La (post-)vérité si je mens !

Allégorie du mensonge, Salvator Rosa (vers 1645-1648)

On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte ; et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère.
Diderot

La vérité est morte, vive la « post-vérité » ! Cette notion nous envahit depuis dix ans après avoir bien mûri dans la matrice des décennies précédentes. Et puis, finalement, pourquoi diable s’élever contre son règne alors qu’elle s’avère si commode, si rassurante et, surtout, qu’elle s’accorde parfaitement à la manière dont fonctionne notre cerveau ? Même les savants le disent : à en croire les recherches en sciences cognitives, notre cerveau carbure à la fiction bien plus qu’à la réalité, à l’imposture bien plus qu’à la sincérité. Et puis, on aime tous (se) raconter des histoires… et qu’on nous en raconte. C’est d’ailleurs le propre du politique : raconter des histoires, concevoir et partager des récits, interpréter le réel, donner une forme intelligible, accessible à l’entendement, à une matière qui autrement n’a pas de sens. Le réel se montre toujours trop complexe pour être compréhensible, alors, quitte à mentir un peu, beaucoup, passionnément, il faut simplifier, organiser, donner l’impression qu’on comprend, donc qu’on maîtrise quelque chose. Quoi ? Peu importe. La croyance en la maîtrise suffit déjà. Ça rassure et on se rassure. Les narrations, les récits, les histoires offrent un confort inouï à la pensée qui n’a plus qu’à s’y endormir tranquillement, comme un enfant… après l’histoire du soir.

Certes. Sauf qu’avec cette si mal nommée « post-vérité », il me semble que se joue tout autre chose : une assomption du mensonge.

La vérité congédiée

Les crises profondes que traversent l’autorité et ses figures décrédibilisent toute parole ayant pour dessein d’asseoir la vérité sur un savoir (pré)jugé surplombant : politiques, scientifiques, enseignants, juges… sont remplacés par les sophistes modernes aux charmes vénéneux. Saltimbanques idéologiques et influenceurs décérébrés colportent des discours perçus comme nécessairement vrais par leurs audiences compartimentées – discours desquels la raison est congédiée au profit de l’émotion instantanée. Ces bonimenteurs profitent pleinement des nouveaux moyens techniques mis à la disposition de leurs supercheries : pendant que les intelligences artificielles créent des images, des vidéos et des mondes qui semblent plus réels que le réel, les manipulations des esprits par les algorithmes et la séduction toxicodépendante des écrans qui transforme l’attention en une valeur d’échange sur un fructueux marché laissent derrière elles des individus dans un tel état de sidération qu’ils sont mûrs pour gober toutes les mystifications possibles.

Les dernières digues de l’instruction et de la culture ayant sauté, l’effondrement de l’école produit à la chaîne des esprits mal formés, imbus de leur sottise et ouverts à toutes les influences. L’ignorance de la logique élémentaire, et en particulier de la distinction fondamentale entre faits et opinions, encourage toutes les confusions. Le doute comme moteur épistémologique de la recherche scientifique n’est plus compris dans sa dimension proprement heuristique [1] mais déborde et se transforme en une suspicion superstitieuse contre les résultats de la science. Des vérités scientifiques objectivées, démontrées en raison et par l’expérience, sont ainsi contestées par des arguments religieux, moraux, politiques… ou simplement par le « ressenti » individuel d’ego boursouflés. Catherine Hill, spécialiste mondiale de l’épidémiologie du cancer, pointe avec justesse « un affaiblissement préoccupant de la culture scientifique du débat public, où l’émotion, l’indignation et la recherche de récits simples prennent le pas sur l’analyse [2] ».

L’inculture scientifique s’avère, hélas !, largement partagée, non seulement au sein du public mais aussi chez les journalistes dont le rôle crucial est de sélectionner l’information, la mettre en forme, la relayer et l’expliquer. Et, bien sûr, chez les décideurs politiques. Or c’est peut-être dans le domaine scientifique que les conséquences d’une falsification massive du réel sont les plus graves. La désinformation sanitaire, notamment, provoque alternativement la négation des dangers réels et l’affirmation de risques imaginaires. Les alertes sensationnelles se multiplient, relayées par des médias complaisants, ou sincères mais incompétents, et appuyées sur des interprétations biaisées de données mal ou non sourcées, incomplètes ou carrément contrefaites. Les fantômes ombreux de dangers fantasmés deviennent plus réels que la froide démonstration scientifique ; la peur peut tranquillement effacer la raison.

