La trahison des images

Amoureux de la Vérité et rêveurs de sagesse, tremblez ! Rien ne pourra plus être tangible, certain, étayé, tenu pour réel : la suspicion doit accompagner chaque « information » – bienvenue dans l’ère de la « post-vérité » et des « fake news ». Ces mots, produits d’importation, désignent-ils des phénomènes à tel point nouveaux qu’il n’existait pas de termes ni de concepts pouvant les décrire ? Sans même évoquer Platon, Descartes ou Nietzsche, leurs questionnements et leurs usages du doute, constatons la vénérable ancienneté de notions comme intox, manipulation, trucage, mensonge ou propagande qui ont toujours existé et ont prospéré sous toutes les formes de régimes politiques et d’organisations sociales. Alors… quoi de neuf sous le soleil ou dans la Caverne ? L’angoisse vaguement paranoïaque devant les possibilités qu’offre la technique en matière de détournement des images et vidéos n’est-elle qu’une mode inventée par les cyniques postmodernes pour se faire frémir artificiellement ?

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De la presse aux chaînes d’information en continu puis aux réseaux sociaux : l’évolution des médias et, partant, du rapport à l’information, à sa production comme à sa réception, oblige à poser la question à nouveaux frais – non plus celle, simplement, du contrôle et de la vérification de l’adéquation entre images et faits, mais bien celle de la nature-même de l’information. Nous sommes abreuvés en permanence des créations de tout le monde et n’importe qui, dans une accélération qui provoque une saturation des capacités humaines. Le matraquage des images sans lien logique entre elles autre qu’une juxtaposition clipesque crée une accoutumance voire une dépendance comparable à celle de toute drogue (il n’y a qu’à voir nos comportements compulsifs devant nos écrans) et nous asservit au mode de fonctionnement de la technique.

Cette instantanéité de l’information ne renvoie donc pas seulement à la possibilité d’avoir accès à l’événement en même temps qu’il se déroule, sans décalage temporel ni spatial, mais bien à une synchronisation forcée du récepteur à l’émetteur, de nous à la démultiplication simultanée des sources. L’effet caisse de résonnance des réseaux sociaux crée le « buzz » par la répétition narcotique à chaque clic amplifiée et interdit la suspension de l’esprit nécessaire à l’absorption et à l’analyse. Les réactions se calquent sur le modèle du réflexe myotatique qui n’a pas besoin de faire intervenir le cerveau et se contente d’un aller-retour avec la moëlle épinière. Je vois je like ; je vois je retweete. La vitesse, grisante, enivrante, dicte sa loi.

Dans ces conditions, les images ou, mieux encore, les vidéos de quelques secondes, font effraction dans toute leur crudité sans laisser à un point d’interrogation la possibilité de s’interposer. Et sont prises pour réalité plus réelle que le monde matériel. Tout vérification est superflue. Peu importe que les sources en soient inconnues : l’image s’impose par sa seule force. Que la production de ces vidéos ait pu, a contrario, prendre un temps infini en coupes et montages, cela apparaît d’autant moins et s’avère ainsi d’autant plus efficace. Et quand l’effet « sur le vif » n’est pas feint (ce qui est le plus souvent le cas), aucune place n’est laissée au hors-champ, au contre-champ, à l’avant ni à l’après : l’image, fixe ou animée, n’existe qu’en elle-même, décontextualisée, holiste. Elle se renforce même de l’intégration de quelques mots ajoutés sans référence ni explication, censés la commenter et pris pour argent comptant. Fiat buzz et factum est buzz.

