La privatisation de l’espace public

Café de la Paix, Constantin Korovine (v. 1939)

Paris est en train de crever. Certes, elle n’est pas la seule : d’autres villes françaises subissent le même sort. Mais notre capitale demeure sans doute l’exemple le plus éclatant et le plus navrant de ce à quoi l’incompétence et l’idéologie de ceux qui la gouvernent peuvent conduire. La politique dictée par le clientélisme ne s’intéresse qu’aux copains (c’est-à-dire à ceux qui ont la chance d’appartenir au même monde que les élus) qui profitent ainsi pleinement de la confiscation de l’espace public et de la disparition forcée de la vie publique, sur fond d’extension infinie de l’égoïsme individualiste.

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Quel funèbre paradoxe ! Comme c’est le cas en ce moment à Montmartre, dès qu’un projet de « piétonisation » surgit, il suscite émois et angoisses… chez ceux-là même qui devraient s’en réjouir : la « piétonisation » est dorénavant devenue synonyme d’exclusion des piétons et des habitants ! Sous couvert de diminuer la place de la voiture dans la ville (objectif déjà discutable en soi), il s’agit en effet le plus souvent de convertir de force l’espace public en une juxtaposition d’espaces privés voués à la domination de petits potentats selon la traditionnelle loi du plus fort.

Marchands à la sauvette qui pullulent dans tous les quartiers supposés touristiques, joggers en lycra fluo qui courent au milieu des promeneurs en ne leur laissant d’autre choix que de se pousser ou d’être bousculés, fous furieux du guidon qui colonisent trottoirs et passages piétons, terrasses de cafés qui laissent généreusement à la valetaille non-consommatrice une bande étroite où ne peuvent circuler ni poussettes ni fauteuils roulants… ni souvent piétons eux-mêmes, aussi sveltes soient-ils, contraints de descendre sur la rue ou de se contorsionner entre chaises, tables et même pots de fleurs gigantesques explicitement destinés à interdire tout passage… Les rues sont devenues le théâtre d’une guerre de chacun contre tous que le vieux Hobbes n’aurait sans doute pas reniée, et dont les piétons, promeneurs et flâneurs sont toujours les victimes : « il règne une peur permanente, un danger de mort violente. La vie humaine est solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève [1]. »

La place exorbitante donnée complaisamment au lobby cycliste, ajoutée à l’impunité absolue accordée aux cyclopathes qui s’accaparent voies publiques et trottoirs pour en faire leurs pistes d’entraînement personnelles, conduit non seulement à une insécurité réelle des passants mais également à un étranglement, conçu à dessein, des circulations. L’embolie que connaissent les centres-villes des métropoles, Paris en tête (mais allez donc aussi faire un tour ailleurs, à Montpellier par exemple), atteint notamment les bus, régulièrement annoncés avec une demi-heure voire une heure d’attente alors qu’il s’agit d’un moyen de transport en commun véritablement populaire, et tous les usagers de la rue qui ne peuvent pas se plier aux caprices des intégristes du pédalier et enfourcher le mode de transport le plus égoïste qui soit. Belle réussite : moins de voitures mais plus de bouchons ! Les commerçants en souffrent et plient bagage, laissant derrière eux, au mieux, des chaînes sans âme ni vertu uniquement dédiées à la consommation standardisée, au pire, des pas-de-porte vides qui donnent à des axes jadis florissants comme le BoulMich des airs de ville fantôme de western. Quant aux artisans, écœurés de la guerre qui leur est directement menée, beaucoup ne se déplacent plus dans certains quartiers parisiens… voire ne mettent même plus les pieds dans la capitale.

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Alors que reste-t-il aux Parisiens ? L’ivresse de festivités artificielles. Paris est une fête… pourtant, devant le clinquant cloaque qu’est devenue la ville, Hemingway en recracherait son whisky, bien que les bistrotiers qu’il fréquentait volontiers fassent désormais la loi. Certes, le printemps revenu, le pique-nique retrouve ses attraits fort sympathiques, de même que verres et repas en terrasse font partie de la culture et il ne me viendrait pas à l’idée, alors que je conchie les rabat-joie de toutes espèces, de me refuser les plaisirs de la convivialité.

