RN : la grande illusion

Le RN de Marine Le Pen n’est pas le FN de Jean-Marie Le Pen. La petite entreprise familiale a bien changé.
Certains, pourtant, préfèrent feindre de croire le contraire et garder leurs vieux réflexes – aussi contreproductifs soient-il. Beugler « nazis » à chaque apparition médiatique de cadres ou militants de ce parti ne sert à rien, sinon à se faire plaisir. Il y a beaucoup d’onanisme chez les autoproclamés « antifascistes ».
D’autres,  a contrario, pourraient se laisser tenter par le chant qu’entonnent les sirènes du RN. Sensibles aux discours en rupture évidente avec ceux que le parti tenait du temps du fondateur, ils pensent y voir la résurgence d’un républicanisme tombé en disgrâce dans tout le reste du champ partisan. Poudre aux yeux ou révolution idéologique ?

L’histoire des origines du FN est bien connue. Rassemblement hétéroclite d’anciens SS mais aussi de résistants et de communistes, de membres d’Ordre Nouveau, d’antigaullistes partisans de l’Algérie française, de barbouzes au curriculum épicé, de nationalistes xénophobes, d’anciens poujadistes, de catholiques traditionalistes ennemis déclarés de la République, etc., le parti tient d’abord et avant tout grâce à la personnalité de Jean-Marie Le Pen. Le tribun spécialiste ès provocations l’incarne à tel point que les seconds couteaux peinent à exister dans l’espace public et n’émergent que lorsqu’ils rompent avec le chef… leur éphémère destin politique s’achevant presque aussitôt. La ligne idéologique, quant à elle, varie peu durant les presque quarante années de son règne (1972-2011), même si, dans le domaine économique et social, le néolibéralisme effréné des années 1980 et 1990 et ses emportements antiétatiques finissent par s’estomper (en apparence) à la fin des années 2000 – pendant sa campagne de 2007, le candidat dénonce par exemple le « capitalisme financier planétaire » puis, à propos de la crise financière, il tance en janvier 2009 les « apprentis sorciers de l’économie » dans des discours virulents très éloignés des principes défendus quelques années plus tôt. L’influence de Marine Le Pen, alors vice-présidente et dont le projet de « dédiabolisation » a commencé dès 2002, n’est pas pour rien dans cette inflexion qui va se poursuivre et s’amplifier sous sa présidence.

La première période après sa prise de pouvoir est marquée par l’amplification de ce mouvement. Autrement dit : on purge ! L’idéologie est nettement réorientée, sous la direction de Florian Philippot, éminence grise de la présidente. Le discours a de quoi étonner : défense des services publics, souveraineté nationale, références à De Gaulle… les résultats, jusqu’en 2017 sont encourageants, tant aux élections municipales, européennes et sénatoriales de 2014 qu’aux départementales de 2015. Les régionales, quant à elles, paraissent plus mitigées puisque le FN obtient des scores élevés mais échoue à prendre la tête d’une région. Alors que la mue doctrinale se poursuit en accentuant la dimension « souverainiste », des dents grincent ; la querelle des Anciens et des Modernes se rejoue. Puis vient l’élection présidentielle de 2017. Pendant toute la campagne, les deux lignes s’affrontent : souverainisme et étatisme d’un côté, programme classique du FN mêlant identitarisme et néolibéralisme de l’autre. Marine Le Pen s’effondre au second tour et déçoit aux législatives. Les frustrations depuis longtemps accumulées trouvent là l’occasion d’enfin s’exprimer. Le rôle central que joue Philippot depuis plusieurs années dans la transformation du parti et sa stratégie de « triangulation » pour séduire les électeurs de gauche font de lui la cible de toutes les frustrations. L’échec lui est imputé. Le conseiller et vice-président tombe en disgrâce.

Avec le départ de Florian Philippot, artisan de l’orientation « sociale-souverainiste » du FN, le parti semble devoir naturellement revenir à sa doctrine historique, incarnée notamment par Marion Maréchal Le Pen, malgré son retrait de la vie politique. Il n’en est rien. De la fin de l’année 2017 jusqu’à aujourd’hui, Marine Le Pen poursuit au contraire l’évolution du discours public entamée avec l’entreprise de « dédiabolisation ». Encouragée à la fois par l’exemple de Trump aux États-Unis, par la concurrence que lui livre Mélenchon dans la captation de l’électorat populaire dont une grande partie vote déjà pour elle et par l’effraction du mouvement des Gilets jaunes dans l’espace public, elle tente le dépassement du souverainisme par un « populisme » assumé. L’idéologie et la stratégie se confondent dans la tentative de récupération des colères, de coagulation des frustrations, de capitalisation des ressentiments. Elle cible ainsi la « France périphérique » qui se sent abandonnée des autres partis et qui se tourne de plus en plus vers le parti d’extrême droite. La geste des ronds-points subit les tentatives de récupérations parallèles du mouvement des Gilets jaunes par les partis mélenchoniste et lepéniste, permettant à ce dernier d’affirmer un peu plus encore son positionnement de porte-parole et défenseur du peuple [1]. Marine Le Pen concentre ainsi ses discours sur la demande de sécurité – au sens large puisque tout à la fois sociale, économique, culturelle, physique… – et prend le contrepied tant du macronisme que de la gauche-coucou [2].