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N’en déplaise aux naïfs croyant à une morale de contes de fées, l’asymétrie entre l’ineptie et sa révélation rend le vrai toujours plus coûteux que le faux. Démentir, expliquer, prouver… prennent infiniment plus de temps et d’énergie que la simple énonciation d’un mensonge. La « loi » empirique dite de Brandolini l’énonce ; les participants aux réseaux sociaux le vivent. Rumeurs, paranoïas collectives comme délires individuels, aussi farfelus soient-ils, se répandent avec une facilité et une évidence dont ne pourront pas même rêver leurs détracteurs. Les don Quichotte postmodernes luttent contre la bêtise et le complotisme, contre les mystifications et les manipulations – combat de plus en plus illusoire à mesure que les techniques de détournement s’améliorent et deviennent indécelables. Tous les régimes autoritaires (et pas mal d’autres démocratiques) se sont amusés à tordre l’histoire et l’actualité en en tripatouillant les images avec un bonheur variable. Quand on en a les moyens, comment résister à l’envie de faire disparaître des personnages encombrants des photos ?

Un nouveau stade est pourtant atteint avec des techniques de détournement à la puissance auparavant inconnue.

La propagande bascule dans un nouvel âge : il ne s’agit plus de forger de faux documents, de travestir le réel en retouchant des photos, même à une échelle industrielle, ni de piéger l’adversaire par des enfumages plus ou moins élaborés. Le développement des logiciels de traitement de l’image et de la vidéo nous transporte dans un monde où tout est possible – les seules limites étant celles de l’imagination. Avec le succès du « deepfake » qui permet, par exemple, de remplacer dans une vidéo le visage d’un individu par celui d’un autre, il est dorénavant possible de faire dire ce que l’on veut à qui l’on veut, sans même disposer de moyens hollywoodiens. Et la faiblesse tant des capacités techniques de détection des faux que des possibilités de riposte offre une conviction d’impunité aux manipulateurs.

L’utilisation ludique de ces outils participe à mithridatisation des esprits, prêts à gober tout et n’importe quoi. On n’y voit qu’un nouveau jeu, auquel ne s’attache aucune considération éthique, morale ni politique : quelques grincements à peine lorsque tournent mal des canulars imbéciles ou qu’un fait divers rappelle qu’ils servent aussi à combler la frustration sexuelle d’odieux pervers [1]… anecdotes vite oubliées dans le flux continu des images et du buzz. Dans le climat à la fois de suspicion généralisée envers tout discours d’autorité et de crédulité crétine à l’égard du bombardement quotidien d’images, l’emploi de tels outils dans des campagnes de dénigrement, de diffamation ou d’orientation de l’opinion se révèle trop tentant pour n’être pas adopté, tant son efficace semble garantie. À tel point que les perspectives de perturbation des élections, notamment par l’ingérence d’États étrangers, deviennent de plus en plus crédibles.

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Est insupportable la tendance actuelle à faire porter sur l’école le poids de tous les maux de la société. Pourtant, c’est là que tout se joue. Pour apprendre aux jeunes générations à ne plus se faire avoir par ce qu’ils voient défiler sous leurs yeux, à n’être plus les jouets de toutes les manipulations, quel qu’en soit le degré de sophistication, l’idée, séduisante a priori, d’intégrer plus explicitement encore dans les programmes scolaires une « éducation à la lecture d’images » n’est que stupide. D’abord, parce que cela existe déjà, que c’est déjà fait, et plutôt pas mal par des professeurs qui doivent souvent improviser et se former eux-mêmes sur le tas. Ensuite, parce que ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Ce qu’il faut enseigner, c’est l’esprit critique, c’est l’usage de la raison, c’est la faculté de penser, ce sont les références historiques, culturelles et intellectuelles nécessaires à la compréhension du monde, c’est le questionnement des discours ainsi que les fondements de la rhétorique, c’est la recherche et l’identification de sources fiables, etc. etc. Autrement dit : une instruction solide pour former des esprits autonomes capables de réfléchir et de n’être plus les dupes des manipulateurs, des sophistes ni des démagogues. Hélas, ce n’est guère dans l’ère du temps.

Cincinnatus, 19 avril 2021


[1] Le « deepfake » a trouvé une application très populaire dans la création de vidéos pornographiques dans lesquelles les visages des participants sont remplacés par d’autres (célébrités ou connaissances personnelles)… avec toutes les conséquences abjectes que l’on peut imaginer pour les victimes de telles saloperies.

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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