Les lectures de Cinci : il était une fois la déshumanisation

La petite fabrique de l’inhumain, Marylin Maeso, Éditions de l’Observatoire, 2021.

la-petite-fabrique-de-l-inhumainLe livre en deux mots

La philosophe Maryline Maeso aime penser en bonne compagnie. C’est pourquoi elle a choisi Camus pour la guider – et nous avec elle – sur les tristes chemins de la déshumanisation. Par une lecture fine de La Peste et d’autres textes du grand humaniste qui éclairent ce roman, elle explore les mécanismes à l’œuvre dans les entreprises de réduction de l’homme à moins que lui-même. La cécité des Oranais nous révèle nos propres renoncements à l’essentiel, nos propres accommodements avec l’ignoble. L’aller-retour lancinant entre l’écriture camusienne et notre société de l’obscène [1] permet de mieux comprendre comment la mithridatisation des esprits fonctionne : comment l’insignifiant s’empare de nous, à notre corps consentant, par le truchement coupable des bouffons bouffis de haine et de cynisme, et notre veulerie de victimes volontaires du buzz [2]. Sous l’égide de Camus, Marylin Maeso réhabilite l’humanisme, cet idéal galvaudé et calomnié, en en montrant la puissance, à la fois d’horizon de l’action et de guide éthique [3] – contre les idéologies identitaires qui cloisonnent l’humanité et enferment les individus [4]. Il faut lire Marylin Maeso, et ensuite il faut relire Camus… toujours relire Camus.

Où j’ai laissé un marque-page

Le chapitre « Liberté, j’expie ton nom », dont les trois parties consacrées aux cas de Charlie Hebdo, Samuel Paty et Mila – la deuxième, en particulier, dans laquelle, non contente de dresser un réquisitoire implacable contre les complicités ignobles qui, par aveuglement idéologique ou veulerie, ont accompagné le bourreau de l’enseignant jusque bien après son acte, elle démonte avec une rigueur de philosophe et une précision de chirurgien les confusions, sophismes et faux arguments qui leur servent de justifications [5].

Un extrait pour méditer

Cette bouffonnerie sans fin pourrait à prêter à rire, si ses conséquences n’étaient préoccupantes. Tels les Oranais de La Peste, nous constatons, inquiets et impuissants, la montée de propos haineux et complotistes ainsi que des violences qui en découlent, faute d’avoir su prendre à temps la mesure de notre responsabilité collective. Responsabilité des chaînes qui offrent carte blanche et un rond de serviette à des vendeurs de haine ou de confusionnisme, dont les discours mensongers sont accueillis sans contradiction dans la perte de repères intellectuels et la défiance envers les autorités et institutions scientifiques qui fait le lit du conspirationnisme. Responsabilité des figures médiatiques comme des simples citoyens dans la brutalisation de nos échanges, la banalisation de la haine en ligne et le délitement du tissu social qui en découle. Responsabilité de tous, enfin, vis-à-vis du monde et de ceux qui souffrent dans l’indifférence des peuples qui. passés les élans de compassion et de colère consécutifs à la médiatisation fugace des tragédies mondiales alimentent, polémique après polémique, la machine à buzz qui recouvre de son tintamarre omniprésent les cris des oubliés. Étranges humanistes que ceux qui, quotidiennement accaparés par de vaines querelles téléphonées comme les concitoyens de Rieux par leurs affaires, laissent la déshumanisation se répandre par mille canaux. (p. 61-62)

Cincinnatus, 18 juillet 2022


[1] « La société de l’obscène ».

[2] « Le Maître et Hanouna » et « Éphémères icônes du buzz médiatique ».

[3] « L’universalisme n’est pas une idéologie comme les autres ».

[4] « Des identités et des identitaires » et « Cinquante nuances d’identitaires ».

[5] « Complices ! ».

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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