
Une mode, hélas tenace puisqu’elle dure depuis quelques décennies, sert de succédané à la pensée dans le monde parallèle des chercheurs en sciences humaines et sociales [1], en particulier chez les sociologues : le monde social s’expliquerait entièrement par l’étude des rapports de domination. Toujours, partout, nous nous diviserions en dominants et dominés, en oppresseurs et opprimés.
Soit dit en passant : un oppresseur n’oppresse pas, il opprime, et sa victime n’est pas oppressée mais opprimée : si les grands clercs adeptes de cette idéologie essayaient de parler français avant de juger tout le monde, leurs allégations n’en seraient pas plus pertinentes mais, au moins, nos oreilles saigneraient moins.
Le prisme idéologique qui s’interpose entre soi et le réel simplifie celui-ci à outrance en le ramenant à une explication unique. Que la réalité soit toujours bien plus complexe n’importe pas : l’idée au cœur de l’idéologie (pour Arendt, l’idéologie est, à proprement parler, « la logique d’une idée »), que Voegelin appelle le Realissimum, « l’être le plus réel », c’est-à-dire qui est plus réel que le réel, cette idée omniexplicative, appuyée sur une science falsifiée, offre des séductions que le réel ne peut se permettre. Tous les événements du passé, du présent et de l’avenir, quelle que soit leur échelle, quelle que soit leur nature, s’interprètent aisément… et de manière scien-ti-fi-que. Tout devient clair, lumineux, évident. L’illusion d’ainsi comprendre le monde et d’en pénétrer les mystères joue le rôle de narcotique pour la réflexion. La léthargie de la pensée donne l’impression d’être intelligent – surtout : d’être plus intelligent que les autres, délice suprême.
Pour certains, l’idée c’est la race et la science la biologie ; pour d’autres, la classe et l’histoire… Nos sociologues, eux, trouvent la réponse à toutes leurs questions dans la domination et, bien entendu, la sociologie. Il n’est rien de pire pour la pensée et la science qu’un économiste de droite… si : un sociologue de gauche.
La science se voit instrumentalisée par des sociologues dont les travaux auraient fait hurler Durkheim et Weber. Ces militants politiques utilisent leurs titres universitaires pour poser un masque de sérieux sur des affirmations sans fondement. Des « intellectuels » invités sur tous les plateaux de télévision en viennent à affirmer doctement que le terrorisme n’est qu’une juste résistance ou que l’on peut décider d’accorder ou d’interdire le statut de victime du seul fait de la couleur de peau ou de la religion des individus. Ces intellectuels « de gauche » sont les idiots utiles, les complices serviles voire les alliés actifs d’une idéologie d’extrême droite, le fréro-salafisme, qui, partout où elle est au pouvoir, s’empresse de se débarrasser de ces crétins. Darwin est taquin.
Leur lucidité politique, leur droiture intellectuelle autant que l’élégance de leurs manières en font les héritiers naturels de Sartre, bien plus sûrement que de Camus. Incapables de penser contre eux-mêmes – donc incapables de penser –, ils multiplient les études biaisées, les autocitations et les références en cercle fermé, ne prenant pour sources que leurs camarades de jeu avec lesquels ils partagent la même Weltanschauung. Leur univers se limite à une bulle d’entre-soi, une construction fantasmatique où tous les résultats de leurs « travaux » sont produits dans le but explicite de confirmer leurs hypothèses. Le militantisme remplace la recherche, l’idéologie efface la science.
Et c’est diablement efficace pour leur apporter les rétributions qu’ils adorent : invitations à ratiociner sur tous les plateaux des médias complaisants, postes à l’université, publications dans des revues et journaux complices, encadrement de doctorants encore plus militants qui, parfaitement incultes et souvent illettrés, gobent leurs histoires qu’ils recrachent dans un affreux psittacisme et forment la phalange la plus fanatique de cette armée idéologique… Rétributions matérielles, donc, mais aussi et par-dessus tout, rétributions symboliques. Car leur vision du monde n’est qu’un racisme paternaliste, content de lui-même, plein d’une bonne conscience sucrée qui les plonge dans une autosatisfaction permanente. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’ils ont ainsi le sentiment de toujours se situer dans le camp du Bien, celui des victimes ?
Ça fait bien, ça fait chic, ça donne l’impression qu’on est à la fois très intelligent et très gentil, toujours du bon côté de la barricade, sans pour autant avoir besoin de lever son cul de son canapé ou de l’amphi de Paris VIII, de Nanterre ou de l’EHESS. Quelle que soit la situation, le prisme idéologique réduit tous les acteurs et leurs relations à une binarité confortable pour l’esprit : les Gentils opprimés d’un côté, les Méchants oppresseurs de l’autre. Le rapport à l’autre se pense exclusivement par le biais du jugement. Le sentiment de toute-puissance ainsi induit relève de l’hybris pure : ils jugent tout et tout le monde, et s’arrogent les rôles d’avocats, procureurs, juges et bourreaux simultanément.