Ces récits jouent à la fois sur la crédulité d’esprits à la formation approximative mais aussi sur la paresse intellectuelle et sur l’attrait naturel qu’exercent les scénarios flatteurs. Tous les complotismes construisent des contestations paranoïaques du réel autour d’histoires à (se) faire peur qui mettent en valeur l’exceptionnalité de l’individu « initié » à une « vérité » inaccessible aux autres. Au refus d’affronter le monde tel qu’il est, c’est-à-dire complexe et toujours inaccessible à une compréhension complète, répondent des simplifications à outrance. On cherche, et on aime trouver, une cause simple, évidente, au mal – une explication simple remplace avantageusement le réel compliqué. L’incapacité à agir sur le réel nourrit une insatisfaction, une frustration, un ressentiment qui trouvent leur expression dans la fabrication d’une autre réalité sur-mesure, c’est-à-dire qui corresponde, enfin, aux rêves de puissance des impuissants. Alors on se claquemure volontairement dans ses nouvelles certitudes. Les mensonges effacent la vérité. Et on cède sans regret la réalité contre sa représentation.

Les réalités alternatives

Les dimensions destructrices de l’idéologie et de l’utopie [3] prennent le pas sur les dimensions constructrices pour imposer des réalités parallèles qui n’ont plus aucun point de contact, plus aucun lien avec le réel. Comme le montre, entre autres, Hannah Arendt, c’est sans doute dans les régimes totalitaires que l’expérience a été poussée au bout de sa logique en remplaçant effectivement la réalité par une version alternative délirante et en rendant réels leurs mensonges – une seule (fausse) réalité imposée à tous, à laquelle les individus, dans le simple but de survivre, devaient répondre par autant de discours, de récits, d’histoires et, in fine, de réalités propres toutes aussi fausses mais qui devaient coller entre elles dans un mensonge généralisé.

La transcription de ces réalités fictives dans une fiction comme 1984 en exhibe à la fois les mécanismes et l’efficace. Et tout particulièrement pour ce qui concerne les manipulations du langage. En effet, tant dans la fiction littéraire que dans la réalité, et qu’il s’agisse de la société totalitaire ou de la nôtre, la croyance dans la performativité de la langue donne une illusion de toute-puissance puisqu’il suffit de décider qu’un mot change de sens pour que la chose elle-même change de nature. Il y a une hybris extraordinaire à prétendre modifier les définitions des mots pour façonner le réel à l’image de l’idéologie. La novlangue appartient toujours au registre de la pensée magique : on s’invente des mondes imaginaires qu’on prend pour la réalité. À proprement parler, on n’habite plus le monde commun mais une réalité alternative qu’on fait tout pour imposer comme seule réalité.

Répété, martelé, assené avec une assurance et une morgue suffisantes, un mensonge, même le plus grossier, finit par devenir la vérité de ceux qui trouvent un intérêt à y croire. Ainsi peut-on croire sincèrement, et malgré tous les démentis factuels, qu’il ne s’est rien passé le 7 octobre 2023 et qu’Israël commet un génocide à Gaza. Hachette a publié un manuel scolaire pour Terminale dans lequel les 1 200 victimes du pire pogrom depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale étaient désignées sous le terme mensonger de « colons juifs », conformément à la rhétorique mensongère des terroristes. L’ensemble du texte relatif au conflit israélo-palestinien était biaisé, embrassant sans réserve ni recul le point de vue du Hamas. Devant le scandale qui a suivi la découverte de ce torchon, Hachette a rappelé l’ensemble de ces manuels et publié un communiqué d’excuses… mais l’AFP a choisi, pour sa part, d’expliquer que ce retrait avait été décidé parce que l’ouvrage avait été « critiqué par Emmanuel Macron » !

