Les sondages contre la démocratie

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Sondeur dévorant la démocratie

Les sondages électoraux devraient être interdits. Et qu’on ne me sorte pas le couplet sur la fièvre, le thermomètre, etc. : les sondages n’ont rien d’un instrument servant à mesurer scientifiquement les volontés de l’électorat. Tout cela, ce n’est que de l’enfumage : j’ai déjà longuement expliqué pourquoi ils n’ont rien de scientifique et comment ils fabriquent de toutes pièces l’« opinion publique » (lire : « Sondages : une cure de désintox, vite ! »). Les conséquences de cette scientificité usurpée et des manipulations des citoyens sont gravissimes pour une démocratie déjà mal en point.

Dans le triangle amoureux et cannibale qui lie médias, sondeurs et politiques, chacun nourrit les autres et se nourrit d’eux. Et c’est la nation qui, in fine, se fait avoir. Les sondeurs alimentent les médias (chaînes de désinformation en continu en tête : il faut de la matière pour remplir le temps d’antenne) en « enquêtes » que des éditorialistes militants et des toutologues – ces experts en tout qui peuplent les studios et ne savent qu’enfoncer les portes ouvertes à coups de grandes déclarations faussement provocantes pour alimenter le buzz – commentent pendant des heures en brodant sur du vide. Réciproquement, les instituts de sondage profitent de cette visibilité pour faire (gratuitement) leur pub et développer leur business : ce n’est pas la politique qui les fait vivre mais elle leur ouvre d’autres marchés nettement plus juteux.

De leur côté, les politiques en commandent à la pelle et passent leur vie le nez collé à tous ceux qui sortent. Ayant depuis longtemps renoncé à élaborer des visions de l’homme, du monde et de la société cohérentes, desquelles seraient déduits des programmes d’action politique à défendre dans l’espace public pour convaincre les citoyens de leur bien-fondé, leurs tactiques ne reposent que sur les résultats d’enquêtes d’opinions testant des propositions démagogiques et sur leurs espérances de courbes qui montent. Ils se font, eux aussi, inviter sur les plateaux pour commenter des chiffres qui n’ont aucune signification, faisant mine d’ignorer le célèbre adage attribué à Churchill, « je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées ». Dans ce mauvais spectacle qu’est devenue la politique, seule compte l’exposition médiatique.

Tout ce petit monde forme une bulle déconnectée du réel qui ne vit que pour et par ces chiffres et ces diagrammes aussi scientifiques que les prédictions de l’horoscope dans le premier quotidien gratuit venu. Le Journal de Mickey a plus de pertinence politique que le sondage le plus sérieux et ses commentaires très-informés. Hélas, leur nuisance antidémocratique ne se limite pas à l’occupation, ad nauseam, d’écrans que la salubrité publique commanderait d’éteindre. En manipulant à la fois l’offre et la demande électorales, ils fabriquent une réalité qui se substitue de force au réel ; qui devient le réel contre lui-même.

Les créatures médiatiques effacent les ostracisés des sondages. En décidant de qui a le droit de descendre dans l’arène et de qui reste à la porte, sondeurs et médias s’arrogent un pouvoir exorbitant. Heureux ceux qui leur plaisent et bénéficient ainsi de la lumière de l’espace public : ils peuvent participer pleinement au débat politique quand les autres, sous prétexte de chiffres trop faibles, sont condamnés à demeurer invisibles, quelle que soit la justesse de leurs idées et de leurs programmes.

Les sondages dessinent le périmètre à l’intérieur duquel la discussion peut se tenir, en imposent les règles et les acteurs de manière brutale, et interdisent les gêneurs, les empêcheurs de penser en rond : pour les élections présidentielles, ne sont même pas testés certains candidats alors que d’autres, quoique bien plus anecdotiques, profitent d’une exposition immodérée. Cette sélection a priori selon des critères iniques est une confiscation violente et autoritaire de l’espace public de libre expression, une privatisation de la démocratie – donc sa négation – au profit d’un odieux entre-soi. Après tout, il ne faudrait surtout pas risquer de sortir du « cercle de la raison » si bien théorisé par le grand démocrate Alain Minc !

