. Elles puisent à des corpus scientifiques larges (des sciences dures aux sciences humaines et sociales) qu’elles extrapolent pour en tirer des scénarios opposés dans les couleurs – rose bonbon et noir charbon – mais tout aussi cataclysmiques dans l’idée. La même démarche permet aux deux mouvements la mise en place d’un discours qui s’attribue la légitimité de la science à la fois pour asseoir sa crédibilité et se prémunir de toute critique, pour se rendre indiscutable. Ils choisissent le champ de la science pour échapper au débat, alors qu’ils appartiennent pleinement au champ politique.

Les antihumanismes superlatifs sont autant de négations du politique. Comme le transhumanisme, la collapsologie tient pour acquis l’échec du politique qui le rend inutile, voire néfaste. L’intransigeance de la linéarité temporelle fait ployer l’homme sous un déterminisme qui réduit à néant volonté et responsabilité, individuelles comme collectives. Le fatalisme écrasant n’offre pour seul point de fuite à la perspective qu’une capitulation absolue, résolution simpliste du sentiment d’impuissance. Même les tentatives de « sauver ce qui peut l’être » qui s’inscrivent dans l’engagement hyper-localiste ne sont qu’un cache-sexe à l’abandon du terrain politique. Dépolitisation et déresponsabilisation : pour éviter le naufrage demain, on choisit de se saborder aujourd’hui !

*

La catastrophe environnementale et climatique que nous vivons rend plausibles les scénarios apocalyptiques des collapsologues. Plus que de simples jeux de l’esprit, il ne faut pas pour autant les tenir pour certains. D’autres sont tout aussi possibles, voire plus probables – ce qui ne signifie pas qu’ils ne soient pas plus hideux encore ! Ainsi peut-on tout à fait imaginer que l’effondrement ne se produise pas à la manière d’un château de cartes mais que, plus insidieusement, nous subissions une évolution lente et presque insensible de nos conditions d’existence permettant à l’inertie du capitalisme d’assurer sa survie par une adaptation continue. De crise en crise, le triomphe du néolibéralisme peut se poursuivre en accompagnant la destruction lente et progressive de la planète sans qu’aucun point de rupture n’apparaisse.

Les prophètes de la fin du monde, avec leur fatalisme paralysant, ne seraient alors que les alliés objectifs d’un système qu’ils rêvent de voir s’achever. Leur reddition offre la meilleure victoire à un ennemi dont ils espèrent naïvement le suicide. Quand bien même leurs fantasmes de ruines fumantes deviendraient réalité – et plus encore s’ils se trompent ! –, pour sauver l’homme, son monde et sa planète, la seule réponse prenant au sérieux la dignité humaine demeure politique. Ce n’est que dans la réhabilitation de la volonté politique et de la vertu civique, dans le partage de la parole et de l’action, dans l’édification d’un monde commun authentiquement humain, que l’homme peut s’élever à la hauteur des enjeux en présence. Contre les antihumanismes contemporains, il n’y a de grandeur que dans l’humanisme.

Cincinnatus, 9 novembre 2020


[1] Peu étonnant, de ce point de vue, de retrouver des adeptes de la collapsologie au sein de la gauche (et de l’extrême-gauche) écolo mais aussi à l’extrême-droite. La dimension ethnique (capitale !) mise à part, les discours de part et d’autre se ressemblent souvent. L’écologie d’extrême-droite n’est d’ailleurs en rien une contradiction dans les termes : au contraire, il y a là un courant de pensée d’une très grande cohérence.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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