Des journalistes, y compris, donc, de l’agence française dont les dépêches servent de source à l’ensemble de la profession et sont souvent simplement copiées-collées dans tous les journaux français, se font les zélés propagateurs des mensonges que leur servent des militants, voire des terroristes. Par paresse ou complicité, ils ne montrent aucun respect pour les faits, renoncent à toute rigueur et entretiennent les confusions les plus funèbres. France Info, par exemple, a ainsi pu reprendre mot pour mot les discours des mollahs iraniens, de LFI et de la CGT pour qualifier les soulèvements populaires en Iran de « manifestations contre la vie chère » – carambolage mortel entre une révolution aux conséquences au moins aussi importante que la chute du Mur de Berlin et le slogan d’Intermarché. C’est devenu une habitude désormais de voir le service public audiovisuel présenter le monde non pas tel qu’il est mais tel que ses journalistes descendus au rang de vulgaires militants politiques voudraient qu’il soit.

Une très grande partie, une trop grande partie des médias français, et plus largement occidentaux, reprennent ainsi le nombre de morts et de blessés à Gaza donné par le Hamas, sans se poser la moindre question sur les aberrations de ces données délirantes, alors qu’ils accusent parallèlement Israël de fournir des chiffres bidonnés. Et pour ce qui est des victimes iraniennes, les mêmes se fient aveuglément aux informations fournies par le régime lui-même. Ils se fichent complètement de servir des mensonges éhontés et de diffuser des fausses informations qui n’ont aucune crédibilité mais qui construisent, à force d’être martelés, un véritable monde parallèle. La métonymie est consommée.

Les militants du faux

À gauche, les zélateurs de l’idéologie et de l’utopie woke s’en donnent à cœur joie. Jusque dans la négation de leur propre existence, puisque, si on les en croit, il n’existerait rien de tel que le wokisme. Leur raisonnement est d’une simplicité extraordinaire : si personne ne se déclare woke ni islamo-gauchiste, cela signifie que le wokisme et l’islamo-gauchisme n’existent pas. À suivre leur logique, comme personne ne se déclare raciste ni antisémite, sauf cas pathologiques rares, doit-on conclure que le racisme et l’antisémitisme n’existent pas ? Il s’agit, bien entendu d’hétérodésignations… phénomène qui, d’ailleurs, concerne exactement de la même manière le néolibéralisme. Comme l’exprime avec une grande justesse le très beau petit poème en prose de Baudelaire, « Le joueur généreux » :

la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! [4]

Au nom d’une privatisation du Bien, le Vrai est révoqué. La conviction d’appartenir au camp du Bien, commune à toutes les idéologies, justifie les moyens au nom des fins. D’une certaine manière, on peut voir dans le wokisme, aux racines profondément américaines, une résurgence à nouveaux frais de l’idée calviniste de « destinée manifeste » : détenteurs d’une mission civilisatrice quasi divine, ils ont le droit et le devoir de plier la réalité à leurs désirs, afin de faire advenir leur vision du monde… ou plutôt : de conformer le monde à leur vision.

Et les manipulations du réel ne concernent pas que le présent : l’effacement progressif des mémoires doublé de la valorisation sociale et symbolique de l’inculture offre les conditions idéales aux réécritures historiques. Si la volonté de réparer les torts du passé peut sembler sympathique, elle ne peut agir sans trembler, tant le risque est grand, lorsque les bons sentiments s’exemptent de toute rigueur et de tout raison, de déchirer le tissu de la vérité et des faits historiques. Des catégories entières se voient ainsi jugées pour des crimes qui n’existent tout simplement pas, quand d’autres sont artificiellement « réhabilitées », pour de mauvaises raisons.

Que l’Histoire ait ses amnésies, coupables ou aléatoires, inconscientes ou arbitraires, c’est certain et la fouille de ses poubelles révèle parfois de véritables trésors jetés à tort, par erreur, injustice ou malveillance ; mais de là à faire de l’oubli un schéma conspirationniste qu’il faudrait renverser par l’effacement des classiques et leur remplacement systématique par des inconnus dont les œuvres importent peu du moment qu’ils ont le bon pedigree, on sombre dans le délire idéologique et l’iconoclasme fanatique. Par exemple, la mode actuelle de promouvoir des femmes artistes pas, peu ou mal connues, fait très souvent l’impasse sur la qualité réelle de leurs œuvres qui ont pu être « oubliées » pour de bonnes raisons : on n’est pas un bon auteur, un bon peintre ou un bon compositeur seulement parce qu’on est une femme. Mais cela ne compte pas : le discours tient toujours à une réécriture de l’histoire pour faire de ces femmes « invisibilisées » (que le barbarisme est laid !) des victimes d’un complot masculin, dans une vision paranoïaque et simpliste de l’histoire.

