Comment on réécrit les livres

Molière, par Coypel
Molière, par Coypel

Quelle accumulation en quelques jours ! L’éditeur du Club des Cinq, dont les aventures ont titillé l’imaginaire de tant de jeunes lecteurs, décide que ces récits doivent être réécrits et privés du passé simple ; Molière est considéré comme trop compliqué pour les nouvelles générations par… France Culture qui concurrence de plus en plus Cyril Hanouna ; une enseignante se vante sur Twitter de faire revisiter La Cigale et la Fourmi à ses 6e et trouve surtout leurs âneries « tellement mieux que l’originale ». Après le déboulonnage de statues, voici donc l’iconoclasme littéraire en pleine forme.

Loin de moi l’idée d’offrir aux classiques un enterrement de première classe, sous la forme d’une révérence cuistre ! Les livres, pas plus que leurs auteurs, ne se plaisent dans le formol. Le pastiche est un genre aussi noble que ludique ; les réinterprétations de grands ouvrages ont pu donner à leur tour des grandes œuvres ; la réécriture est un exercice pédagogique de compréhension et d’appropriation salutaire. Jouer avec les textes, c’est les aimer de très près, l’Oulipo m’en est témoin.

Il y a pourtant une différence majeure entre ces formes de détournement et les exemples cités en introduction : la démagogie méprisante. Deux fois méprisante, même, puisqu’on méprise à la fois les auteurs du passé et les lecteurs du présent.

Le présentisme fonctionne comme une idéologie qui flatte le narcissisme des contemporains. Tout ce qui était avant : ringard, dépassé, minable. Seul vaut aujourd’hui. Haine du passé et mépris des morts – une telle arrogance niaise confine à l’hybris d’adolescents incultes. Or, à diffamer le passé, on s’expose à être jugé aussi sévèrement par l’avenir. Hélas ! nous n’assistons pas simplement à une boursouflure égotique d’enfants mal grandis se croyant naïvement le produit parfait d’un « Progrès » linéaire, l’aboutissement d’un processus historique téléologique ; mais bien à une guerre culturelle dont l’objectif avoué est l’amnésie complète, l’effacement des traces notre propre histoire, de notre culture, et la vénération stupide de soi-même conjuguée au seul présent.

Et ça marche ! L’encouragement à la bêtise et à la paresse se cache derrière les bons sentiments [1]. Le pédagogisme qui a massacré l’école est passé par là. Symptomatique, le cas de la fable de La Fontaine dépasse l’anecdote : les élèves de cette enseignante n’ont visiblement rien compris à l’histoire et font un contresens complet. Plutôt que d’assumer son rôle en expliquant, traduisant, lisant et relisant pour comprendre le texte et ses subtilités, avant de réécrire pour mieux encore s’imprégner, elle préfère laisser les enfants se dépatouiller avec un matériau qu’ils ne maîtrisent pas et les encourage dans leurs erreurs.

Pire encore : elle les flatte et exhibe avec fierté leur inculture, la faisant passer pour ce qu’elle n’est pas : du talent. Quelle obscénité à montrer ainsi la production pitoyable de ses élèves comme s’ils étaient des singes savants. À l’incompétence s’ajoute ainsi le mensonge – criminel envers des enfants qu’elle a la charge d’instruire. Elle préfère les laisser confire dans leurs préjugés, leurs certitudes et leur fainéantise. Il n’y a aucun effort dans ce « travail », seulement un défoulement rigolard. Leur « réécriture » n’en est pas une : ils ne partent pas de la fable, simple prétexte qui leur demeure inaccessible (or c’est la mission de leur prof de les faire accéder à sa compréhension) mais uniquement de ce qu’ils connaissent, de leur vie quotidienne, et y restent enfermés puisqu’on ne leur a pas montré qu’il existe quelque chose au-delà de ces murs étroits.

Le problème n’est donc pas la difficulté des textes, qu’ils soient de La Fontaine, de Molière ou du Club des Cinq, mais bien le niveau de l’enseignement. Alors que seules les dernières autruches prétendent que celui-ci ne baisse pas, l’école est confrontée à tous les manques (humains, matériels, financiers…) et surtout à la renonciation générale. La vocation de l’école est abandonnée, réduite à une simple garderie. Et avec cet effondrement du niveau scolaire et culturel, les inégalités s’accroissent. Ce ne sont pas les « bons » lycées des centres-villes qui vont faire étudier les version expurgées, simplifiées (encore que, même là, la démagogie règne) or, ce qu’y trouvent les élèves, ce n’est rien d’autre que ce que tous les enfants devraient trouver dans leur établissement. Ainsi, si les inégalités se creusent dramatiquement, le procès en élitisme ne tient-elle pas une seconde : la condescendance est bien de l’autre côté – du côté des démagogues qui pensent vraiment que la majorité des enfants sont trop bêtes pour apprendre et comprendre ce que les générations précédentes, au même âge, apprenaient et comprenaient très bien. Le grand projet éducatif a sombré, d’offrir aux enfants de prolos l’instruction que recevaient les enfants de bourgeois. Dorénavant, on s’échine plutôt à empêcher tous les enfants d’être instruits, et avec la bénédiction des parents, s’il-vous-plaît !

Les victimes de cette démagogie, comme de la « culture de l’effacement » [2] qui est d’abord un effacement de la culture, ne sont donc pas seulement les auteurs morts, mais aussi les jeunes générations et les prochaines. Le renoncement à la transmission est un crime contre elles. La Fontaine, Molière… si nous continuons de les étudier, ce n’est pas par habitude « réac ». Il y a là conservatisme, mais au sens où la culture est par essence conservatrice. Elle se fiche des autoproclamés « progressistes », ces philistins pour qui tout changement, quel qu’il soit, est intrinsèquement positif et qui, incapables de discernement, se réjouissent de tout appauvrissement de l’esprit, de tout assèchement de l’humain. Leur échelle de valeurs ne leur sert qu’à descendre : ils militent explicitement pour l’effacement de la complexité, de la richesse de la langue ou d’une œuvre, qu’ils ne jugent qu’à l’aune de leur propre inculture.

Si Molière nous fait toujours rire lorsqu’on le lit ou qu’on le voit jouer, ce n’est pas parce que son humour nous rappellerait celui des « youtubeurs », selon une comparaison idiote commise par un éminent professeur sur France Culture. Faire rire est très difficile, et Molière y réussit avec finesse et gourmandise d’abord et avant tout parce qu’il ne se contente pas de chercher le rire ; comme tous les grands clowns humanistes, il nous élève. L’immense efficace de Molière, l’apparente évidence, la simplicité, la justesse des fables de La Fontaine ne doivent rien au hasard et tout à l’intelligence de leurs auteurs. Leurs œuvres touchent à l’universel et participent à l’édification du monde commun ; elles sont notre héritage, leur transmission est notre devoir.

Cincinnatus, 8 mars 2021


[1] L’abêtissement à l’œuvre laisse penser que le film Idiocracy est une pochade optimiste,

[2] « Cancel culture » en anglais, comme l’exige ce nouveau produit d’importation.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Comment on réécrit les livres”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s