Mais l’extension infinie d’une festivité standardisée, hystérisée, dans une démarche mercantile d’un côté, consommatoire de l’autre, encouragée et imposée par l’appropriation unilatérale des trottoirs et jusqu’à des rues entières fermées par les commerces de bouche pour y installer leurs terrasses à la légalité le plus souvent très contestable conduit, de fait, à l’interdiction de toute autre utilisation de l’espace public. En plus court : bistrotiers et homo festivus s’allient pour faire chier le monde.

Et, au premier chef, les passants et les résidents. En effet, le refuge nécessaire dans l’intime devient impossible pour bien des habitants soumis à l’effraction dans leur foyer des nuisances qui privatisent l’espace public autour d’eux. Bruits, musique, cris, odeurs, bagarres… l’exubérance privée qui détruit l’espace public n’épargne pas l’espace intime de ceux qui sont contraints de vivre à proximité (quand ils n’ont pas la chance de subir l’insécurité et la violence du trafic et de la consommation de drogue à ciel ouvert dans la rue et au pied de leurs immeubles !).

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La responsabilité des élus est accablante, qui sont les premiers à privatiser l’espace public. Les dirigeants politiques s’imaginent maîtres et propriétaires de la ville, qu’ils saccagent avec gourmandise. Or ils sont là pour servir ses habitants, non pour les dominer de toute la hauteur de leur moraline ; ils ont reçu un mandat pour améliorer la vie de tous les administrés, non pour flatter leurs minuscules clientèles et rendre impossible la vie de ceux qu’ils considèrent comme indignes d’habiter leur ville. D’une part, ils confondent l’argent public et leurs propres deniers, et arrosent de subventions associations alliées, groupuscules affidés et lobbies amis quand, d’autre part, ils pourrissent sciemment, volontairement, l’existence de millions de gens, l’assument en ricanant et ne comprennent même pas le problème.

Alors que les politiques publiques ont vocation à réduire les tensions et à pacifier l’espace public en en régulant les différents usages, elles se voient corrompues par des petits besogneux combinards à courte vue, des Machiavel du pauvre, des dirigeants politiques sans vision ni talent obnubilés par leur seule réélection et dont l’imagination sans limite invente sans cesse de nouvelles interdictions pour mieux protéger leurs chouchous du risque de croiser les gueux. Les « zones à faibles émissions » ou ZFE, encore une belle trouvaille de la novlangue, ne sont que des remparts dressés pour empêcher tout ce qui n’est pas bobo trentenaire sans enfant et en bonne santé d’entrer dans des quartiers devenus des bastions d’entre-soi. L’idéologie identitaire est encore une fois à l’œuvre, se répand et phagocyte l’espace pour mieux séparer, balkaniser, pulvériser la nation en petites chapelles d’ignorance et de ressentiment. Élus pour servir les citoyens, ils encouragent la haine et la destruction de la Cité.

Sont ainsi, de fait, chassés de l’espace public tous les un-peu-plus-vieux et les très-jeunes, les cacochymes et les valétudinaires, les malades et les douloureux, les bancroches et les handicapés, les blessés et les fatigués, les ouvriers et les artisans, les parents-à-poussettes et les piétons-à-pieds, les incompétents-de-la-bicyclette et les allergiques-de-la-trottinette, les banlieusards-qui-traversent-Paris-en-voiture et les provinciaux-qui-viennent-de-temps-en-temps-pour-le-boulot-ou-garder-leurs-petits-enfants, les illettrés-du-numérique et les incapables-des-gadgets-technologiques, les pauvres et les miséreux, les accidentés-de-la vie et les oubliés-du-monde… (liste non exhaustive et non contractuelle), en un mot, les losers.

