La table rase

Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon, Domenico Ghirlandaio (1490)

En apparence, nihil novi sub sole : la guerre des Anciens et des Modernes, des vieux cons et des jeunes imbéciles, n’a jamais cessé et, génération après génération, le recyclage infini des postures fait des révolutionnaires d’hier les réactionnaires d’aujourd’hui. Il faut néanmoins délaisser l’écume pour s’intéresser aux profondeurs : la fracture générationnelle qui traverse notre société peut alors montrer quelques aspects inédits, tant dans sa nature que dans son ampleur. Rupture technologique, inculture assumée et volonté d’éradiquer symboliquement tout ce qui a précédé parce qu’identifié au Mal absolu convergent pour alimenter le fantasme de la tabula rasa.

Rupture technologique

La rupture générationnelle est peut-être d’abord une rupture technologique, les jeunes générations s’enorgueillissant d’être les premières à être nées un écran greffé à la main – on a les fiertés qu’on mérite. Or l’utilisation continue des gadgets techniques ne signifie en rien leur maîtrise réelle – tant s’en faut : faire défiler toute la journée des vidéos n’apporte aucune compétence informatique, pas plus que l’exhibition continue de soi sur les réseaux dits sociaux ne permet de comprendre le fonctionnement des algorithmes qui tournent derrière. Au contraire : l’illusion de posséder des aptitudes supérieures en informatique entretient et accroît l’arrogance de ceux qui pensent mieux savoir que leurs prédécesseurs comment utiliser ces gadgets, en même temps que leur propre asservissement aux machines. La technolâtrie et la dépendance vont de pair ; sans aucune distance à leurs écrans doudous, ils s’offrent gratuitement et volontiers à toutes les manipulations. Et ne voient même pas les chaînes de leur asservissement. La servitude devient servilité.

« Ok boomer ! »

Fortes d’un sacré complexe de supériorité appuyé sur cette conviction qu’elles incarnent la modernité technologique, les générations numériques méprisent leurs aînés qui ont connu un temps où les téléphones avaient un fil et ne servaient qu’à téléphoner, et les accusent de ne pas comprendre l’époque dans laquelle ils vivent. En un mot – le plus gentil, parce que les synonymes orduriers en sont nombreux – : d’être ringards. L’exil est prononcé : appartenant à un temps désormais révolu, les générations nées jusqu’aux premières années de la décennie 1980 (y compris, donc, ce que certains sociologues et démographes appellent la « génération X ») n’ont plus voix au chapitre. L’expulsion de l’espace public par l’injonction à se taire est symbolisée par le fameux « ok boomer ! » dans lequel « boomer » ne sert pas seulement à stigmatiser une classe d’âge plus ou moins précise mais aussi à disqualifier tous ceux qui ont le tort de ne pas penser correctement en leur collant une étiquette surannée d’appartenance à ce qui serait l’ancien monde, synonyme d’une culpabilité totale qui justifie l’interdiction de toute discussion.

Le passé sur le banc des accusés

Catastrophe climatique et environnementale, crises diverses et variées, guerres, épidémies, famines… chaque individu, au prétexte de sa date de naissance, est sommé de répondre de la culpabilité exorbitante de tous les maux, réels ou imaginaires, qui frappent le monde et les générations suivantes. La séparation est brutale et sans appel : rien de commun ne doit subsister avec le passé. Ce sont donc les idées mêmes d’héritage, de patrimoine et de transmission qui sont rejetées, comme en témoigne la fascination malsaine pour le vandalisme, le moche, le sale qui accompagne toutes les exhibitions violentes de vertu et de moraline. Il y a là comme un parfum de révolution culturelle chinoise, nos petits gardes rouges ayant troqué les défilés humiliants et les camps de rééducation pour les attaques en meutes sur les réseaux dits sociaux et les ateliers de formation à la bien-pensance. Les résultats demeurent identiques : la destruction de vies et l’annihilation du monde commun. Or, à calomnier le passé, on prend le risque de subir, à son tour les procès du futur. Peu leur chaut : le jeunisme n’est en réalité qu’une forme du présentisme, cet ethnocentrisme du présent.

