
Fin décembre dernier, le député du Val d’Oise Carlos Martens Bilongo abandonne tout surmoi et livre, avec une franchise formidable, le fond de sa « pensée » raciste et misogyne dans un média communautaire.
Sa collègue à l’Assemblée, la députée de Paris Sarah Legrain, lui propose sur les réseaux sociaux de « l’aider à se déconstruire » pour se débarrasser de sa misogynie (parce que le racisme, on s’en fout, n’est-ce pas ?).
Immédiatement, c’est l’hallali : de quel droit cette femme blanche ose-t-elle reprendre un homme noir ? Accusée de reproduire ainsi les pires schémas colonialistes, traitée de « fémonationaliste » (on y reviendra dans un instant), l’odieuse bénéficiaire d’un « privilège blanc » (idem) est déchirée en public par une foule sentimentale de militants insoumis aussi obsédés par la race qu’une escouade du Ku Klux Klan à l’heure où mûrissent les fruits étranges. Quant à Bilongo, personne dans son camp n’exige de lui la moindre excuse… qu’il présentera pourtant dans un communiqué d’une hypocrisie exemplaire.
Bienvenue, cher lecteur, dans le monde merveilleux de l’intersectionnalité !
*
L’intersectionnalité est un « concept » – les guillemets ne sont pas, seulement, une coquetterie : dans ce milieu, les mots et les idées ne servent pas à décrire ni à comprendre le monde de la manière la plus juste possible mais sont conçus, construits, manipulés dans un dessein belliqueux ; par conséquent, il ne s’agit jamais de concepts à proprement parler mais d’armes de propagande : ils n’augmentent pas l’intelligence mais réduisent l’humanité – l’intersectionnalité est donc un « concept » produit par Kimberlé Crenshaw dans son article « Démarginaliser l’intersection de la race et du sexe : une critique féministe noire de la doctrine de l’anti-discrimination, de la théorie féministe et de la politique anti-raciste » (les titres interminables, ça fait sérieux), publié en 1989 pour le Forum juridique de l’université de Chicago et issu de ses travaux sur les discriminations subies par les femmes noires américaines. Ce qui intéresse alors Crenshaw, c’est le croisement des caractères raciaux, sociaux, sexuels et religieux chez les victimes de discriminations. Et de définir l’intersectionnalité par l’idée selon laquelle quand un individu se trouve à la convergence de plusieurs « dominations », celles-ci se multiplient. Ce que Francis Blanche avait auparavant plutôt pas trop mal résumé en :
Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade.
Or, assez vite, le succès des thèses de Crenshaw déborde du cadre où elles ont été conçues et l’idée de départ devient la matrice d’une idéologie que Crenshaw elle-même finira par désavouer et dénoncer comme une trahison de son travail par des mouvements identitaires. En effet, l’intersectionnalité est récupérée par le militantisme pour en faire un outil d’explication totale de la société, sur fond de « théorie critique de la race » et de « déconstruction ». Elle entraîne dans son sillage tout un charabia pédant et ridicule, toute une phraséologie pompeuse, tout un arsenal de pseudo-concepts creux qui font savant, toute une armada de grands mots aussi abscons que grotesques : « homonationalisme », « fémonationalisme » (parce que, dans leur vocabulaire, le mot nation est synonyme de fascisme), « racisés », « blanchité », « féminisme blanc », « privilège blanc », « blantriarcat », « larmes blanches »… saturent les discours ineptes des zélotes de l’intersectionnalité dans leur Guerre Sainte pour le Bien contre le Mal. On ne rigole pas : l’eschatologie à hauteur de caniche, ça n’a rien de drôle. C’est même plutôt effrayant.
De la diversité des caractéristiques identitaires de l’individu, susceptibles d’être objets de discriminations ou d’oppressions, les intersectionnels n’en retiennent que trois, sur lesquelles ils focalisent tous leurs combats : la classe, le genre et la race (à laquelle est associée la religion, devenu, de facto, un trait inné de l’individu qui ne peut imaginer s’en affranchir : d’où le traitement réservé aux apostats). Or les faiblesses et contradictions conceptuelles apparaissent immédiatement : la classe, le genre et la race n’épuisent pas l’identité d’un individu ; aucune définition sérieuse, encore moins scientifique (selon les critères de scientificité attachés aux sciences humaines et sociales), n’est donnée de ces notions ; une telle « théorie » suppose que l’on ne puisse pas être véritablement féministe sans être anticapitaliste, ni décolonial sans être féministe, ni… Bref. Les critiques sont nombreuses, qui montrent combien l’édifice conceptuel est branlant. Mais ce n’est pas grave puisque la justesse (la justice encore moins) n’est pas l’objet du modèle – c’est l’efficacité dans le combat idéologique qui commande.
Or, de ce côté-là, ça marche très bien. L’intersectionnalité permet de dézinguer façon sulfateuse. À la classe, au genre et à la race, correspondent en effet autant de Méchants « systémiques » de service : le Riche, l’Homme et le Blanc. Trois figures à abattre simultanément pour « libérer » les « opprimés ». Mais attention : l’intersectionnalité n’en est pas pour autant une promesse d’émancipation puisque, comme cette vision du monde se fonde sur des rapports de domination (le plus souvent imaginaires et fabriqués sur-mesure), le projet politique explicite qu’elle propage ne vise qu’à renverser ces dominations instrumentalisées pour les remplacer par leurs inverses, leurs symétriques, afin d’asseoir des oppressions, elles, bien réelles : l’intersectionnalité est un suprémacisme.
