Les mots perdus

Rien n’est plus maltraité aujourd’hui que la langue. Affadie, affaiblie, abandonnée… le massacre se déroule dans un silence assourdissant puisque que ceux-là qui devraient la chérir et la défendre s’en fichent éperdument. Le vocabulaire se rabougrit, les nuances disparaissent, les mots aux variations subtiles sont remplacés par leurs versions anglo-saxonnes qui perdent l’essentiel de leurs significations dans le voyage transatlantique… ne subsiste qu’un langage sans finesse ni grandeur, seulement utilitariste, à peine efficace pour une communication formelle mais sans doute parfaitement adapté à la culture de l’avachissement [1] : à quoi serviraient une grammaire évoluée et un lexique étendu pour commander sa pitance en ligne ?

Lire la suite…

Une nouvelle ère puritaine

American Gothic, Grant Wood (1930)

Écr.l’inf.

Les rabat-joie et les tristes sires, les petits Torquemada et les grands inquisiteurs, les puceaux de bénitier et les barbus façon balai à chiotte, les coincés du cul et les peine-à-jouir, les donneurs de leçon et les père-la-moraline, les philistins et les philodoxes… quelles que soient leurs obédiences, leurs religions, leurs doctrines et leurs névroses, ils peuvent tous se réjouir : ils sont les maîtres de notre temps, les grands ordonnateurs de la morale de l’époque, les procureurs des bonnes mœurs et les bourreaux de toutes les déviances. L’esprit de pesanteur règne sur notre société qui, d’ennui, se laisse séduire par les puritanismes les plus cons. Ça pue le curé froid !

Lire la suite…

Iran : la libération d’un peuple

Je n’aime pas traiter ici de l’actualité la plus à vif – je préfère laisser la chouette de Minerve s’éveiller à la nuit tombée. Il y a pourtant des événements qui appellent le témoignage direct et la réflexion concentrée au présent de l’instant historique ; il faut alors les entourer des plus grandes précautions autant que de l’humilité la plus sincère. Ce qui s’est passé ce week-end en Iran exige d’être prudent… mais également d’assumer une forme d’engagement. Ce que nous vivons ces jours-ci sera probablement perçu par les historiens des prochaines générations comme l’équivalent de la chute du Mur de Berlin ou celle des tours jumelles : l’élimination (peut-être) de l’un des régimes les plus criminels au monde. Soyons donc lucides mais ne boudons pas notre plaisir, pour une fois, de vivre des temps intéressants. (J’ai écrit ce billet hier soir dans l’urgence et un train – je ne l’ai donc pas autant poli que ce que j’aurais voulu, que mes lecteurs ne m’en veuillent pas trop.)

Lire la suite…

Du massacre des Iraniens et du sexe des anges (Asha Emen)

La Calomnie d’Apelle, Sandro Botticelli (vers 1495)

Derrière le pseudonyme d’Asha Emen, il y a une femme extraordinaire que j’ai la chance de compter parmi mes meilleurs amis. Iranienne par naissance, Française par passion, Asha, puisque je dois l’appeler ainsi pour la protéger et pour protéger les siens, Asha nous fait un cadeau inestimable : ce texte passionné et passionnant qui sonne comme un appel à la France, cette patrie qu’elle a choisie, un appel à comprendre ce qui se déroule en Iran, cette patrie qu’elle voit aujourd’hui essayer se libérer dans le sang, la douleur et la mort, du joug terrible qui l’écrase depuis 1979, en cherchant dans la réconciliation avec son passé la force de se construire un avenir. Pour saisir ce qui se passe dans l’une des plus anciennes et des plus riches civilisations du monde, pour les Iraniens qui meurent en ce moment même parce qu’ils se font une certaine idée de la liberté qui devrait résonner aux oreilles de notre nation comme un vieux chant bien connu et nous prendre aux tripes, il faut lire, relire et faire lire ce magnifique texte d’Asha.