La table rase

D’où la tentation d’une illusion fort séduisante : le sommet de l’évolution n’a qu’à se détacher du reste de la pyramide et se rêver incréé, sorti de nulle part. Le rejet de tous ceux qui ont précédé et la rupture des liens de la transmission permettent de s’inventer une virginité généalogique. Mieux encore : le fantasme de l’auto-création, de l’auto-enfantement, joue avec la croyance en une performativité du langage – je suis ce que je dis que je suis. Peu importe le réel, ma volonté toute-puissante suffit à le plier. Ou comment se payer une innocence absolue en fausse-monnaie. Le réel, la science (la biologie, par exemple), l’histoire, les faits, la vérité… tout ceci n’a aucune valeur devant la puissance démiurgique donnée à je. Ainsi peut-on laisser libre cours à son hybris pour décider tranquillement de la fin du monde – avec moi commence le nouveau monde parce que j’en ai décidé ainsi.

Tout se vaut… sauf moi

L’arrogance d’une telle boursouflure égotique ne s’arrête pas aux contradictions et inconséquences. Le relativisme qui assure crânement que toutes les morales se valent et que la vérité n’existe pas puisque chacun a la sienne accompagne très bien l’intolérance dogmatique, du moment qu’elle va dans le bon sens. L’incompréhension profonde de la laïcité par une immense partie des adolescents et jeunes adultes se double d’un indigeste gloubi-boulga qui mélange grandes envolées sur la tolérance et coexistence œcuménique dans un alignement de sophismes plus gros les uns que les autres. La notion mafieuse de « respect » détrône tous les principes universalistes pour sanctifier l’individu capricieux et ses droits imaginaires.

Générations ouin-ouin

L’image que donnent nombre d’individus de ces nouvelles générations est celle de petits tyrans puérils et hypersensibles. Le mélange explosif d’ignorance et d’arrogance caractérise ces générations offensées par tout ce qui peut contredire leurs certitudes et préjugés. Les écorchés vifs multiplient les caprices puérils et s’effondrent ou se mettent à gueuler à la moindre remarque : nous avons formé les rejetons de l’improbable mariage entre la nunucherie et la méchanceté, de véritables chemises brunes à fleurs qui, au nom de leur étroite et caricaturale conception du Bien, élèvent leur ego à la puissance de l’absolu et en écrasent toutes les normes communes. Pour les petits-enfants de Torquemada, bien à l’abri derrière leur écran, il ne s’agit même plus de justifier les moyens par la fin mais de réifier le monde et ses habitants à l’ordre des moyens mis au service de l’exhibition d’un ersatz de vertu ou, pour ceux qui n’ont pas sombré dans le wokisme, de la satisfaction immédiate de tous leurs désirs.

Le travail, c’est la santé !

Ces comportements s’avèrent particulièrement pénibles dans le monde du travail où prétention et désinvolture laissent pantois leurs aînés : refus d’assumer les tâches ingrates inhérentes à tout poste, conception élastique des horaires, désertion pure et simple à la première difficulté (voire avant), irrespect, insolence et conviction de mieux savoir que tout le monde, mépris pour l’expérience, confusion entre privé et professionnel, transformation du lieu de travail en cour de récré d’école primaire, refus goguenard des règles élémentaires de la politesse et du respect des autres (travailler en silence ? et puis quoi encore ? si tu n’aimes pas ma musique, tu n’as qu’à mettre un casque !)…

Tout est permis

Il n’y a pas que le monde du travail à se faire phagocyter : tout l’espace public est envahi et transformé en terrain de jeu privé. « On se lâche ! » : l’impératif ludique s’impose, tout doit être fun et gare aux rabat-joie qui oseraient s’élever contre cette disparition collective de tout surmoi qui fait passer les incivilités quotidiennes pour des expressions légitimes de la liberté individuelle. Je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux. L’autolimitation, nécessaire au partage harmonieux de l’espace public, vole en éclat avec le rejet des normes et laisse la place à la loi de la jungle et au règne de l’agressivité. Sans règles communes, la violence n’a plus de garde-fous, même chez des enfants très jeunes. Il est devenu courant d’entendre des élèves d’école primaire s’interpeller dans des termes des plus orduriers : comment peut-on laisser des enfants de sept ans s’apostropher à coups de « vas-y, fils de pute, suce ma bite, gros bâtard » (délicates saillies entendues régulièrement devant l’école de ma fille) ? Quant à la violence dont peuvent faire preuve des gosses à peine entrés dans l’adolescence, la multiplication des faits divers la fait basculer dans la catégorie des faits de société… que personne n’ose regarder en face.