Quant aux citoyens, ils sont intoxiqués de discours performatifs prétendant à une « neutralité » toute mensongère. Il faut le marteler : l’opinion publique fabriquée par les sondages n’a rien à voir avec la volonté générale ! Cet artefact construit pour servir les intérêts des sondeurs et de leurs commanditaires ne dit rien de la réalité des consciences politiques des citoyens mais, par le matraquage médiatique qui l’impose, il imprime sur elles une impression indélébile qui fausse le jeu démocratique. Contrairement aux allégations des bonimenteurs médiatiques, les sondages n’éclairent pas les citoyens mais les aveuglent. La libre décision des électeurs leur est confisquée par des intérêts privés au pouvoir immense usurpé.

En raison de leurs effets délétères sur la démocratie, les sondages électoraux doivent être interdits. Tous ceux qui en vivent viendront pleurnicher… tant mieux ! Qu’ils se couvrent donc la tête de cendre et cessent d’affaiblir la démocratie.

Cincinnatus, 29 novembre 2021

Publié par

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

4 réflexions au sujet de “Les sondages contre la démocratie”

  1. Intéressante analyse. Puis-je proposer un regard différent ? Premièrement quand quelqu’un veut interdire quelque chose qui ressort de l’activité libre d’hommes libres, je suis toujours circonspect. Deuxièmement, je comprends les arguments du billet, mais n’y vois pas matière à interdiction : ce sont de bons arguments pour prendre avec du recul les résultats des sondages. Bien sûr il y a là de la manipulation, et de la fabrication d’opinion, et de la délimitation de périmètre de pensée. A nous de rester lucides et critiques. Ce n’est pas en interdisant les sondages que l’on améliorera le débat démocratique, mais en renforçant l’esprit critique, la capacité à douter, à remettre ses propres opinions en question, et en remettant au centre des discussions le réel. C’est ce qui compte, finalement. Nos avis, nos sondages, nos théories, nos opinions, n’ont d’intérêt que dans la mesure où ils cherchent à décrire le réel adéquatement, c’est à dire à rechercher la vérité.

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  2. On peut tout à fait partager (ce que je fais volontiers) votre réflexion critique fort pertinente, et, néanmoins, se souvenir que les interdire (ou interdire leur publication) n’interdirait pas que des sondages soient faits en douce et soient d’autant plus propices alors à toutes sortes de manipulations, de rumeurs, d’intox.

    Par ailleurs, dans une démocratie (?) ne disposant plus de partis politiques pour ancrer collectivement et durablement une réflexion politique collective proposant à la fois un programme et des personnes pour le mettre en oeuvre, il est un peu fatal que n’importe qui puisse être tenté de jeter son dé dans l’enjeu publique, dès fois qu’il roulerait bien ou serait bien reçu….

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  3. Je suis assez au fait de la statistique pour ne répondre ni aux sondages, ni aux enquêtes, obligatoires ou non. Ce que tout individu à le loisir de faire
    Par ailleurs pour déplorer la manipulation de l’opinion, il faut dénier a priori
    aux individus une capacité de discernement.
    La collusion entre classe politique et sondeurs montre, une fois de plus, que les institutions ne peuvent remplir leur rôle (instituer justement, dans le sens de l’instituteur) que ceux qui les servent aient un peu de vertu. On sert, on ne se sert pas

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  4. Les sondages n’ont de valeur que ce dont nous voulons leur accorder
    De toute façon ils ne reflètent que l’opinion d’un petit millier de personnes en moyenne et ciblées. Ils sont fait au profit de ceux qui les commandent et pour servir.
    Comme le disait un certain Coluche, « les sondages sont fait pour dire à ceux qui ne savent pas ce qu’ils doivent faire »… ne pas oublier que les sondages se sont plantés au sujet des Républicains en plaçant Barnier et Bertrand comme favoris.

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