Tous responsables !

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La Nef des fous, Jérôme Bosch (1500)

Il y a de quoi désespérer, tant l’offre politique est affligeante. De tous les côtés : de sinistres pantins identitaires, des clones tristes néolibéraux ; aucun dirigeant d’envergure, doté d’un minimum de culture et du sens des responsabilités ; rien que des velléitaires n’ayant pour toute justification de leur ambition qu’un pitoyable : « après tout, pourquoi pas moi ? ». Les derniers squatteurs de l’Élysée ont bien montré l’exemple.

Les politiques menées depuis quarante ans l’ont été par des dirigeants bien prompts à s’exonérer de toute responsabilité. Ce sont eux qui ont sciemment appliqué une idéologie capitularde d’avilissement de l’État, d’abdication de la souveraineté, de dilapidation du patrimoine national, de destruction des services publics, d’abandon des entreprises privées, d’anéantissement des territoires ruraux, de sacrifice des banlieues aux mafias religieuses et identitaires, d’abaissement de la France au profit d’intérêts étrangers, etc. etc. Qu’ils en répondent !

Certes, ils n’ont pas pris le pouvoir par la force mais par les urnes. Mais que faire, lorsque tous ceux qui se présentent aux élections ne sont que les petits propagandistes de la même idéologie ? Les règles du jeu ne sont-elles pas truquées dans la mesure où le choix électoral n’en est pas un ? Peut-on encore sérieusement parler de démocratie et de république, quand le pouvoir réel est confisqué par des intérêts privés et des technocrates qui savent s’entendre entre eux sur le dos des peuples ?

La colère est un sentiment politique légitime.
Et pourtant, elle ne peut être dirigée uniquement contre les politiques et leurs amis, contre cette oligarchie qui trahit la nation.
Car je ne peux me résoudre à la paresse des explications uniques et univoques. Elles me sont toujours suspectes.
La responsabilité de l’état de décomposition avancée du politique repose-t-elle seulement sur leurs épaules ? Avons-nous les représentants que nous méritons ?
La nullité de l’offre politique nous correspond assez bien, je dois le reconnaître.

George Orwell avait théorisé la notion de « common decency », la « décence commune », comme cette morale individuelle par laquelle on sait, intuitivement, qu’il y a des choses qui ne se font pas, non par crainte de représailles, mais simplement par humanité, par souci de conserver un monde vivable. Orwell la percevait encore vive dans les classes populaires, en opposition aux élites bourgeoises qui, pour beaucoup, ne s’en souciaient plus guère. Elle semble, aujourd’hui, avoir complètement disparu.

Le peuple atomisé, la nation annihilée, ne laissent qu’un agrégat d’individus. Artificiellement recomposée en « opinion publique » par les techniques du marketing, on fait parler la foule comme une unité factice, là où ne demeure qu’une masse coagulée. Entre les sondages qui fabriquent de toute pièce le discours qu’ils colportent, et les porte-voix biaisés des réseaux dits sociaux dont le fonctionnement repose sur le buzz et les éructations des meutes, l’ochlocratie s’installe comme double parfait de l’oligarchie.

Et pour le plus grand bonheur des individus plongés volontairement dans les divertissements et diversions narcotiques que lui sert l’industrie du spectacle – ne faudrait-il pas plutôt parler de « l’industrie du spectaculaire », pour bien montrer combien nous avons passé une nouvelle étape, un nouveau degré ? La société de l’obscène ne reconnaît plus la différence entre la fiction et la réalité tant les codes de mise en scène produisent des représentations similaires et interchangeables. Hypnotisés par la succession à haute fréquence des images décontextualisées, la distance avec le réel devient distance avec l’humain, avec l’autre. Le solipsisme se marie très bien avec la déshumanisation ; le culte de soi avec la réification de l’autre.

Triste conception de la liberté que de la réduire à la volonté toute-puissante d’enfants capricieux réclamant la satisfaction immédiate de tous leurs désirs. Ainsi sombrons-nous dans la culture de l’avachissement. Écroulé sur mon canapé, j’imagine maîtriser le monde par la magie de mon téléphone. Je veux tout, tout de suite, sans effort. Uber, Deliveroo… les marques de notre modernité disent combien toute forme de conscience politique, sociale – aux sens premiers de ces termes : ceux qui définissent un lien avec les autres – devient une incongruité archaïque. Comme tout ce qui relève de l’attention aux autres, de la transmission. Qu’attendre d’une société qui raille les dernières figures d’autorité, laisse crever ses vieux et assassiner ses enseignants, et confie ses enfants aux bons soins éducatifs de Maître Cyril Hanouna ?

Nous sommes responsables de nos complicités, coupables de nos désertions. Alors, on y revient toujours : l’engagement politique, la vertu civique, l’honneur de servir l’intérêt général, etc. etc., oui ! oui ! oui ! Point de République sans républicains – nous devons être et faire des républicains. Soit. La tâche semble cependant impossible tant nous nous vautrons dans le confort de l’asservissement consumériste. Nous méritons ces chaînes que nous adorons.

Cincinnatus, 4 octobre 2021

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Tous responsables !”

  1. Relire Tocqueville, encore et toujours.
    Et dépasser le constat pour engager l’action.
    Individuellement d’abord, puis collectivement, avec les moyens du bord.
    Renvoyer ces cliques à leurs foyers.

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