L’indécence commune

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Eric Arthur Blair, alias George Orwell

Le peuple serait doué d’une forme de morale intuitive lui permettant de distinguer « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas » [1]. Telle est la thèse, ainsi outrageusement résumée, derrière la notion de « décence commune », chère à George Orwell et reprise par Jean-Claude Michéa. Toute l’œuvre du premier est parcourue par cette conviction que le peuple – au sens, ici, des classes laborieuses, singulièrement les ouvriers – possèderait cette capacité viscérale de s’orienter et de choisir entre le Bien et le Mal, entre le juste et l’injuste, entre, surtout, le décent et l’indécent – capacité que les classes supérieures auraient, quant à elles, perdue. Orwell, le socialiste antitotalitaire, increvable défenseur des plus misérables, irréprochable humaniste, défend toujours et partout la dignité humaine – c’est à travers ce prisme, je pense, qu’il faut comprendre cette notion de « common decency » : la dignité pour seul horizon et seul combat [2].
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À qui la faute ?

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Le Massacre de la Saint-Barthélemy, François Dubois (ca. 1572-1584)

Il n’y a place que pour une seule cause dans leur champ de vision et elle triomphe absolument, elle absorbe toute autre causalité, et c’est le bouc émissaire.
René Girard, Le Bouc émissaire

La chasse aux sorcières et le sacrifice cathartique de boucs émissaires sont des constantes sordides de l’humanité ; à tous les maux, un coupable doit être trouvé et condamné [1]. La pulsion inquisitoriale se porte très bien dans notre formidable modernité ; cette volonté de faire porter la faute sur un autre à exécuter en place publique se déchaîne, afin de mieux soulager sa propre culpabilité, de s’en prendre à des cibles expiatoires sur lesquelles déverser son ressentiment et de laver sa (mauvaise) conscience plus blanc que blanc. Lire la suite…

Plus vite, plus haut, plus fort !

Je ne suis pas sportif…
Ce n’est pas bien grave, me dira-t-on avec une très légère pointe de condescendance : on ne peut pas être bon en tout.

… et je n’aime pas le sport.
Là, en revanche, je sens qu’on me juge – le mépris suinte. C’est visqueux, le mépris, et puis ça « pègue », comme on dit chez moi.
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La culture de l’avachissement

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Jeune Décadente, Ramon Casas (1899)

Il est parti tôt et a sauté dans son Uber pour être chez lui au plus vite. Effondré sur son canapé, les yeux rivés sur une série Netflix dont il absorbe une saison entière d’affilée en la commentant sur Twitter, il attend son Deliveroo. On sonne à l’interphone, il grommelle, contraint de faire une pause au milieu de l’épisode – bah, il en profitera pour aller pisser – et va ouvrir. Hélas, ce n’est pas l’arrivée tant espérée de sa pitance toute prête qui lui réclame cet effort physique difficilement surmontable, ni le colis Amazon contenant le précieux nouveau gadget qu’il attend depuis deux jours (il va leur mettre une mauvaise note, ça leur fera les pieds), mais la livraison de ses courses, depuis le supermarché à deux cents mètres de chez lui. Il récupère les sacs, dans un échange minimal avec le livreur, les dépose au milieu de la cuisine et retourne à son épisode et à ses followers – il pissera plus tard.

*

La culture de l’avachissement est le soubassement anthropologique qui permet l’épanouissement de la « société de l’obscène » que j’ai décrite ailleurs. Elles forment les deux faces de notre modernité. Alors que l’esprit de grandeur fut vanté comme idéal de noblesse humaine, dorénavant, l’esprit de petitesse domine en tant que modèle de la vie bonne.
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Les vieux

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Vous le verrez peut-être,
Vous la verrez parfois
En pluie et en chagrin
Traverser le présent.
En s’excusant déjà
De n’être pas plus loin.

(Jacques Brel, Les Vieux)

Le plus difficile, on pourrait croire que c’est la solitude. Mais vous savez, même à ça, on s’habitue. Enfin, on essaie, puisqu’on n’a pas le choix. Lire la suite…

Passe sanitaire : les vertiges de la déraison

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Louis Pasteur, par Albert Edelfelt (1885)

Ce billet est doublement exceptionnel. D’abord, il interrompt la série estivale des « lectures de Cinci » que vous retrouverez lundi prochain avec (encore) un bouquin formidable à lire à tout prix. Ensuite, il traite d’un sujet de l’actualité brûlante (en cet été pourri, il n’y a bien que cela pour nous réchauffer), alors que, normalement, je préfère laisser l’écume aux réseaux dits sociaux. Ces histoires de passe sanitaire prennent néanmoins un tour si inquiétant que je m’essaie à donner, à mon tour, mon avis sur le sujet [1].
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Le syndrome Batman

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Franchement, Docteur, je ne sais pas quand ça commencé ni si quelque chose a déclenché tout ça mais, d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais supporté l’injustice. Aucune injustice. Quelle qu’elle soit. D’où qu’elle vienne. Aussi infimes ou généralisées qu’elles soient, toutes les injustices me foutent dans une rogne pas possible. Lire la suite…

Une pandémie d’incivisme

Image de la Mort. Gravure sur bois de Michael Wolgemut, dans La Chronique de Nuremberg (1493)
Image de la Mort, Michael Wolgemut, dans La Chronique de Nuremberg (1493)

Quand retombent les billevesées du « vivre-ensemble » auxquelles plus personnes ne feint de croire, apparaît dans toute sa crudité l’anéantissement des solidarités. La crise sanitaire agit, à ce sujet, comme un cruel révélateur du chacun-pour-soi qui dicte nos comportements. Pour beaucoup, l’épidémie en cours n’est qu’une « maladie de vieux » au nom de laquelle on bride leurs chères libertés individuelles. Ne plus pouvoir aller au restaurant, au cinéma ni dans les bars est vécu comme une atteinte à leurs droits fondamentaux. Nous sommes devenus un peuple de sales gosses capricieux et pourris gâtés qui ne montrons aucun scrupule à affirmer haut et fort qu’on aurait mieux fait de laisser crever les vieux et les faibles.

Quelle société mérite de survivre qui se plaint de ne pas pouvoir se retrouver au bar mais n’a aucune pensée pour ses vieux qui meurent seuls ?
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Que les vieux crèvent !

Deux vieillards mangeant de la soupe - Goya
Francisco de Goya, Deux vieillards mangeant de la soupe (1819-1823)

On a mis à genoux un pays entier pour sauver quelques milliers de vieux qui, de toute façon, seraient morts dans les six mois !

1. Le mensonge

La première prémisse – ce virus ne tue que les vieux et les faibles – est un mensonge.

Quelle que soit la manière dont on découpe la population en statistiques façon tranches de saucisson, toutes les catégories sont touchées par ce virus. Lire la suite…

La souffrance en concurrence

Ne te plains pas, ça pourrait être pire : tu pourrais être…

Combien de fois n’a-t-on pas entendu ce genre de phrase, assortie d’un soupir condescendant ? Quelle que soit la cause de votre souffrance (morale, psychologique, physique, existentielle…), par la confidence, vous cherchez en l’autre compassion ou compréhension… et vous ne recevez que la désignation d’une misère tierce, toujours pire que la vôtre, qui légitimerait l’intimation à vous taire. Selon ce sophisme dit « de la double faute », constater l’existence que quelqu’un, quelque part, souffre plus que soi interdirait toute récrimination, toute revendication. Le relativisme de la peine impose le silence. Mais quelle espèce de morale perverse est-ce là ? Lire la suite…