Et pour mieux faire taire les ennemis, il suffit de sortir le « sophisme des concernés » qui se résume entièrement dans la célèbre réplique : « Ta gueule, t’es pas concerné ! ». Seules les victimes par essence ont droit à la parole ; les autres étant des bourreaux par naissance, ils ne peuvent l’ouvrir que pour expier leurs fautes dans la mise en scène pitoyable d’une repentance feinte. L’intersectionnalité est, aussi, un sadomasochisme comme un autre. Et surtout une manipulation grossière. Il n’y a qu’à observer comment ses règles changent opportunément à chaque événement : pile je gagne, face tu perds.
Un auteur noir ne peut pas être traduit par un Blanc ; en revanche, l’inverse relève du racisme.
« Une femme “trans” est une femme » (prétend-on en violation explicite de la réalité biologique) et peut donc jouer le rôle d’une femme (sinon, c’est de la « transphobie ») ; en revanche, une actrice qui n’est pas « trans » n’a pas le droit d’interpréter une femme « trans ».
Le personnage historique d’Anne Boleyn peut être joué par une femme noire ; mais imaginons un seul instant les réactions en voyant Daniel Craig dans le rôle de Malcolm X, Pierre Niney dans celui de Martin Luther King ou Meg Ryan incarner Rosa Parks.
Quant aux excuses de Tom Hanks, se morigénant publiquement parce qu’il avait osé bouleverser le monde dans Philadelphia alors qu’il n’était pas homosexuel, elles ne sont qu’un exemple parmi une myriade de cas où l’exhibition de vertu ajoute l’obscène au ridicule.
C’est quand même bien pratique, cette plasticité des concepts qui s’adaptent au contexte pour toujours condamner ou favoriser les mêmes. Les dimensions téléologique et eschatologique de l’idéologie identitaire, pour laquelle l’intersectionnalité n’est qu’un outil parmi d’autres, rappellent furieusement la « destinée manifeste » américaine et permet de justifier tous les moyens au nom du Bien. On a là une vision du monde, de l’homme et de la société prête à tout pour imposer sa conception du Bien, au mépris de tout le reste – au premier chef du Vrai, du Juste comme du Beau.
Aussi indigeste soit le gloubi-boulga pseudo-intellectuel utilisé dans ces combats, il fait florès sur les campus anglo-saxons. Or, comme toujours, l’importation brutale dans un autre pays d’une notion élaborée dans un cadre stato-national, culturel, historique et idéologique particulier ne se fait pas sans difficulté – d’autant plus lorsque la notion est elle-même bancale et saturée d’idéologie. En particulier, la « race », qui demeure, à tort ou à raison, très présente dans l’espace public aux États-Unis du fait de leur histoire nationale, n’a aucun sens en France où l’universalisme a définitivement réglé la question.
L’imposition artificielle de ces débats étrangers est le prétexte à des attaques idéologiques virulentes contre l’universalisme ; les billevesées du décolonialisme propagent fictions et fantasmes ; les militants victimaires réécrivent l’Histoire et racontent des histoires qui n’ont rien à voir avec la réalité. Les antiracistes contemporains sont les pires racialistes que l’on puisse imaginer, qui font tout pour introduire de force la race dans l’espace public d’où elle a été éjectée avec justesse et raison depuis longtemps. La novlangue qui nous assène des notions odieuses – « racisés », « blanchité », « féminisme blanc », « privilège blanc », « blantriarcat », « larmes blanches » et autres dégueulasseries montrent bien l’obsession racialiste pathologique pour le taux de mélanine des uns et surtout des autres – renvoie à des identités fabriquées sur-mesure pour les besoins militants d’une lutte des races dont nous nous passerons bien, merci.
Car c’est bien la race qui est au sommet de la hiérarchie intersectionnelle, quoique ses thuriféraires s’en défendent bruyamment : à l’intersection, priorité est toujours donnée à la race – mâtinée de religion pour faire monter la sauce – contre la classe et le genre. Autrement dit, pour les militants intersectionnels, un homme noir aura toujours raison contre une femme ou un pauvre, parce qu’il est noir ; un homme musulman a le droit d’être raciste et misogyne et une femme musulmane peut prononcer les pires injures homophobes sans crainte d’être reprise, parce qu’ils sont musulmans, etc.
Dès que les intérêts diffèrent, l’illusion se dissipe, la race devient le seul enjeu digne d’intérêt et les préoccupations de genre et de classe apparaissent pour ce qu’elles sont : des cache-misère, des prétextes grossiers au ralliement d’idiots utiles, cautions « progressistes » qui, à la fin, se font toujours massacrer par les authentiques racistes qui dirigent les mouvements identitaires. Les associations de défense des droits des femmes, des homosexuels, mais aussi celles qui se sont construites dans le combat pour la laïcité, sont aujourd’hui noyautées par les identitaires et renversent cul par-dessus tête tous leurs principes.
Rabâchant les mots d’ordre creux de la « convergence des luttes » et des mensonges intersectionnels, la Ligue des droits de l’Homme ou la Libre Pensée se soumettent volontairement aux diktats religieux ; le planning familial défend le voile, ce symbole patriarcal par excellence ; les néoféministes traquent le moindre signe de « patriarcat » et vont jusqu’à en inventer quand elles n’en trouvent pas, comme dans la langue, mais sont incapables de dire un mot contre les régimes afghan ou iranien ; les associations de défense des droits des homosexuels se perdent dans les l’hystérie transactiviste et les luttes suicidaires – le slogan « Queers for Palestine » ressemble à s’y méprendre à une manifestation de dindes pour Noël – alors même qu’ils seraient sur-le-champ jetés du haut des immeubles par les criminels du Hamas qu’ils défendent avec un tel aveuglement…
Ce n’est plus de la naïveté ni de l’imposture militantes, c’est de la complicité de crime contre l’humanité. L’intersectionnalité n’est qu’une logique carcérale d’enfermement identitaire.
Cincinnatus, 9 février 2026