Il est regrettable que le terme « populisme » soit aujourd’hui galvaudé et serve de synonyme à « démagogie ». Comme s’il était indigne de parler du peuple, de parler au peuple. Le discours du RN de Marine Le Pen n’est pas tant populiste que démagogue. Le modèle du « catch-all party », proposé par Kirchheimer dans les années 1960 et maintes fois repris et retravaillé depuis, lui convient plutôt bien jusqu’à un certain point… même s’il s’applique dorénavant à la plupart des partis politiques français, mouvement macroniste en tête. Cherchant à séduire le plus de citoyens, le RN soigne l’emballage et donne à chacun ce qu’il a envie d’entendre, piochant dans les références fondamentales aussi bien de la gauche que de la droite. Ainsi a-t-il pu récupérer sans résistance des mots et concepts reniés par les autres forces politiques, bien qu’ils appartiennent à leurs histoires et traditions : laïcité, nation, patriotisme, autorité, école, instruction, institutions, immigration, souveraineté, République… autant d’éléments fondamentaux de l’identité collective, politique, française, jadis assumés tout particulièrement par les mouvements et partis républicains, y compris à gauche, et beaucoup moins par l’extrême droite. Cet accaparement du champ sémantique républicain et de son arsenal conceptuel ne peut que mettre mal à l’aise les républicains sincères lorsqu’ils voient un adversaire historique tenir des discours bien plus proches de leurs propres convictions que ceux des partis censés hériter des combats passés. Quel comble d’entendre des dirigeants du RN adopter des accents gambettistes ou jauressiens quand les chefs de la gauche singent Gobineau !

Il y a pourtant là une imposture majeure. L’utilisation de ce vocabulaire sert d’abord et avant tout la stratégie de triangulation élaborée pour attirer les électeurs déçus par la gauche, en se positionnant sur le terrain habituellement occupé par celle-ci – signe non seulement du sentiment de force qui habite le RN (traiter de sujets qui parlent aux électeurs du camp adverse sans craindre de perdre, ce faisant, ceux qui forment son propre socle) mais aussi de la faiblesse de la gauche. Plus fondamentalement, en reprenant des notions qui font résonner à leurs oreilles une musique qu’ils reconnaissent, Marine Le Pen et son parti peuvent tordre subrepticement le sens de ces mots par glissements successifs et réguliers. Quand ils prétendent, par exemple, défendre la laïcité là où tous les autres partis ont immanquablement failli, il faut bien voir le « deux poids deux mesures » qu’ils souhaitent instaurer entre religions et la conception plus concordataire que laïque qui domine et détermine leurs propositions ; quand ils diagnostiquent l’effondrement de l’instruction et de l’autorité des enseignants, il ne faut pas oublier la haine profonde qu’ils vouent à ces mêmes enseignants, perçus comme tous « gauchistes » et responsables de la situation, ni les liens qu’ils entretiennent avec l’école privée confessionnelle ; quand ils affirment leur attachement à l’État et aux services publics, il faut surtout compter sur l’élimination qu’ils préparent du statut de fonctionnaire, les agent publics étant tous ramenés à leurs supposées fainéantise et accointances avec la gauche ; quand ils se font les champions de la souveraineté populaire et de l’indépendance nationale, il faut rappeler leur aliénation à des intérêts étrangers et leur servilité envers des puissances fort peu démocratiques ; etc. etc. Cette manière de vider mots et concepts de leur sens pour leur en donner de nouveaux en tout étrangers à ce qu’ils signifient vraiment, ce rapport manipulatoire et instrumental aux définitions et au vocabulaire rappellent étrangement les méthodes appliquées par les identitaires de l’autre rive. Les uns et les autres ont beau se détester mutuellement, on les retrouve, après la lune de miel des manifestations contre le mariage pour tous, de nouveau main dans la main pour remodeler l’imaginaire collectif par l’intermédiaire de la langue.

Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’incohérence entre discours et action politique. Les promesses sociales et républicaines disparaissent comme par enchantement au moment du vote, quelle que soit l’assemblée dans laquelle siègent des représentants du RN ; de même que se craquèle rapidement le masque rationnel et raisonnable avec le soutien aux complotistes et conspirationnistes de diverses obédiences. Il y a là quelques indices de ce que serait leur exercice du pouvoir… sans doute guère meilleur que celui de Macron ou de Mélenchon. Et, ce qui compte le plus, en contradiction certaine avec les discours destinés à accroître leur électorat. La séduction que ceux-ci exercent sur certains républicains se fonde sur un mensonge. Militants, cadres et proches de la direction du parti en témoignent, aréopage aux convictions bien éloignées de la Weltanschauung républicaine. L’opposition elle-même entre les lignes incarnées d’une part par Marine Le Pen, en apparence républicano-compatible, et, d’autre part, Marion Maréchal et Éric Zemmour, plus néolibérale et identitaire, quoique sans doute réelle, est grandement surjouée. En effet, il est stratégiquement bien vu de paraître marginaliser les partisans d’une vision plus « traditionnelle » ou « radicale ». Tout en cristallisant de son côté l’électorat correspondant et en bénéficiant de ses réseaux – dont Marine Le Pen a besoin et qui forment la colonne vertébrale réelle du parti –, la narration peut se construire sur les bases d’une image plus lissée, plus recommandable, afin de draguer ceux qui, autrement, rechigneraient à côtoyer les infréquentables. Mais tout ceci n’est qu’un leurre.

Pas question, toutefois, de hurler au « retour du fascisme », aux « heures les plus sombres », au « ventre encore fécond » et autres billevesées aussi fausses que confortables et contreproductives. Le RN n’est pas un parti fasciste. Raciste non plus, d’ailleurs : qu’il y ait des racistes au RN, je n’en doute pas, qu’ils y soient plus nombreux que dans les autres partis, c’est possible. Mais tous les anathèmes, toutes les rodomontades de pacotille ne servent strictement à rien. Seuls y croient (si tant est qu’ils y croient franchement !) ceux qui les éructent. Et pendant ce temps-là, le RN travaille et se prépare à prendre et à exercer le pouvoir. Ils abordent des sujets qui, jusque-là, ne faisaient pas partie de leur « fonds de commerce » et construisent un diagnostic parfois juste sur les maux dont souffre la nation française. Ils ont compris que leur force réside dans leur capacité à parler à ce peuple qui n’intéresse personne d’autre. Je comprends les citoyens de la France périphérique, perdants de la mondialisation et de toutes les politiques menées depuis quarante ans, qui choisissent le RN (tout en étant souvent lucides quant à sa volonté et ses capacités à résoudre leurs problèmes) et cèdent au sophisme entendu depuis bien des décennies : « après tout, on a essayé tous les autres, pourquoi pas eux ? » [3]. Je comprends les colères et les résignations, les déceptions et les tentations. Je comprends aussi certains républicains qui, désespérés par les trahisons répétées, voient d’un œil intéressé les évolutions du RN et se montrent sensibles à la petite musique qu’il joue. Le surgissement, au RN, d’idées qui étaient, jusqu’à il y a peu, celles défendues par d’autres partis me semble néanmoins une illusion. Une illusion certes séduisante ; mais une illusion. Lorsque je regarde ceux qui pourraient former le gouvernement de Marine Le Pen, les intérêts qu’ils défendent, la vision du monde qu’ils défendent, je ne vois pas là la solution à la crise que nous traversons. Imaginer seulement Marion Maréchal ministre de l’Instruction publique devrait faire frémir tous les républicains. Entre Macron, Mélenchon et Le Pen, il existe une voie à rouvrir, authentiquement républicaine, qui nous sorte de ce jeu à trois mortifère.

Cincinnatus, 5 décembre 2022


[1] La définition de celui-ci restant problématique… voir notamment : « Au nom du peuple ».

[2] Alors que dans sa campagne de 2017 Jean-Luc Mélenchon s’était lui aussi adressé à cet électorat, sa conversion aux thèses identitaires le conduit à un clientélisme étroit vers la bourgeoisie des centres-villes et le lumpencaïdat des banlieues, laissant de nouveau le champ libre à Marine Le Pen en 2022.

[3] D’ailleurs, soit dit en passant, la prétention du RN à une virginité politique devrait commencer à sérieusement sentir le réchauffé : voilà un demi-siècle que ce parti participe au débat public, qu’il présente des candidats à toutes les élections, qu’il en remporte même certaines, qu’il est un acteur majeur de la vie politique française… bref, s’exonérer ainsi de toute implication dans la situation actuelle quand on en est au contraire coresponsable relève d’une mystification de plus en plus difficile à défendre !

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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