Ces inquisiteurs d’amphithéâtre en viennent à sommer des individus et des groupes de s’excuser de crimes qu’ils n’ont pas commis auprès de gens qui ne les ont pas subis. Certains seraient coupables par naissance des crimes imaginaires qu’auraient commis leurs aïeux dont personne ne connaît la vie ni les actes, quand d’autres bénéficieraient d’une excuse à tous leurs actes en vertu d’une généalogie tout aussi fantasmée. La couleur de peau définirait l’ascendance et les crimes associés desquels devraient répondre les infortunés possesseurs d’un taux de mélanine suspect. Et tout cela au nom d’une réécriture de l’histoire coloniale qui en fait un mauvais blockbuster importé de cultures et de nations étrangères, et dont nous devrions continuer de répondre collectivement et individuellement aujourd’hui. C’est délirant… mais ça marche !
La culpabilisation collective s’exonère de toute justice et subsume la responsabilité individuelle sous l’assignation à résidence identitaire et les solidarités communautaires imposées. Trois principes fondamentaux se voient balayés :
Les enfants ne sont pas coupables des crimes de leurs pères.
Les hommes ne sont pas coupables des crimes de leur époque, pour y avoir simplement vécu.
Les individus ne sont pas coupables des crimes de ceux qui leur ressemblent. [2]
Une telle négation du libre arbitre devrait entraîner la révolte de tous ceux qui se font ainsi instrumentaliser. Or, les audacieux qui ruent dans les brancards sont vite désignés comme cibles à abattre : pour toutes les religions et idéologies, il n’est rien de pire qu’un apostat. Ils ne sont toutefois guère nombreux et beaucoup trouvent ces chaînes dorées bien agréables. La chouinocratie vit et prospère de cette abdication. En effet, la tyrannie de l’oppression comme grille d’analyse unique du monde social conduit à la sacralisation de la subjectivité : je dois être victime d’une oppression pour avoir le droit de participer au débat public. C’est le « sophisme des concernés », selon lequel la liberté d’expression est conditionnée au degré de victimisation – le fameux « Ta gueule, t’es pas concerné ! ».
S’installe une course à la victimisation, une concurrence victimaire généralisée entre les individus et entre leurs groupes et communautés, afin d’obtenir les droits qu’ouvrirait ce statut tant envié. Il y a pourtant une indignité évidente à réclamer aussi indûment le statut de victime. Mais qu’importe, puisque cette idéologie de l’oppression fait croire aux gens non seulement qu’ils sont des victimes mais qu’en plus ce titre vaut blanc-seing pour tout ce qu’ils peuvent commettre « en retour ». Pour les victimes par essence, tout est permis.
L’inculture historique crasse des « concernés » permet à des discours idéologiques complètement faux, mais à la démagogie flatteuse, d’être pris pour argent comptant : on leur répète depuis la naissance qu’ils héritent leur statut de victimes, qu’ils ont donc le droit de faire tout ce qu’ils veulent, qu’ils ne sont pas français, que la France les déteste comme elle déteste leurs parents qu’elle a horriblement exploités, comme elle a exploité leurs ancêtres. Ces contes pour enfants sont crus sur parole parce que c’est facile [3].
Sur fond de rien-à-foutrisme, la démagogie se renomme « bienveillance » et fait passer les bourreaux pour des victimes – et réciproquement. Toutes les excuses sont bonnes : sociales, raciales, sexuelles… la distinction manichéenne de l’humanité en dominants et dominés, bourreaux absolus et victimes angéliques, odieux oppresseurs et nouveaux Damnés de la Terre, conduit à une apologie de la figure victimaire qui absout a priori ceux qui peuvent y prétendre, quitte à condamner les vraies victimes qui n’y ont pas droit.
Par exemple, qui est oppresseur et qui est opprimé entre l’enfant traité d’« intello » – pire insulte possible dans les cours de récréation –, harcelé, violenté, humilié parce qu’il travaille bien à l’école, et son bourreau ? Les idéosociologues expliqueront très sérieusement que le premier profite d’un odieux privilège de classe, de race, de sexe ou n’importe quoi d’autre, alors que le second n’est que la victime d’un système culturel élitiste qui ne laisse pas suffisamment de place à ses propres références culturelles ni à son ressenti bla bla bla. Et le gamin bon élève de devoir quitter son école alors que le harceleur – pardon : la victime de l’affreux système scolaire – peut tranquillement continuer de détruire la vie des autres enfants.
