Le syndrome Batman

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Franchement, Docteur, je ne sais pas quand ça commencé ni si quelque chose a déclenché tout ça mais, d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais supporté l’injustice. Aucune injustice. Quelle qu’elle soit. D’où qu’elle vienne. Aussi infimes ou généralisées qu’elles soient, toutes les injustices me foutent dans une rogne pas possible. Déjà, à l’école, je ne supportais pas que des gamins me piquent mes jouets mais, ce qui m’énervait encore plus, c’était quand ils prenaient ceux des autres. Les plus petits, les plus faibles, à chaque fois qu’ils se faisaient maltraiter, à chaque fois je m’interposais et m’en prenais encore plus dans la figure. Regardez-moi : question musculature, sur l’échelle qui va du plant de tomates à Schwarzenegger, j’ai toujours été à peu près au niveau Woody Allen… Il n’y a que dans les films ou dans la bible que le petit mec nerveux étale d’un coup le gros bourrin deux fois plus grand que lui – dans la vraie vie, les miracles ça n’existe pas. Bref. J’ai continué à vouloir réparer toutes les injustices et toutes les incivilités qui me sautaient au visage. Vous connaissez la BD Krän le barbare ? J’aime bien sa devise : « Y a des jours où faut pas m’chercher. Et y a des jours tous les jours. » Moi, c’est un peu pareil. Par exemple, ce week-end je suis encore descendu à 3h du matin parce que mes voisins faisaient une fête… comme toutes les semaines. Je leur ai fait remarquer que s’ils chopaient le Covid à 25 entassés dans l’appart, ils pourraient au moins avoir la décence de ne pas encombrer les hôpitaux et de rester crever chez eux. Bon, ils n’ont pas trop apprécié… mais enfin !, le civisme c’est quand même pas compliqué, non ? Pareil dans la rue : en ce moment, il y a des travaux devant chez moi qui bloquent toute la circulation. Du coup, les cyclistes prennent les trottoirs pour des autoroutes. Je n’en peux plus de devoir expliquer à ma gamine de trois ans, qui a déjà failli être fauchée par une de ces ordures à roulettes, qu’elle risque sa vie sur les trottoirs parce que des imbéciles trouvent plus pratique de rouler dessus que de prendre la rue d’à côté. Tous les jours, quand je sors de chez moi et que je manque de me ramasser un vélo dans la tronche, je les morigène… ok je les engueule comme pas possible. Foutredieu ! Ils ne peuvent pas respecter un minimum les autres ? Alors oui, l’incivisme, la bêtise, l’égoïsme, ça me fout hors de moi. Pour moi, Docteur, les veaux qui veulent monter dans le métro avant que vous ne soyez sorti ou le type qui fraude le fisc et planque son pognon dans un paradis fiscal, tout ça c’est pareil : ils placent leur égoïsme au-dessus des lois et s’exemptent des règles communes. À cause d’eux, tous les soirs je me couche en colère et tous les matins je me lève fâché. Tenez, puisque je parle du métro, une fois, juste à côté de moi deux jeunes touristes japonaises se sont fait emmerder par un type bourré : il leur parlait très fort à quelques centimètres du visage, essayait de leur toucher les cheveux… vous voyez le genre de connard. Les deux filles n’entravaient rien à ce qui leur arrivait et étaient terrifiées. Évidemment, je suis intervenu. Le gars s’est détourné vers moi ; je le tenais à distance, à la fois pour m’éviter son haleine éthylique et pour qu’il ne me tombe pas dessus tant il tanguait. Au premier arrêt du métro j’ai fait signe aux deux Japonaises de descendre, ce qu’elles ont pu faire… après que tous les autres passagers ont courageusement fui cette partie du wagon pour en rejoindre l’autre bout ! Y compris des mecs de deux têtes plus grands que moi. Il en aurait suffi d’un autre pour m’aider et on aurait délicatement foutu l’ivrogne sur le quai pour qu’il décuve peinard… mais non : tous ces pleutres apathiques ont préféré détourner la tête et s’enfuir. Vous savez le pire dans cette histoire ? J’en veux moins au pauvre poivrot qu’aux lâches qui ferment les yeux, trop heureux que quelqu’un d’autre fasse ce qu’ils devraient tous faire ensemble. C’est la même chose avec les voisins mal-élevés ou les cyclistes dangers publics : j’ai l’impression de faire ce que chacun devrait faire… et si nous nous comportions tous ainsi, la plupart des emmerdeurs s’abstiendraient de faire les conneries qui pourrissent la vie des autres ! Sauf