La mort du bac, l’enterrement de l’école

1280px-gustave_courbet_-_a_burial_at_ornans_-_google_art_projectOn achève le bac comme on met à mort les chevaux dans les westerns : une larme à l’œil et une balle dans la tête. Le tout dans un silence incroyable. Alors que la fin du baccalauréat national devrait révolter tout le pays, faire descendre le peuple dans la rue pour protester contre ce crime envers l’avenir – rien : la réouverture des terrasses et le foot semblent importer bien plus que nos enfants. Dont acte.

Les modifications des conditions de prise en compte du contrôle continu annoncées la semaine dernière ne sont pas anodines. Elles achèvent le baccalauréat… certes déjà bien moribond. Avec ses taux de réussite dignes d’une élection soviétique, personne ne se faisait plus d’illusion sur sa valeur réelle. L’effondrement général du niveau, l’abaissement des exigences pour les élèves comme pour le recrutement des enseignants, la diminution des heures de cours disciplinaires au profit d’heures de rien, l’extension massive d’une « bienveillance » envers les élèves qui ne relève que de la lâcheté et de la démagogie… depuis trente-cinq ans, avec la complicité de presque tous les ministres successifs, de l’administration centrale, des syndicats d’enseignants, des associations de parents d’élèves, la vocation de l’école – l’instruction – est trahie et l’institution transformée en garderie au service de parents d’élèves devenus des « clients » au mieux méprisants, au pire dangereux.

La folie schizophrène s’est installée : les notes, jugées malveillantes, discriminatoires ou réactionnaires, sont bannies et remplacées par des usines à gaz qui doivent évaluer tout, tout le temps, mais auxquelles personne ne comprend rien : ni les enfants ni les parents ni même les enseignants sommés de se transformer en micro-managers. Censées évaluer des « compétences » plutôt que des savoirs – c’est plus chic et, surtout, plus dans l’air du temps néolibéral qui souffle à Bercy et Bruxelles – elles sont symptomatiques de la réduction de l’école républicaine à un outil au service du système économique. L’idéologie managériale doit s’y appliquer, comme partout.

Et pendant ce temps, les inégalités explosent. Les « meilleurs » collèges et lycées continuent – tant que possible – à assurer leurs fonctions pendant que les autres sombrent sous l’œil des pédagogos déconstructivistes et des technos néolibéraux, unis dans l’émotion et la fierté – le vice appuyé sur le bras du crime. Le dernier coup de Blanquer ne peut que les ravir, tant il poursuit leur œuvre commune d’anéantissement de l’école républicaine.

Le baccalauréat fut un examen national. Tous les candidats soumis, simultanément et dans des conditions de parfaite égalité, aux mêmes épreuves dans toute la France, afin de vérifier la bonne acquisition des savoirs qui leur ont été transmis, et de valider leur capacité à poursuivre des études supérieures. Ce fut aussi, et surtout, un rituel national et, malgré tous les efforts pour les ringardiser, les rituels et leur solennité conservent leur importance, au moins en ce qu’ils lient, dans l’initiation, l’individu et le groupe – le citoyen et la nation.

Le contrôle continu laissé à la libre organisation des lycées fait voler tout cela en éclats en marquant la fin de l’égalité entre les élèves et entre les établissements. Le recrutement dans l’enseignement supérieur ne se fera plus en fonction de la réussite à un examen national, mais du lycée d’origine et de sa réputation. Et que l’on ne me rétorque pas : « mais c’était déjà le cas, voyons ! Cessons l’hypocrisie ! ». Parce que la situation peut être scandaleuse, il faudrait entériner le scandale et le généraliser, plutôt que le combattre et essayer de revenir à plus de justice ? Cette réponse de collabo ne mérite que le mépris !

Déjà dans un état catastrophique, l’école ne se remettra pas de la fin du baccalauréat. Les conditions dans lesquelles exercent les enseignants ne vont que s’aggraver : négociations, pressions et corruptions par les parents et enfants, consumérisme, rupture de confiance, poids des « personnels de direction » pour afficher les meilleurs résultats… Les notes vont s’envoler pour atteindre les niveaux stratosphériques qu’imposera une folle course à l’échalote – ou à l’abîme – ; les mentions vont se multiplier pour des gamins incultes et illettrés mais convaincus par l’institution elle-même de leur immense génie. Le « pas de vague » va atteindre des sommets inimaginables, la pédagogie ayant capitulé devant la démagogie.

Ce sont les néolibéraux qui se frottent les mains. Bien aidés par les pédagogos, leurs meilleurs alliés, ils peuvent préparer sereinement l’étape suivante : la régionalisation de l’éducation qui n’aura plus rien de national, en attendant sa privatisation pure et simple. Tout est prêt pour cela avec la mise en concurrence des lycées entre eux. Jeunes ou futurs parents, préparez-vous : il va falloir raquer pour assurer à son gosse un avenir, peu importe ses capacités.

Quand on s’attaque à l’école, on s’attaque à la République. Mais visiblement, tout le monde s’en fout. En tant que citoyen et parent d’élève, je défendrai toujours l’école publique et les enseignants. Mais pour ma fille, je n’hésiterai jamais et ferai tout pour qu’elle obtienne la meilleure instruction possible, où que ce doive être.

Cincinnatus, 5 juillet 2021

Publié par

Cincinnatus

Républicain râleur, je laisse dans mes carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

5 réflexions au sujet de “La mort du bac, l’enterrement de l’école”

  1. Bien qu’un tantinet « néo-libéral » moi-même (les sirènes de l’air du temps ont chanté jusqu’à moi) je ne peux qu’approuver à votre lettre sur la mort du bac, à laquelle je souscris intégralement.
    FGQ.

    Aimé par 1 personne

  2. Cher Cinccinatus,

    Pour avoir des indices intéressants concernant l’évolution du niveau réel des élèves français auxquels on dispense généreusement le baccalauréat (ce respectable « premier grade universitaire », ne l’oublions pas !), il convient peut-être de se tourner vers la Suisse, et plus exactement de considérer les critères d’admission établis par les universités helvétiques pour accueillir les bacheliers français.

    En 2013, les représentants des universités de ce petit mais florissant pays se sont réunis, comme ils le font régulièrement, pour passer en revue les cursus secondaires de 140 pays, afin de vérifier s’ils correspondaient à la « maturité gymnasiale », ce « bac suisse » qui, dans la Confédération, est le sésame ouvrant la porte des universités.

    A cette date, cela faisait déjà plusieurs années qu’une mention au bac était exigée pour les petits Français ; mais en 2013, les titulaires du bac littéraire (L) furent tout simplement interdits d’entrée, (à l’exception de ceux ayant choisis l’option mathématique) …

    Il sera intéressant de regarder les critères qui seront mis en œuvre pour les bacheliers « généraux » cuvée 2021…

    Concernant la prestigieuse EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), elle exigeait en 2013 des petits hexagonaux une mention « assez bien » ; à partir de 2016, il fallait une mention « très bien » pour un bachelier français pour simplement présenter sa candidature
    .
    Fait troublant, le taux de réussite aux épreuves d’entrée de l’EPFL de ces brillantissimes bacheliers français « mention très bien » se révéla légèrement inférieur au taux de réussite des humbles élèves suisses auxquels il n’est demandé que d’être titulaires de la « maturité gymnasiale » sans condition de mention.

    Comme disait le regretté Desproges : étonnant, non ?

    Aimé par 1 personne

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