Les bourreaux grimés en victimes profitent de l’aplatissement de l’échelle de gravité qu’offre cette idéologie. La « violence symbolique » devient aussi insupportable, si ce n’est plus encore que la violence physique. Et le ressenti de la première justifie le recours à la seconde. Un regard d’un supposé oppresseur envers un opprimé imaginaire justifie l’égorgement du premier. L’enseignement de la laïcité justifie la décapitation d’un professeur. Un dessin justifie le massacre à la kalachnikov de toute la rédaction qui l’a publié.
Ainsi sont excusés des comportements inexcusables. Des « intellectuels » peuvent expliquer sereinement, et sans être contredits, que le viol d’une femme « racisée » prend deux sens opposés selon la couleur de peau et la religion du violeur : s’il est blanc, c’est un crime raciste, s’il est noir ou musulman, ce n’est que l’expression de la frustration sexuelle imposée aux jeunes gens « racisés » par l’État colonial… et puis ce genre d’événement ne doit pas sortir de la communauté : la justice des « blancs » n’a pas à y regarder. Ignoble.
Dans les quartiers tenus par les mafias religieuses et criminelles, qui est dominé, qui est opprimé ? Pour nos sociologues de Paris VIII, les pauvres petits caïds, dealers et autres barbus qui émargent au fréro-salafisme sont des victimes du racisme systémique et doivent donc être excusés de tous leurs méfaits – réactions justes et légitimes. Alors qu’en réalité ils font régner la terreur sur les femmes, les homosexuels, les familles de ces quartiers, qu’ils ne sont que de vulgaires voyous, voire des délinquants ou des criminels. Les vraies opprimées, ce sont les gamines de ces quartiers condamnées à être voilées ou violées, et pour lesquelles les néoféministes n’auront pas un mot (le voile est un « embellissement », n’est-ce pas ?). L’extension du domaine du caïdat se fait sous la bénédiction des intellectuels bourgeois des centres-villes, passés maîtres dans le déni de réalité.
Les clercs, qui n’en sont pas à leur première trahison, pérorent, pleins de fatuité, sur les dominations qu’ils choisissent scrupuleusement en fonction de leurs propres intérêts. Les Palestiniens oui ; mais les Ouïgours, les Soudanais ou les Yéménites non. Il faut comprendre cette indignation sélective, faiblesse humaine qui fait qu’on ne peut mener tous les combats simultanément. Certaines victimes valent plus que d’autres, certains bourreaux sont plus rentables. Et au palmarès des boucs émissaires, les juifs arrivent largement en tête.
L’antisémitisme n’a jamais été l’apanage de l’extrême droite. Alors qu’à gauche il découlait historiquement d’une assimilation du juif au capitaliste, cette référence s’hybride désormais à celle des islamistes et se pare des atours de l’antisionisme. Pour se protéger des accusations en antisémitisme, les antisionistes prétendent distinguer juifs et sionistes mais assimilent tous les juifs au peuple israélien et tous les israéliens (donc tous les juifs) au gouvernement d’Israël – en revanche, à chaque attentat terroriste, les mêmes beuglent « pas d’amalgame » entre musulmans et islamistes : la culpabilité par association est, comme toujours, à géométrie variable.
Faire des juifs des oppresseurs par nature et les musulmans de nouveaux Damnés de la Terre permet, une fois encore, le renversement opportun des victimes et des bourreaux : les massacrés, les violées, les torturés, les kidnappés de l’horrible pogrom du 7 octobre sont transformés en agresseurs qui l’ont bien mérité, selon l’axiome connu « tout ce qui arrive aux juifs est de la faute des juifs » ; quant aux terroristes sanguinaires du Hamas, ils deviennent des Résistants opprimés.
Les Gazaouis ? évidemment qu’ils sont opprimés… mais soyons honnêtes : ils le sont par le Hamas qui se sert d’eux comme boucliers humains, installe ses quartiers généraux, ses armes et ses rampes de lancement de roquettes dans les écoles et les hôpitaux, utilise l’aide humanitaire à ses fins criminelles et planque ses dirigeants millionnaires dans le Golfe. Et les foules haineuses qui crachaient sur les cadavres juifs et les violentaient dans les rues de Gaza en hurlant « Allahou akbar » : ce sont des opprimés ou des oppresseurs ?
Mention spéciale pour les femmes qui ont subi les pires atrocités – et subissent encore une longue agonie dans le sépulcre des tunnels du Hamas. Pour les néoféministes adeptes de la domination comme explication du monde, toutes les femmes doivent être crues sur parole (jetant ainsi par-dessus bord la présomption d’innocence et l’État de droit)… sauf si elles sont juives ! Metoo ne vaut que lorsqu’on a le bon pedigree.