Quand le présent se complaît à changer le passé, la « déconstruction » historique n’est qu’une œuvre de destruction de la réalité. Non seulement le wokisme mais tous les identitarismes utilisent des versions fantasmées de l’histoire pour imposer aux vivants une culpabilité héritée. En d’autres termes : se repentir de crimes que l’on a pas commis envers des gens qui ne les ont pas subis. Les mensonges identitaires font passer pour labiles, contingents, anecdotiques les éléments les plus innés, déterminés et indépassables de l’identité et, réciproquement, pour immuables, immarcescibles ceux qui sont, au contraire, acquis ou choisis. Ainsi prétend-on pouvoir changer de sexe comme on change de costume, par la seule volonté, alors que l’apostasie devient impensable et impossible et que la religion est assimilée à une race inscrite au plus profond de l’être. Dans le monde fictionnel de la « post-vérité », l’identité elle-même devient un simulacre et l’objet de toutes les manipulations.

C’est un processus que l’on retrouve dans les sectes ou chez les radicalisés : le réel ne convenant pas, on s’invente une réalité chimérique où l’on serait victime de tous ceux qui pensent différemment. Cette idéologie victimaire exclut la moindre remise en cause, et tout est toujours la faute des autres. Cette inclination psychologique permet d’écarter le moindre doute, ce qui légitime les violences et la haine, puisqu’on est certain d’être dans le Bien. [5]

L’idéologie victimaire, dont parle Richard Malka, la fabrication de boucs émissaires et la construction de réalités alternatives ne sont pas l’apanage d’une certaine gauche. Encore une fois, les mêmes passions habitent le néolibéralisme qui s’invente des terreurs bolcheviques dès qu’on ose évoquer l’État social, la redistribution des richesses ou les services publics. Les mensonges du néolibéralisme ont parfaitement infusé les esprits et sont devenus des « vérités » que l’on ne remet même plus en question : les fonctionnaires seraient des improductifs à éliminer, les chômeurs des fraudeurs qu’il faudrait punir, le libre-échangisme, la concurrence et le Marché les meilleurs remèdes contre la guerre, l’UE notre destin, etc. Et je n’évoque même pas les cas de Trump ou Milei dont les frasques semblent inspirées du Père Ubu. Les mensonges idéologiques sont un mal parfaitement partagé.

La disqualification de l’autre

Il devient impossible de simplement dire ce que l’on voit dans un monde où chacun ne dit que ce qu’il a envie de voir… ne voit même que ce qu’il a envie de voir. André Perrin le résume bien :

une entreprise d’intimidation au service de la dissimulation : il faut empêcher de dire ce qu’on voit et, plus profondément, comme Péguy l’avait bien compris, de voir ce que l’on voit. Ce qui fonde cette entreprise, c’est, chez ceux qui la conduisent, la certitude morale : l’assurance de détenir le Bien et la conviction que tout doit être subordonné ou sacrifié à la réalisation de ce bien. Le politiquement correct ne se borne pas à substituer la morale à la politique dans l’ordre de l’action, mais, dans l’ordre de la connaissance, il substitue la distinction du bien et du mal à la distinction du vrai et du faux : peu importe qu’un discours soit vrai ou faux, ce qui importe, c’est de savoir si les intentions de celui qui l’énonce sont bonnes et si les conséquences de son énonciation le seront aussi. Si l’on peut imputer à celui qui parle de mauvaises intentions (racistes, sexistes, homophobes) ou si l’on peut redouter que son propos « fasse le jeu » des racistes, des sexistes, des homophobes, alors, quand bien même il dit la vérité, il ne doit pas être écouté. Il doit être « annulé ». C’est ainsi que la cancel culture sanctionne logiquement le politiquement incorrect. [6]