*

Des sacs de cadavres, des chiffres aberrants. Ils savent que ces assassins vont leur tirer dessus et ils y vont. Lire la suite…

Liberté

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix (1830)

L’homme est né libre, et par-tout il est dans les fers.
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

Le premier terme de notre devise républicaine est peut-être le plus mal compris et le plus mal traité. Quoique (ou puisque) tout le monde l’emploie à tout bout de champ, on lui prête des définitions parfois étonnantes, souvent incompatibles, toujours ambiguës ; ce que certains désignent comme liberté ressemble à s’y méprendre à ce que les autres nomment servitude. Ainsi le concept sert-il des visions du monde, des idéologies et des présupposés anthropologiques radicalement différents. À tel point que, plus on parle de liberté, moins on sait de quoi l’on parle ; et que tout dialogue au sujet de ce concept fondamental finit immanquablement par se perdre dans des abîmes d’incompréhension mutuelle [1].

Lire la suite…

Iségorie ?

Vue idéale de l’Acropole et de l’Aréopage à Athènes, Leo von Klenze (1846)

L’iségorie, concept central dans la démocratie athénienne, assure à tous les citoyens le droit égal à la prise de parole au sein de l’agora. Contrairement aux apparences, pourtant, l’iségorie n’appartient pas au seul régime de l’égalité mais peut-être plus encore à celui de la liberté. L’égalité de parole garantit d’abord et avant tout la liberté d’expression ; l’iségorie en est, en quelque sorte, le reflet au miroir de la démocratie. A priori, tous les citoyens sortis de l’ombre du domaine privé pour entrer dans la lumière du public, cet espace d’apparence où chacun partage paroles et actions dans l’objectif d’édifier un monde commun, disposent de la même légitimité à exprimer leur opinion, leur vision du monde, leur conception du bien commun et de l’intérêt général. Quels que soient son métier, sa richesse, ses origines, ses croyances ou ses chromosomes, tout citoyen, par le seul fait qu’il est citoyen, possède le même droit inaliénable de prendre part au politique et de constituer le souverain.

Lire la suite…

Liberté des uns, contrôle des autres

Le Tasse à l’Hôpital Sainte-Anne de Ferrare, Eugène Delacroix (1839)

Il y a, dans l’idéologie néolibérale [1] et, plus encore, dans sa manière de s’appliquer, un paradoxe apparent : d’un côté, une défense lyrique de la liberté (malgré une définition discutable), en particulier individuelle et économique ; de l’autre, une volonté de contrôle dont l’intensité et le périmètre ne cessent de s’accroître. N’y voir qu’une contradiction ou une hypocrisie ferait passer à côté de l’essentiel.

Lire la suite…

Tous responsables !

411px-jheronimus_bosch_011
La Nef des fous, Jérôme Bosch (1500)

Il y a de quoi désespérer, tant l’offre politique est affligeante. De tous les côtés : de sinistres pantins identitaires, des clones tristes néolibéraux ; aucun dirigeant d’envergure, doté d’un minimum de culture et du sens des responsabilités ; rien que des velléitaires n’ayant pour toute justification de leur ambition qu’un pitoyable : « après tout, pourquoi pas moi ? ». Les derniers squatteurs de l’Élysée ont bien montré l’exemple.
Lire la suite…

Passe sanitaire : les vertiges de la déraison

tableau_louis_pasteur
Louis Pasteur, par Albert Edelfelt (1885)

Ce billet est doublement exceptionnel. D’abord, il interrompt la série estivale des « lectures de Cinci » que vous retrouverez lundi prochain avec (encore) un bouquin formidable à lire à tout prix. Ensuite, il traite d’un sujet de l’actualité brûlante (en cet été pourri, il n’y a bien que cela pour nous réchauffer), alors que, normalement, je préfère laisser l’écume aux réseaux dits sociaux. Ces histoires de passe sanitaire prennent néanmoins un tour si inquiétant que je m’essaie à donner, à mon tour, mon avis sur le sujet [1].
Lire la suite…

Les lectures de Cinci : le courage d’une jeune femme

Je suis le prix de votre liberté, Mila, Grasset, 2021.

9782246827894-001-TLe livre en deux mots

Depuis deux ans, Mila est menacée de mort. Elle a 18 ans. Tout le monde pense connaître « l’affaire Mila », tant elle a été médiatisée. Dans ce livre, la victime expose les faits et la manière dont elle a vécu – et vit encore – leurs conséquences. Lire la suite…