
J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité.
Franz Kafka
400
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Ce quatre-centième billet aurait dû être le dernier. Comme auraient dû l’être, déjà avant lui, le deux-centième, le trois-centième et tant d’autres. Quatre-cent billets. Et bientôt dix ans que ces carnets ont débuté.
J’aime cette ambiguïté de la langue française qui fait entendre de la même manière la question de la cause et celle du but : pourquoi ? pour quoi ?
Pour quoi écrire ? Pourquoi écrire ? Questions triviales et insolubles. Tous ceux qui ont pris au sérieux leur graphomanie, profession ou passe-temps, s’y sont heurtés.
Pour ma fille ; et peut-être pour elle seule.
Pour ceux qui nous succéderont sur les barricades idéologiques et dans les tranchées politiques que nous aurons occupées ; pour qu’ils trouvent quelque réconfort dans leur solitude.
Pour mes contemporains, mes semblables, mes frères, qui vivent aujourd’hui les mêmes ébranlements.
Pour tous les géants à l’ombre passée desquels je grandis ; j’essaie de conserver vivantes leur parole et leur pensée.
Pour le monde commun.
Parce que la critique de cette « modernité » qui nous écrase me semble nécessaire : veuleries et impostures doivent être exposées, de même que toutes les tentatives de nier l’universelle dignité de l’homme. J’ai l’immodestie de vouloir faire œuvre de moraliste (presque) pas moralisateur, de dire ce que je vois, avec mes doutes et mes biais, mes hésitations et mes limites.
Répondre à l’urgente nécessité de la révolte, qui naît de la conscience de l’absurde ; porter la plume dans la plaie, là où cela fait le plus mal, entre misanthropie et humanisme. Avec cynisme et innocence (Nietzsche)… avec aussi autant de justice et de justesse que possible.
Comme il est difficile de penser contre soi !
L’écume ne m’intéresse qu’à titre récréatif. Je lui préfère, d’une part, l’exploration des grandes profondeurs, dans cette obscurité où gît et se cache ce qui nous agit et nous agite et, d’autre part, l’aveuglante lumière du ciel des idées. Effleurant à la fois la mer et le ciel – méditerranéen toujours – œuvrer sur la terre des hommes, à l’ombre apaisante de ces vieux oliviers aux troncs tordus et déchirés et à la sagesse millénaire.
Chacun mène son combat comme il le peut, avec les armes dont il dispose. L’écriture en est une. Oh ! Aucune illusion. Vanitas vanitatis, etc. : mes logorrhées prêchent dans le désert. Leur audience microscopique, aussi sympathique (ou pathologiquement haineuse [1]) soit-elle, leur interdit tout effet réel. Peu importe.
Il y a quelque chose d’un peu obscène dans cet exercice d’exhibition ; assumer la prétention, l’arrogance indélébile ; se soumettre au danger de l’hybris. Écrire, et publier surtout, tout en contenant à chaque instant le petit Savonarole qui tous nous habite.
Un peu de franchise : j’écris, aussi, par besoin. Parce que ça me gratte. Parce que j’aime cette ivresse qui vaut bien celle des autres drogues. Malgré la souffrance qu’entraîne chaque mot écrit, pesé, effacé, réécrit dans un mouvement de repentir… malgré le temps infini qu’il me faut y consacrer, au détriment de tout le reste… il y a comme une urgence, comme un manque à toujours combler. L’écriture comme une toxicodépendance : difficile d’échapper aux clichés.
Et puis ces montagnes russes émotionnelles, cette boulimie de mots qui s’assèche d’un coup et laisse derrière elle un vertige et l’incapacité de poser une seule phrase. L’angoisse d’un lundi sans billet – ou pire : d’un billet publié qui ne l’aurait pas mérité.
Le temps : voilà l’ennemi !
Autant de moins pour lire. (Mais la lecture enrichit l’écriture autant qu’elle l’empoisonne. Lorsque j’ai découvert le Voyage de Céline, il y a vingt-cinq ans, il m’a fallu six mois pour pouvoir écrire de nouveau quelque chose qui ne fût pas une risible parodie du style célinien… et je me méfie toujours aujourd’hui des livres qui me séduisent, plus encore que de leurs auteurs.)
Autant de moins pour agir. Le « partage de la parole et de l’action », Arendt, etc. Il y a pourtant toujours de la lâcheté dans le choix de l’auteur plutôt que de l’acteur. Sauf ceux qui réussissent à vivre les deux. C’est pourquoi j’aime tant Camus ou Gary.