On touche là à toute l’hypocrisie de « l’intersectionnalité » et de la « convergence des luttes ». Comme dans toute bonne novlangue, les mots signifient exactement le contraire de ce qu’ils prétendent dire. Il n’y a ni « intersection » ni « convergence » : seulement une hiérarchie des stigmates. Il ne s’agit pas de croiser les « oppressions raciales, sociales, sexuelles, religieuses, etc. » mais bien de les classer par ordre de priorité et de sacrifier les victimes qui valent moins au bénéfice de celles qui rapportent plus. Dans cette vision du monde qui n’aime rien plus qu’étiqueter les individus et les ranger dans des petites cases prédéfinies, une femme prolétaire blanche sera toujours un oppresseur alors qu’un grand bourgeois musulman, arabe ou noir ne peut être qu’un opprimé.
La passion de l’incarcération, donc. L’assignation à résidence identitaire. Victimes comme bourreaux, oppresseurs et opprimés, tous sont enfermés dans leur statut. Et gare à celui qui voudrait s’en échapper. Refuser le statut d’opprimé, c’est nécessairement basculer dans celui de l’oppresseur, avec en plus la tache indélébile de la trahison. « TERF », « bounty », « collabeur », « nègre de maison »… les insultes s’accompagnent généralement de menaces de morts – parfois, trop souvent, de passages à l’acte.
*
Ce manichéisme de comptoir qui s’abrite sous le parapluie du jargon pseudo-scientifique nie la complexité des individus et de l’histoire. Un exploité n’est qu’un exploiteur qui attend son tour… ou qui l’a raté. Chacun de nous est, selon le moment, oppresseur et opprimé, et souvent en même temps. Or, pour nos précieux ridicules, le reconnaître entraînerait la banqueroute de leur juteux business.
Cincinnatus, 25 mars 2024
[1] Que l’on m’entende bien : les SHS sont un pan de la science et de la recherche absolument vital ; les travaux de bien des chercheurs nous aident à comprendre l’homme et la société, et font progresser l’humanité. Ces disciplines, néanmoins, sont encore plus sujettes que d’autres aux détournements idéologiques, aux manipulations obscurantistes et à l’entrisme de tous les charlatans antiscientifiques. Certains de leurs représentants, tout particulièrement en sociologie et en économie, les plus gangrenées par les arnaqueurs (je ne compte pas les « sciences de l’éducation » qui sont hors catégorie et font passer l’astrologie pour un modèle de sérieux), n’ont toujours pas compris que l’intérêt de ces savoirs est précisément qu’ils ne sont pas sur le même plan que ceux produits par les sciences « dures » ou « exactes » : le régime de vérité d’une étude sociologique ou d’un modèle économique n’est pas comparable à celui d’un théorème de mathématiques… et ceux qui prétendent le contraire pour usurper une scientificité indue ne sont pas des scientifiques mais des faussaires.
[2] Voir : « À qui la faute ? »
[3] Les identitaires de droite ne font pas mieux que les identitaires de gauche avec leurs fantasmes de grand remplacement qui ne sont qu’une autre version de la victimisation, mâtinée d’un complotisme de mauvaise série télé. Il ne s’agit ici que de se faire peur pour justifier sa haine. Qu’ils se rassurent : aucun plan ourdi dans des salons feutrés par une poignée de conspirateurs, secrets maîtres du monde, ne vise à les éliminer. Malgré leur délire, les identitaires de droite ne sont pas, aujourd’hui, les plus dangereux pour la République. Leurs homologues prétendument « de gauche » la menacent bien plus sérieusement. Ils ne doivent pas être négligés mais la « tenaille identitaire » est assez largement illusoire. En revanche, qu’il y ait, en France, un réel problème avec l’immigration, sa régulation, l’intégration et l’assimilation, je ne le nie pas. Au contraire. La situation nécessite que les dirigeants politiques prennent leurs responsabilités… mais c’est un autre sujet pour un autre billet.

Synthèse intéressante de ce que la plupart des gens qui ne sont pas sous emprise idéologique savent déjà. Thèmes développés quotidiennement dans le magazine Causeur ou bien Le Figaro.
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Oui, Cinci est un gros lourd qui se croit original !
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Chère Proserpine (quel joli pseudo),
Gros : je fais des efforts, ce n’est pas très gentil de me décourager ainsi.
Lourd : je plaide coupable, mon humour n’a guère évolué depuis ma prépa – je n’en suis pas fier mais j’assume.
En revanche, je vous interdis de m’accuser de me croire original : je n’ai jamais prétendu avoir inventé le fil à couper l’eau tiède ! Et même : si d’autres disent et écrivent la même chose que moi (et sans doute de manière plus fine et plus intelligente), tant mieux !
Cinci, lourd pas très gros qui espère sincèrement ne pas être original.
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