Après l’Instruction publique puis l’Éducation nationale, bienvenue à la Garderie inclusive !

L’effondrement de l’instruction, débutée il y a une quarantaine d’années et appliquée consciencieusement par tous les ministres successifs avec l’appui actif et volontaire de la chaîne administrative d’un ministère à la dérive noyauté par l’idéologie, des syndicats d’enseignants tout aussi métastasés par le pédagogisme et des associations de parents d’élèves qui ne servent qu’à propager la calomnie et la haine contre les enseignants et à faire entrer dans l’école les pires obscurantismes, demeurera sans doute le crime le plus grave commis envers ces générations littéralement abandonnées à leurs déterminismes économiques, sociaux, religieux, tribaux… et, sous le prétexte de « bienveillance », à leur hybris. Nous avons dorénavant affaire à des gamins incapables de comprendre un texte simple dans leur langue maternelle, et surtout convaincus que cela est parfaitement normal : nous avons créé des générations d’imbéciles arrogants. Partout, le niveau est catastrophique : l’école primaire est devenue une vague garderie prétendument inclusive selon la novlangue en vigueur ; selon les critères d’il y a deux générations, la plupart des collégiens sont illettrés ; on s’extasie devant un lycéen qui lit un livre ; des étudiants de master en littérature ou science humaine ne savent même pas rédiger quelques phrases sans faire des fautes jadis inadmissibles en fin de primaire ; même les jeunes ingénieurs souffrent d’une inculture générale et scientifique épouvantable… Et cela ne dérange personne ! La culture de l’avachissement est si bien installée que toutes les alertes sont balayées d’un revers de main : à l’heure des mirages de l’IA, vouloir que les jeunes sachent lire, c’est réac !

Extinction des Lumières

De toute façon, la culture elle-même est réac. La bain d’inculture dans lequel nous nous mouvons sans nous émouvoir est devenu le milieu naturel des jeunes générations. À tel point qu’il faut s’en réjouir et s’en rengorger. Depuis que « intello » a pris la première place sur le podium des insultes à l’école, l’inculture passe pour un honneur et s’affirme aussi souvent que possible dans les espaces public comme privé. Le savoir est haï, la raison elle-même est suspecte, les superstitions les plus affligeantes faisant office de sagesse ; la confusion des faits et des opinions règne en maître sur les jeunes esprits mal formés et offerts sur un plateau à tous les obscurantismes.

La langue massacrée

Avec la culture, c’est la langue elle-même qui est massacrée. Rabaissée au rang de simple langage, elle perd toutes ses subtilités, moquées et calomniées par des ignares incapables de maîtriser plus de quatre cents mots de vocabulaire, dont une bonne partie ressortit à cette horreur de globish qui fait autant de mal à la langue de Molière qu’à celle de Shakespeare. L’orthographe, la grammaire, la conjugaison et la syntaxe sont dorénavant considérées comme oppressives par les jeunes générations – et on a même appris récemment que les majuscules elles-mêmes étaient vécues comme des contraintes insupportables !

La fin des références communes

Or la disparition d’une langue commune, partagée dans toute sa richesse et ses nuances, creuse plus encore le gouffre entre les générations. Avec elle, sonne la fin de la transmission d’une culture et de références communes. Après l’anéantissement de la culture classique comme lien, la culture populaire des générations précédentes sombre à son tour dans l’oubli. Littérature, musique, cinéma… les œuvres marquantes de la deuxième moitié du XXe siècle et même des premières années du XXIe demeurent inconnues aux nouvelles générations persuadées que le monde a commencé avec elles. La rupture de la continuité entre les générations marque la destruction du monde commun.

