Le naïf qui a récemment tenté d’ouvrir un fichier qu’il avait créé dans les années 2000 (ou, pour les plus inconscients ou téméraires, dans les années 1990) se reconnaît rapidement à sa mine déconfite face aux tourments existentiels que provoque l’impossibilité à retrouver les mots ou les images d’une époque dont le souvenir se heurte au mur de l’obsolescence numérique. Que restera-t-il, dans cinquante ou cent ans, de ce que nous produisons aujourd’hui ? Et, sans doute pire encore, de tout ce qui a été produit jusqu’à nous, et dont nous sommes les héritiers négligents ? [1]
Quelle chance ont ces nouvelles générations ! Elles vivent une époque en tous points formidable. L’horizon de leurs possibilités n’a jamais été aussi large.
Je n’aime pas traiter ici de l’actualité la plus à vif – je préfère laisser la chouette de Minerve s’éveiller à la nuit tombée. Il y a pourtant des événements qui appellent le témoignage direct et la réflexion concentrée au présent de l’instant historique ; il faut alors les entourer des plus grandes précautions autant que de l’humilité la plus sincère. Ce qui s’est passé ce week-end en Iran exige d’être prudent… mais également d’assumer une forme d’engagement. Ce que nous vivons ces jours-ci sera probablement perçu par les historiens des prochaines générations comme l’équivalent de la chute du Mur de Berlin ou celle des tours jumelles : l’élimination (peut-être) de l’un des régimes les plus criminels au monde. Soyons donc lucides mais ne boudons pas notre plaisir, pour une fois, de vivre des temps intéressants. (J’ai écrit ce billet hier soir dans l’urgence et un train – je ne l’ai donc pas autant poli que ce que j’aurais voulu, que mes lecteurs ne m’en veuillent pas trop.)
Ah ! quel plaisir d’être électeur !, Honoré Daumier
On se plaint à chaque nouvelle élection, on se lamente devant les chiffres de l’abstention ; de tous les côtés, on geint, on gémit, on surjoue les pleureuses en jurant que le « premier parti de France », qui ne cesse de croître, va maintenant refluer, sera désormais la préoccupation principale, enfin la cible de toutes les attentions, promis-juré-craché-croix-de-bois, on vous a entendus, Français qui vous abstenez, qui votez avec les pieds, qui préférez aller à la pêche qu’aux urnes, si si, même qu’on a vraiment saisi votre message, jusque-là, on était un peu dur de la feuille, on n’était pas sûr d’avoir bien tout interprété comme il fallait… mais cette fois, c’est pas pareil, ça y est vraiment, on a compris.
Jeune Homme à la fenêtre, Gustave Caillebotte (1876)
Ça y est : j’ai pris ma carte au RN. Tu t’en doutais depuis un moment ; cette fois, c’est fait. J’ai bien regardé partout, j’ai benchmarké tous les partis et, franchement, y a pas photo : pour faire carrière en politique, le RN, c’est le meilleur investissement pour l’avenir.
Fin décembre dernier, le député du Val d’Oise Carlos Martens Bilongo abandonne tout surmoi et livre, avec une franchise formidable, le fond de sa « pensée » raciste et misogyne dans un média communautaire. Sa collègue à l’Assemblée, la députée de Paris Sarah Legrain, lui propose sur les réseaux sociaux de « l’aider à se déconstruire » pour se débarrasser de sa misogynie (parce que le racisme, on s’en fout, n’est-ce pas ?). Immédiatement, c’est l’hallali : de quel droit cette femme blanche ose-t-elle reprendre un homme noir ? Accusée de reproduire ainsi les pires schémas colonialistes, traitée de « fémonationaliste » (on y reviendra dans un instant), l’odieuse bénéficiaire d’un « privilège blanc » (idem) est déchirée en public par une foule sentimentale de militants insoumis aussi obsédés par la race qu’une escouade du Ku Klux Klan à l’heure où mûrissent les fruits étranges. Quant à Bilongo, personne dans son camp n’exige de lui la moindre excuse… qu’il présentera pourtant dans un communiqué d’une hypocrisie exemplaire. Bienvenue, cher lecteur, dans le monde merveilleux de l’intersectionnalité !
Les Collecteurs d’impôts, Marinus van Reymerswale (XVIe s.)
« On paie trop d’impôts ». Certes. Ce cri universel réunit tous les individus, tous les peuples, tous les pays, toutes les sociétés. Il faut néanmoins avouer qu’à l’agacement bien compréhensible se mêlent souvent la mauvaise foi et le ressentiment. Car, quel que soit le montant réellement prélevé de toutes les manières possibles – et, dans ce domaine, l’imagination humaine n’a guère de limite –, c’est toujours trop : celui qui se voit délesté de 70 % de ses revenus réclame un rabais à 50, celui à qui on prend 30 % milite pour descendre à 10… et même lorsqu’on n’en paie point, on voudrait encore en payer moins. Il serait d’ailleurs, au contraire, bien difficile de trouver quelqu’un qui affirmerait sincèrement vouloir en payer plus… en-dehors d’une clique de quelques milliardaires provocateurs qui s’offrent ainsi à intervalle régulier un petit coup de pub à la générosité feinte. Trop d’impôts, donc ? Mouais. Mais pour quoi faire ? et surtout : « où va l’argent ? », se demande-t-on avec, cette fois, quelque justesse.
La Calomnie d’Apelle, Sandro Botticelli (vers 1495)
Derrière le pseudonyme d’Asha Emen, il y a une femme extraordinaire que j’ai la chance de compter parmi mes meilleurs amis. Iranienne par naissance, Française par passion, Asha, puisque je dois l’appeler ainsi pour la protéger et pour protéger les siens, Asha nous fait un cadeau inestimable : ce texte passionné et passionnant qui sonne comme un appel à la France, cette patrie qu’elle a choisie, un appel à comprendre ce qui se déroule en Iran, cette patrie qu’elle voit aujourd’hui essayer se libérer dans le sang, la douleur et la mort, du joug terrible qui l’écrase depuis 1979, en cherchant dans la réconciliation avec son passé la force de se construire un avenir. Pour saisir ce qui se passe dans l’une des plus anciennes et des plus riches civilisations du monde, pour les Iraniens qui meurent en ce moment même parce qu’ils se font une certaine idée de la liberté qui devrait résonner aux oreilles de notre nation comme un vieux chant bien connu et nous prendre aux tripes, il faut lire, relire et faire lire ce magnifique texte d’Asha.
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Des sacs de cadavres, des chiffres aberrants. Ils savent que ces assassins vont leur tirer dessus et ils y vont. Lire la suite…
Brigitte Bardot n’existe plus. BB, elle, persiste dans nos imaginaires. Le décès de l’idole a déclenché des réflexes devenus habituels : aux hommages enamourés se sont opposées les nécrologies perfides. Sublime incarnation de la féminité et de la liberté ou immonde suppôt de l’extrême droite, Bardot a continué de faire couler l’encre et le fiel, même dans sa mort – qui est aussi celle, plus que symbolique, d’une époque.