Science ou sorcières ?

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Le Sabbat des sorcières, Goya (1823)

Notre hypermodernité n’aime pas la science alors qu’elle adore la technique et… les superstitions. Est-ce une forme de retour du refoulé ? En tout cas, la science n’a plus bonne presse.

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Comme le montre Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne [1], la science a changé de nature lorsque les savants ne se sont plus contentés d’observer et d’enregistrer les lois de la nature mais qu’ils ont mis en œuvre des processus qui normalement n’auraient jamais eu lieu dans ces conditions. Dans l’expérimentation, nous avons imposé aux processus naturels des conditions pensées par l’homme, nous avons fait entrer de force ces processus dans des structures faites par l’homme. Les sciences naturelles sont devenues des sciences de processus, et de processus sans retour. La faculté de l’homme sous-jacente n’est plus la raison ni la contemplation mais la faculté d’agir, de déclencher des processus.

Non seulement la science a « désenchanté le monde », selon l’analyse de Max Weber [2], mais cette bascule marque, en quelque sorte, un désenchantement de la science par elle-même… ou, plus sûrement, par la technique qui la cannibalise. La confiance aveugle du scientisme au XIXe siècle n’a pas résisté : les illusions se sont fracassées sur le XXe siècle et son invention majeure – la fabrication scientifique de cadavres à Auschwitz et Hiroshima, preuve hyperbolique du découplage entre l’idéal scientifique et ses utilisations techniques.

Depuis, l’asservissement toujours plus prégnant de la science à des intérêts extrinsèques – techniques, d’abord, mais aussi industriels, financiers, politiques… – justifie plus crument la délégitimation croissante que subit la science aux yeux des profanes. Dorénavant, les découvertes scientifiques ne sont plus des promesses d’avenir radieux mais, au contraire, paraissent porter la mort comme la nuée porte l’orage. La technique, toute-puissante, quitte le champ de maîtrise des individus pour surplomber leurs existences de manière indiscutable – au sens où il est inenvisageable de la questionner. Comme l’écrit avec beaucoup de justesse Olivia Dufour à propos de la déshumanisation à l’œuvre dans la Justice, « le progrès technique ne se discute pas. Il est ontologiquement positif et donc souhaitable [3] »… bien que tout le monde s’accorde à en déplorer les conséquences profondément délétères !

On est là au cœur du paradoxe contemporain. Le progrès technique s’impose de lui-même, sans reposer sur aucune argumentation, il est un fatum imprégné d’une fausse aura à la fois de nécessité et de valeur positive, alors même que chacun a bien conscience qu’il n’apporte aucun progrès social ni humain, au contraire ! Quel sens, alors, accorder au « Progrès » lorsque le progrès technique, auquel le progrès scientifique est abusivement assimilé, devient contradictoire d’un progrès social ou humain ?

D’où le sentiment d’exclusion, consécutif de cette dépossession, que peut ressentir l’individu sommé d’accepter et d’embrasser un progrès technique que le marketing sait lui vendre dans un maëlstrom de gadgets aux séductions narcotiques – exclusion, mais aussi incompétence et confiscation. Tout se mélange au creuset de la propagande qui impose des équations fallacieuses : science = technique = progrès = Bien = inéluctable = indiscutable = ta gueule et consomme. Quant à la science, elle fait les frais de cette confusion.

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D’autant que l’inculture en la matière est affligeante. Non seulement du point de vue de la culture générale que l’on serait en droit d’attendre de citoyens éclairés étant passés par un cursus scolaire minimal : connaissances basiques en mathématiques, physique, biologie, etc. ; mais également pour ce qui concerne la méconnaissance des principes et méthodes qui fondent la science en tant qu’activité de la raison. Car, avec la science, c’est la raison elle-même qui subit une crise majeure

Sous l’effet de trois décennies de réformes ayant sacrifié les enseignements disciplinaires au profit d’« heures de rien », l’école ne transmet même plus les rudiments de la logique nécessaires à l’exercice de la pensée et l’enseignement scientifique, vidé de tout contenu, est devenu une mauvaise parodie de vulgarisation superficielle. Sans aucune des armes que peuvent fournir la philosophie, la logique et l’épistémologie à l’esprit, les individus, confits dans l’arrogance que leur confère leur fausse instruction, sont les victimes idéales des paralogismes et des sophismes – c’est-à-dire de toutes les formes possibles de manipulation.

Le spectacle industriel est bien plus divertissant que l’effort nécessaire à la compréhension d’enjeux complexes ; en donnant la parole à des commentocrates experts en tout, à des professionnels de la langue de bois et à des bonimenteurs spécialistes de l’esbrouffe, le cirque médiatique sape l’autorité scientifique. La culture de l’avachissement est l’ennemi de la science, préférant les élucubrations d’une demi-mondaine dans une vidéo sur tiktok à l’expression subtile d’un scientifique. Plus que jamais, feu Umberto Eco avait, hélas !, raison : « ils [les réseaux sociaux] ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. » Et une audience infiniment plus grande, ajouterait-on.

Peu étonnant, dans ces conditions, de voir fleurir les théories les plus ahurissantes, entre complotismes bas-du-front et conspirationnismes délirants. Les paranoïas collectives et individuelles prennent pour cible facile la science, utilisant à leur compte la « loi » empirique dite de Brandolini, ou principe d’asymétrie des idioties : il est beaucoup plus coûteux de démontrer l’inanité de propositions fausses que de les énoncer.

D’où les succès des thèses antiscientifiques dans bien des domaines, tout particulièrement celui de l’écologie. Le rôle mortifère de la technique dans la catastrophe environnementale que nous connaissons sert d’argument à un rejet complet de la science. S’il paraît sensé de refuser le « solutionnisme », vision simpliste consistant en une confiance déraisonnable dans la technoscience pour résoudre ce que la technoscience a produit, il n’en demeure pas moins, réciproquement, que le rejet brutal et idéologique de la science s’avère tout aussi suicidaire. L’écologie radicale, antiscientifique, ne sauvera pas la planète et détruira bien plus sûrement l’humanité.

Il ne faut pas prendre à la légère les paroles d’une dirigeante politique qui affirme avec morgue : « le monde crève de trop de rationalité. Je préfère des femmes qui jettent des sorts que des hommes qui construisent des EPR. » Que cette affirmation soit prononcée, en outre, par une universitaire [4], ne doit pas étonner, tant l’Université subit les métastases d’idéologies en tous points opposées aux principes des Lumières d’une émancipation par l’exercice de la raison et par la méthode scientifique du doute et de l’expérimentation [5]. La défaite de la pensée et de la raison se voit là, dans l’incapacité, volontaire, à distinguer science et superstition, savoir et croyance, cogito et credo, tout en calomniant, de fait, le premier terme de chaque couple.

Cincinnatus, 17 janvier 2022


[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, chap. VI « La vita activa et l’âge moderne ».

[2] Max Weber, « Le métier et la vocation de savant », in. Le savant et le politique.

[3] Olivia Dufour, La Justice en voie de déshumanisation, LGDJ éditions.

[4] Économiste, il est vrai. Encore une preuve, s’il en fallait, de l’imposture de cette discipline qui usurpe sa prétention à la scientificité, quelles que soient les orientations et convictions politiques desdits économistes.

[5] Voir la série de billets : « La notion de vérité en science »

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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