Générations fragmentées

À l’intérieur même des nouvelles générations, la fragmentation s’étend et se retourne sur elle-même à l’infini, façon fractale. « Génération Y », « millenials »,« génération Z », « génération alpha »… tous ces pseudo-concepts marketing, destinés initialement à segmenter la population pour mieux lui créer des besoins de consommation artificiels, bénéficient d’un succès inouï auprès des concernés qui se les approprient et en font une définition identitaire. Des vingtenaires qui n’ont pas cinq ans d’écart entre eux se considèrent comme appartenant à des générations différentes et se plaisent à découper le temps en segments de plus en plus courts et à s’enfermer dans des cases de plus en plus petites pour y trouver le confort rassurant des étiquettes sur des pots de confiture. Les discontinuités temporelles artificielles remplacent les anciennes ruptures qui définissaient les générations par le rapport à un épisode historique vécu simultanément : l’âge que l’on avait durant une guerre et qui faisait qu’on se trouvait au front ou à l’arrière parce que trop jeune ou trop vieux, celui au moment d’un événement historique majeur (Affaire Dreyfus, chutes du mur de Berlin ou des tours de New York…). Les définitions historiques, véritablement marquantes, des générations laissent la place à des définitions par les gadgets technologiques à la mode à un moment donné – ruptures d’autant plus artificielles dans ce qui est par nature continu : l’arrivée par effraction de nouveaux êtres dans le monde.

La guerre aux vieux

Les fractures générationnelles, peut-être les plus graves qu’éprouve notre nation, entraînent une véritable guerre de chaque cohorte contre toutes : les plus jeunes contre les un peu moins jeunes contre les déjà presque vieux contre les « seniors » (quoi que ce terme de novlangue marketing puisse vouloir dire) contre les vieillards… Fraternité, solidarité : autant de mots vidés de leur sens. L’épisode tragique de l’épidémie de Covid l’a bien montré, avec la recrudescence de discours ouvertement malthusiens et eugénistes : l’idée selon laquelle nous avions affaire à une « maladie de vieux » qui ne méritaient pas les sacrifices demandés aux jeunes et aux actifs, qu’il n’était pas rentable de mettre autant de moyens pour les sauver alors que leur espérance de vie était déjà limitée… combien, même sans l’affirmer de manière aussi ignoble, étaient tout à fait prêts à laisser crever les vieux pour pouvoir continuer de vivre comme si de rien n’était ? Des idées semblables pointent derrière les grandes envolées lyriques sur l’extension des droits des individus avec le mal nommé « droit à mourir dans la dignité » et l’euphémisante « fin de vie ». Qu’il y ait chez les militants une véritable sincérité, je n’en doute pas… mais les exemples étrangers montrent combien la logique profonde de déshumanisation l’emporte largement.

Des monstres d’égoïsme

La manière dont nous traitons collectivement et individuellement nos aînés est symptomatique de ce que nous sommes devenus : des monstres d’égoïsme. Les scandales qui secouent régulièrement le monde des EHPAD n’ont guère de conséquences sur les conditions de vie de ceux qui nous précèdent, et paraissent surtout servir à nous dédouaner de nos responsabilités envers eux. De même, certains arguments avancés à propos des réformes des retraites jettent une lumière crue sur notre profonde déshumanisation et l’illusion de supériorité morale de la jeunesse. Alors que la discussion devrait se situer à la diagonale de celle de la production des richesses (réindustrialisation, productivité, conditions de travail, concurrence des travailleurs…) et de leur redistribution, avec la justice pour critère de décision, les « arguments » avancés relèvent plus souvent de la vengeance minable et du ressentiment. Les pires clichés sont assenés avec autant de mauvaise foi que de bonne conscience : les vieux votent mal, ce sont des parasites, des poids morts pour la société… autant de mensonges qui ressemblent comme des frères à ceux déversés contre les fonctionnaires, les chômeurs, etc. La fabrique des boucs émissaires fonctionne à plein régime.

Le monde commun annihilé

Il faut comprendre la guerre des générations comme l’un des aspects les plus violents de l’effilochement du commun et de la déshumanisation de la société de l’obscène. Nous évoluons dans des mondes parallèles rétrécis aux ridicules dimensions d’inexpugnables bastions identitaires d’entre-soi. Ce monde qui n’en est plus un paraît tout à fait normal aux jeunes générations qui adorent leurs chaînes. Comment ne pas être inquiet pour l’avenir ?

Cincinnatus, 3 mars 2025

Publié par

Avatar de Inconnu

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “La table rase”

  1. Le wokisme est-il cause ou conséquence de cet état de fait dont je partage l’ essentiel des constats ?

    En lisant votre texte, je n’ ai pu que me poser cette question, tant une idéologie aussi indigente ne pouvait s installer qu’auprès de gens cumulant tous les défauts relatés à chaque paragraphe.

    Je voudrais partager une lueur d’espoir.

    Dans la France périphérique, ainsi que dans les périphéries des autres sociétés occidentales, il existe une résistance

    J’aime

Laisser un commentaire