La « post-vérité » fonctionne ainsi dans le débat public comme une arme de destruction massive. Les militants de « la vérité » prêtent à leurs adversaires des propos qu’ils n’ont jamais tenus afin de les disqualifier et d’annihiler par avance toute possibilité de discussion. Au concours de l’accusation mensongère, la fascisation de l’autre occupe la première place. Les mêmes qui refusent de qualifier Maduro ou Poutine de dictateurs, le Hamas de terroristes, etc., considèrent sérieusement que la France est une dictature dans laquelle « la police tue » et que tous leurs adversaires sont d’authentiques nazis… après tout, la vérité elle-même est devenue « d’extrême droite » ! Et cette stratégie fonctionne aussi bien, si ce n’est mieux encore, au sein des groupes idéologiques eux-mêmes : les purges régulières font taire ceux qui osent dévoiler les mensonges et remettre en question la réalité parallèle.

Le relativisme et l’atomisation du monde

Les faits n’ont aucun intérêt s’ils ne permettent pas de justifier un préjugé, une opinion ; les preuves ne comptent plus, seules valent les interprétations. Les vérités objectives cèdent le pas devant la toute-puissance des émotions et des croyances. Tout se vaut. L’excision et l’infibulation ne sont que des phénomènes culturels comme les autres, une partie du folklore – du patrimoine même ! – qu’il est odieusement raciste de critiquer. Tout se mélange dans un relativisme délétère qui fait le bonheur des charlatans. Au nom de la sacralisation du ressenti, on se prosterne devant les pires sophismes. Nous vivons le retour des croyances, des superstitions et des obscurantismes. L’enflure orgueilleuse bascule dans l’hybris et prétend dire le vrai réduit à sa vérité.

La réalité est kaléidoscopique, infiniment diffractée. Au point que nous nous y enfermons sciemment, comme dans les labyrinthes de miroirs des fêtes foraines, véritables cachots en forme de cauchemars expressionnistes – autant de réalités concurrentes que d’individus qui les produisent et s’y perdent lascivement. Nous sommes bien aidés en cela par les gadgets technologiques à la neutralité illusoire, écrans qui s’interposent entre nous et la réalité pour mieux adapter notre vision de celle-ci à nos attentes et préjugés – ou plutôt dilater ces derniers jusqu’à en absorber, en digérer, en consommer le réel. Et l’avenir s’annonce plus lugubre encore, à en croire Giuliano da Empoli :

Je ne vois que ce que je crois. Grâce à Meta, les lunettes cessent d’être une métaphore pour faire irruption dans notre quotidien. En les portant, chacun aura droit à sa propre réalité. Bientôt, dix personnes assistant au même concert vivront dix expériences radicalement différentes, leurs lunettes de réalité augmentée leur permettant d’ajouter des effets de lumière, des publicités ou même des artistes invités. Il en ira de même pour une réunion, un rendez-vous politique ou une simple promenade dans la rue. [7]

La fin du vrai accompagne celles du bien, du bon, du beau, du juste comme références partagées. Chacun chausse les lunettes de l’idéologie pour conformer le réel à ses opinions ; chacun choisit de demeurer dans sa bulle de confirmation, dans ses certitudes, dans son narcissisme stérile – dans son petit enfer personnel souriant. Dégénérescence de la culture commune, disparition des références communes, désintégration du monde commun. La raison a déserté le débat public ; l’espace public est atomisé en mondes parallèles, irrationnels et déraisonnables. Pour les Narcisse modernes avachis dans le confort veule de leurs solipsismes, la recherche de la vérité n’a plus de sens, ils lui préfèrent la douce saveur des mensonges flatteurs.

Cincinnatus, 26 janvier 2026


[1] Voir ma série de billets sur la notion de vérité en science.

[2] Catherine Hill, « “On assiste à une accumulation de récits anxieux” : 2025, année de la désinformation scientifique », propos recueillis par Géraldine Woessner, Le Point, 4 janvier 2026.

[3] Voir ma série de billets sur l’idéologie et l’utopie selon Paul Ricœur.

[4] Voir le billet « Wokisme, néolibéralisme : ces idéologies qui n’existeraient pas ».

[5] Richard Malka, Passion antisémite, Grasset, Plaidoirie, 2025, p. 42.

[6] André Perrin, Paradoxes de la pensée progressiste. Le camp du Bien à l’heure du woke, L’Artilleur, 2025, p. 18.

[7] Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs, Gallimard, 2025, p. 99.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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