Autant de moins pour vivre. Ma fille, me reprocheras-tu, quand tu liras ces lignes écrites pour toi (si, un jour, il te prend la drôle d’idée de les lire), de n’avoir pas été avec toi au moment où je les écrivais ?
Alors : à quoi bon ?
Depuis un moment maintenant, je me sens enfermé. Avec la nauséeuse sensation de tourner en rond, de réécrire à chaque fois le même billet. Appauvrissement du style, du vocabulaire, des concepts et des images. Affadissement de la pensée. Facilité d’une virtuosité d’opérette.
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
Le nouveau me manque.
Alors je maquille l’ancien.
Certes, bien des auteurs (tous, d’une certaine manière ?) n’ont jamais écrit qu’un seul livre, parfois des dizaines de fois. Un peu comme deux miroirs en vis-à-vis qui réfléchissent à l’infini le néant entre eux. (J’aime cette image.)
Le temps et, donc, la mort (« vieux capitaine » !) qui toujours m’observe.
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche.
Ainsi auraient dû s’achever ces carnets : par un billet sur la mort. Il viendra peut-être, si je réussis, un jour, à l’écrire.
Cincinnatus, 9 septembre 2024
[1] Je ne rechigne certainement pas à la dispute idéologique ni à la castagne politique : je les recherche même – elles affermissent la pensée autant qu’elles ébranlent les certitudes mal ancrées. Mais je ne cesse de m’étonner de l’agressivité gratuite des trolls confortablement embusqués derrière leur écran, de leur obsession malsaine qui les pousse à perdre un temps infini en insultes et provocations, ici ou sur les réseaux dits sociaux, simplement parce qu’ils ne sont pas d’accord avec ce que je peux écrire ou penser – ou, le plus souvent, avec ce qu’ils imaginent que j’écris ou que je pense : comme si lire ce qui est écrit était trop leur demander. Certes, nihil novi sub sole : la connerie est « la plus grande puissance spirituelle de tous les temps », comme le disait si justement le grand Romain Gary. Mais je vois dans ces déferlements de violence gratuite, d’inculture plastronnante, de bêtise au front de taureau… un symptôme supplémentaire de ce que j’appelle la société de l’obscène.

Bonjour, Eh bien moi je vous lis depuis quelques mois et j’ai même donné l’adresse de votre blog à quelques-uns de mes amis, des désemparés de ce temps qu’ils vivent sans le comprendre. Je vous lis et vous me manquiez pendant votre interruption (mais il faut bien prendre des vacances!) . Non que je sois toujours d’accord … mais votre pensée, vos réflexions m’étaient devenues un peu comme des balises, des repères. Je me disais, devant tel ou tel événement : » tiens mais qu’en pense Cinci ? »e Je suis certaine que je ne suis pas la seule à vous lire et apprécier et que le temps qu je rédige ce courriel, il y aura beaucoup de commentaires qui vous diront la même chose. Dès qu’on émet une opinion surtout si on a la fâcheuse idée de l’étayer sur des faits et une argumentation pertinente , ça attire le troll, c’est ainsi . J’ai renoncé pour cette raison à parler politique sur les réseaux sociaux . Moi non plus je sais pas pour qui j’écris et depuis plus de 60 ans…j’ai fait cependant quelques rencontres encourageantes. . Ce sont des bouteilles à la mer, quel que soit le genre d’écriture qu’on adopte. Bon courage à vous !J.FISCHER Sénèquele Jeune : » J’en ai assez de peu, assez d’un, assez de pas un. » Lettresà Lucilius, VII,11 : Satis sunt mihi pauci, satis est unus, satis est nullus. Citépar Montaigne, Essais,livre I, » De la solitude » (exemplaire de Bordeaux, 1588).
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Dans ce désert où emerge la monumentale connerie des femmes et des hommes qui ont délaissé la beauté et à la justice, vous avez votre place pour les aider à se rapprocher de la lucidité. A bientôt. L.L.
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Tout simplement merci Cinci.
Que vous continuiez ou que vous arrêtiez de publier vos billets, ils laisseront une trace d’intelligence dans un univers numérique, souvent il est vrai, de bêtise crasse…
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Merci à vous !
Cincinnatus
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Bonjour,
en tout c’est c’est toujours un plaisir de vous lire !
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Cher Cinci, cette lassitude nous la ressentons tous et ce sentiment que nos efforts sont vains. Mais il suffit de vous lire et de vous rencontrer sur ces blogs et réseaux pour reprendre espoir et force. Merci.
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