Quel hommage pour nos idoles déchues ?

Brigitte Bardot n’existe plus. BB, elle, persiste dans nos imaginaires. Le décès de l’idole a déclenché des réflexes devenus habituels : aux hommages enamourés se sont opposées les nécrologies perfides. Sublime incarnation de la féminité et de la liberté ou immonde suppôt de l’extrême droite, Bardot a continué de faire couler l’encre et le fiel, même dans sa mort – qui est aussi celle, plus que symbolique, d’une époque.

À la mort de Johnny Hallyday, je m’étais ému de l’hommage national qui lui était rendu. Que la nation, par l’intermédiaire de sa représentation, organise une cérémonie officielle en l’honneur d’un exilé fiscal assumé qui, de son vivant, s’exonérait explicitement de participer à la solidarité nationale, me semblait pour le moins malvenu. Et puis je trouvais à la fois hypocrite et obscène la récupération politique et le défilé devant les caméras de tout le gratin politico-médiatique venu là pour exhiber ses larmes de crocodile. En revanche, je reconnaissais volontiers le talent et l’importance culturelle du chanteur et j’aurais parfaitement compris (et apprécié) un hommage authentiquement populaire, spontané, à l’artiste et à son œuvre – à la place de cette mascarade compassée et insincère qui, d’une certaine manière, confisquait au public son icône tout en sanctifiant un homme au civisme très discutable.

On expurge de toute scorie gênante les figures qu’on se choisit, jusqu’à l’absurde et à la négation du réel ; on démolit celles que l’on déteste en exagérant jusqu’à l’exaspération les zones d’ombres ou que l’on juge infamantes. L’astuce peu subtile permet de faire fi du réel. C’est pratique.

Brigitte Bardot, Johnny Hallyday, mais aussi Alain Delon, Jean-Paul Belmondo. Et plus loin. Et dans tous les genres. Mais toujours les mêmes schémas de récupération. Jusqu’au Panthéon qui devrait être le lieu d’un consensus républicain : l’entrée de Robert Badinter dans la nécropole a fait jaser aussi bien les adulateurs que les pisse-vinaigre. Héros de l’humanisme et du laxisme, ferme militant des droits de l’Homme et des criminels, défenseur de la laïcité et donc du racisme… quelle bouillie amère autour de son cénotaphe ! Les anthropophages ont volontiers pioché dans la biographie ce qui venait renforcer leurs propres convictions, ainsi nourries à la chair d’un cadavre. Et à la réécriture opportune de l’histoire. Je ne doute pas que le prochain, Marc Bloch, subira les mêmes outrages et manipulations.

Au-delà de Bardot ou Badinter, c’est encore ce faux débat qui nos empoisonne mais occupe les oisifs repus : peut-on, doit-on séparer l’homme de son œuvre ?
Et de basculer dans la question purement rhétorique : les créateurs talentueux, les hommes d’action ou de lettres peuvent-ils être excusés d’être ou d’avoir été, aussi, de viles crapules ?
Et de se repaître, encore et toujours, du cas le plus incandescent en même temps que le plus caricatural : Céline mérite-t-il d’être lu ou oublié ? Exemple ressorti de son placard fétide, réchauffé à chaque occasion et fait divers, et décliné ad mauseam. Pouah !

C’est si commode de renoncer à la complexité, d’abdiquer devant les nuances, de répugner aux contradictions qui font, qui fondent même, les vies – toutes les vies, quelle qu’en soit la distance aux projecteurs. Ainsi préfère-t-on les simplifications outrancières, pourvu qu’elles rassurent. Il n’est rien de plus aisé à instrumentaliser qu’un corps, même encore chaud. On ne conserve qu’un seul aspect d’une personnalité qui a pu en revêtir les infinités qu’offre une vie. Pour le choisir soigneusement, on dissèque les nécrologies, on passe au scalpel la mémoire.

Apologiste, on se donne à soi-même une quête illusoire : celle de la pureté absolue, la construction a posteriori d’une virginité de l’idole dans l’idéologie et dans l’action. Comme si la perfection fantasmée de celui qui dorénavant se fait dévorer par les vers ou respirer par les imbéciles devait rejaillir par magie sur son médiocre hagiographe. On efface tout ce qui déplaît, tout ce qui ne va pas dans le tableau. On supprime, on annule jusqu’au souvenir de ce qui pourrait gêner. Et, devant l’épure obtenue – ombre décharnée qui n’a plus rien à voir avec ce que fut l’être vivant –, on multiplie les lâches génuflexions symboliques destinées seulement à bien montrer à son groupe social qu’on est digne d’en faire partie. L’éloge se montre d’autant plus dithyrambique que son auteur veut briller aux yeux des siens, de son camp, de son clan. Ces reptations autour des tombes sont des affronts aux disparus.

Iconoclaste, on sombre exactement dans le même rituel avec pour but, cette fois, d’exposer les abjectes turpitudes de l’ennemi trépassé. Curés froids ignares et cuistres rabat-joie, inquisiteurs doctrinaires et sinistres philistins jouent les vautours pour arracher aux illustres défunts honneur et dignité. Tout soupçon de grandeur doit ainsi être calomnié. Le moindre écart à la doxa d’une époque que l’idole d’antan n’a elle-même jamais connu devient crime passible du pire châtiment : l’opprobre post mortem. Les statues de Commandeurs jugés infréquentables sont déboulonnées par ceux qui s’offrent ainsi une innocence factice, s’affichent une vertu usurpée en tirant sur les corbillards. C’est vil, c’est veule. Les figures du passé doivent passer un brevet de pureté aux critères du présent. Or, à juger et condamner le passé, on s’expose à être, à son tour, jugé et condamné par l’avenir : et plus dure sera la chute !

Chacun ses morts. Impossible de réconcilier la nation autour d’une même sépulture. Nous faisons deuil à part comme ces couples qui font chambre à part. Ceux qui ont pleuré Nahel ou Adama n’ont pas eu un mot pour Elias ou Irina. L’atomisation du monde commun en mondes parallèles est la réponse en forme de fin de non-recevoir adressée par la vacherie humaine à la complexité du réel.

Cincinnatus, 12 janvier 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 commentaires sur “Quel hommage pour nos idoles déchues ?”

  1. Bonjour,

    De Céline j’ai lu, il y a longtemps, « D’un château l’autre », « Nord », « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit », c’est peu mais peut-être que ça suffit pour que je puisse dire qu’il me semble tenir du génie qui fait les grands auteurs.

    Et j’ai lu quelques extraits de son « Bagatelles pour un massacre » où son talent est mis au service de l’immonde.

    Il n’y a pas l’un sans l’autre. Comme disait je crois Clémenceau de la révolution qu’elle était un bloc, Céline est un bloc. Comme vous, comme moi, comme toute personne. Et nous sommes complexes oui… Autant que le monde qu’effectivement on voudrait de plus en plus simple par facilité ou paresse intellectuelle.

    Nous créons un monde chaque jour plus complexe et nous voulons à son questionnement des réponses de jour en jour plus simples. Car cette complexification, pense t-on, doit nous simplifier la vie en nous épargnant la réflexion et les positions contradictoires.

    Personnellement je ne veux absolument pas qu’on me décomplexifie!!

    J’ai plaisir à penser que vous non plus.

    Quant aux hommages, je pense aussi comme vous. 🙂

    Pierre

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