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Sans doute y a-t-il dans l’extension du privé dans le public un phénomène anthropologique plus profond et plus large. L’ablation du surmoi chez un nombre croissant d’individus permet l’expression désinhibée de tous les caprices et de tous les égoïsmes. Le respect des règles élémentaires de la vie en société semble parfaitement ringard. Nous nous comportons comme si nous étions chez nous dans l’espace public… ou plutôt non : jamais, sans doute, la plupart d’entre nous n’oserions nous comporter aussi mal chez nous, et laisser derrière nous notre propre espace privé dans un état aussi abject que celui dans lequel nous laissons l’espace public.

Tout cela repose sur l’idée folle que ce qui est à tout le monde, l’espace public, serait à chacun ou à personne. Ce sophisme donne une excuse à tous les comportements destructeurs de l’espace public. À chacun : tout le monde peut s’en servir à sa guise, comme s’il lui appartenait ; à personne : personne n’assume la moindre responsabilité quant à son entretien ni à sa conservation dans un état acceptable et vivable pour les autres. Après tout, pourquoi se gêner ? Relèvent de la même logique les trois chars à gosses qui occupent ensemble la moitié du bus ou du métro, les pique-niques géants pendant lesquels les quais, interdits à toute autre activité, se transforment en open bar général, l’exhibition de sa vie personnelle à tue-tête et de goûts musicaux douteux par l’intermédiaire de dispositifs à l’acoustique à la fois nasillarde et grésillante dans les transports en commun ou dans la rue, l’utilisation du moindre mur, lampadaire et recoin comme urinoir, les rodéos urbains qui mettent en danger, outre la vie des sacs d’hormones débiles qui pratiquent ces activités, celle des habitants, etc.

Autant de comportements face auxquels personne ne bronche, par peur ou indifférence, chacun étant trop occupé par son écran, enfermé dans son propre monde dont l’autre est exclu. Ainsi dresse-t-on des murs à la fois symboliques et physiques pour se séparer des autres [2]. La privatisation de l’espace public débute lorsque j’installe mes affaires sur la place à côté de moi pour empêcher quiconque de venir s’asseoir près de moi. Érosion continue de la politesse (qui vient de polis) et de l’urbanité (qui vient de urbs) : j’impose à l’autre mon appropriation de l’espace – trottoir, banc, parc, rue… –, je refuse la possibilité d’une rencontre et je crée autour de moi un cercle de plus en large dans lequel l’autre est indésirable, d’où il est banni ; je cannibalise l’espace bien au-delà des limites normales, acceptables qui devraient être les miennes ; je ne pense plus l’autre que comme une nuisance que je dois fuir, éloigner voire éliminer.

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Finalement, la privatisation de l’espace public de Paris et des centres-villes rappelle furieusement celle des territoires abandonnés de la République, comme une version rose bobo de ces zones de non-droit qui se développent avec la complicité d’élus locaux – ces quartiers entiers soumis non plus à la loi commune mais à la domination brutale de mafias criminelles et/ou religieuses, et dans lesquels la tribalisation de l’espace public conduit immanquablement à des guerres de territoires entre bandes et clans qui se considèrent comme propriétaires du quartier et n’hésitent pas à filtrer les entrées et les sorties à des check-points pour assurer la tranquillité de leurs business et la bonne garde du cheptel féminin. Ce doit être cela qu’on appelle la « convergence des luttes » : la communion dans le confort de l’entre-soi et la mentalité de petits mafieux paresseux, à l’abri des responsabilités et exigences de la vie civile, à l’abri, surtout, de la loi commune – lumpencaïdat et bobos des centres-villes, même combat !

Cincinnatus, 5 mai 2025


[1] Thomas Hobbes, Léviathan, chap. 13.

[2] Je recommande l’écoute de l’excellente chronique d’Anne Rosencher du 3 avril dernier : « L’art de s’éviter en société ».

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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