que personne n’ose prendre ses responsabilités, personne n’ose se risquer à assumer son bête rôle d’individu pris dans une collectivité, personne n’ose se bouger. Dans ce genre de situation, le danger est infiniment dilué à mesure qu’on est plus nombreux à réagir. Si je suis tout seul, je ne fais peur à personne et je suis à peu près sûr de m’en prendre une, alors que si nous sommes plusieurs, la crise est immédiatement résolue. Sauf que je suis toujours tout seul, comme un con, face au monde avec ma bite et mon couteau. Bande de couards ! Cet individualisme veule me débecte autant que le massacre de la langue française par la novlangue et le globish, autant que la destruction de la culture commune, autant que le spectacle de la misère, de la bêtise et de la méchanceté. Nous vivons dans une société de l’obscène : les esprits sont complètement mithridatisés, le bombardement continu d’images dégueulasses, alternant réel et fiction avec les mêmes codes graphiques, a fini par atrophier toute humanité en nous. Alors je m’enfade, comme on dit chez moi. Je sais bien, Docteur, que ce n’est pas bon pour mon ulcère, pour mon moral, pour moi, pour tout… Comme disait feue ma grand-mère : « Laisse pisser le mérinos ! ». Tous mes proches me le répètent : « Laisse tomber, ça ne sert à rien ». Je sais bien que ça ne sert à rien ! Et ça me déprime encore plus. Et ça m’exaspère encore plus. Et c’est sans fin. Vous savez, un peu comme Batman, dans les BD ou les films : il passe son temps à se battre contre toutes les injustices, contre tous les méchants mais à chaque fois qu’il en met un en prison ou à l’asile, il y en a toujours un autre qui arrive : il sait que c’est inutile mais il continue. Et plus il continue, plus il sombre dans une névrose sacrificielle qui confine à la folie. Moi c’est pareil sauf que je n’ai ni ses gadgets ni ses arts martiaux. Vous me direz, lui, il n’a pas Twitter ; ça équilibrerait presque. Pour ça, Twitter, c’est génial : je peux passer mon temps à râler, vilipender, tempêter, tonitruer… c’est inépuisable. Ok, c’est encore plus inutile que dans le monde réel, mais un de ces exutoires ! Un bon coup de gueule sur Twitter, ça ne change rien, ça ne débouche sur rien, mais ça vous fout une de ces patates pour au moins… trois minutes… Ok. Pathétique, n’est-ce pas ? Je sais. Je suis lucide : tout ça, c’est du divertissement, ou de la diversion, comme vous voulez. Plus ça va, plus je me dis que je ressemble un peu trop à ces faux justiciers autoproclamés que je combats par ailleurs : tous ces « woke », tous ces décolonialistes, indigénistes, intersectionnels, que sais-je encore, qui s’inventent des combats pour faire fructifier leur bizness. Ces nouveaux inquisiteurs sont mes principaux adversaires en ce moment : je vomis leur confiscation et leur perversion de la justice. Ils prennent leurs névroses pour des actes militants. Leur vision du monde antiuniversaliste et antihumaniste est à l’opposé de ce que je défends, moi. Ils sacrifient les autres pour leur intérêt personnel alors que je lutte pour l’intérêt général. Vous me direz : ils ne sont pas les seuls : tous les idéologues qui calomnient l’humain me font le même effet – je tape tout autant sur les néolibéraux et sur les transhumanistes, sur les idolâtres des dieux Progrès ou Pognon, sur les ennemis de la science et les amis de l’obscurantisme, sur les abrutis complotistes et les débiles sectaires, sur les religieux orthodoxes et orthopraxes… je cogne pareil, c’est-à-dire sans me retenir. Je vous l’ai déjà suffisamment rabâché, Docteur : je navigue entre Camus et Gary – pour moi, l’horizon d’action, c’est la dignité humaine. Dès qu’elle me semble remise en cause, je sors la sulfateuse. Pas étonnant qu’avec mon humanisme pour étendard, je chavire dans la misanthropie, non ? Un jour, un ami juif m’a dit : « en fait, si t’étais juif, ce serait pareil mais beaucoup beaucoup plus simple ». « Pourquoi ? », je lui ai demandé. « Parce qu’au moins tu aurais de l’humour ! », il m’a répondu. Je n’ai pas compris. Bref… Ah non… je vois que j’ai encore laissé passer l’heure. Désolé, Docteur, je file : la colère m’appelle. À la semaine prochaine !

– À la semaine prochaine, Monsieur Wayne.

Cincinnatus, 26 avril 2021

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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