Élections européennes : ah bon, on vote ?

Électeurs le 9 juin 2024
ou Une baignade à Asnières, Georges Seurat (1884)

Le 9 juin prochain, nous devons élire nos représentants au Parlement européen. Ces élections remportent systématiquement la palme de la désaffection et, une fois encore, le désintérêt domine. Entre le dévoiement de la campagne électorale et la rupture consommée entre les institutions européennes et le peuple, le scénario d’un nouveau fiasco se déroule sans accroc.

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En politique, il est toujours question de raconter des histoires. Or, comme en une répétition sans conviction avant la prochaine élection présidentielle, celle qu’on nous sert en ce moment ne peut guère soulever l’enthousiasme. La trame n’a aucun intérêt ni relief, la mise en scène est navrante, les acteurs mauvais. Et en plus, la fin est déjà connue de tous : aucun suspense ! Le RN n’a pas besoin de faire campagne, il est assuré d’obtenir un résultat historique, en grande partie grâce à ses adversaires qui, incapables que de mener campagne, se complaisent dans des stratégies ineptes de petits Catilina de village.

Toute tentative d’animer et d’élever quelque peu cette campagne moribonde sonne si faux qu’il n’y a même plus d’enrobage pour faire passer pour sérieux ce qui n’est qu’une vaste blague.

Personne ne parle de l’Union européenne… et ceux qui s’y essaient sont inaudibles. Le débat public est saturé des miasmes proche-orientaux, importés avec une gourmandise coupable par une « gauche » antisémite qui pense trouver de la dignité dans la fonction de porte-parole du Hamas. Quelle folie !

Si LFI se complaît tout particulièrement dans la bassesse, l’ensemble des protagonistes de cette farce sont d’une médiocrité hélas coutumière pour cet exercice. Hormis quelques grandes figures et personnalités estimables qui ont émaillé l’histoire de ce Parlement européen, force est de reconnaître que les partis politiques français y excellent dans le recyclage d’affligeants tocards, de vieilles badernes (Nadine Morano et Brice Hortefeux, sérieusement ?) et d’encombrants intrigants, qu’ils recasent là-bas, aussi loin que possible de Paris, pensant ainsi se débarrasser des gêneurs.

Et une fois encore, outre un ou deux candidats peut-être un peu moins répugnants que les autres, nous voilà sommés d’envoyer nous représenter des candidats qui cachent mal leur incompétence derrière des postures surjouées de technocrates fédéralistes, de trublions déracinés, de porte-parole de puissances étrangères ou de frexitiens dogmatiques – ces derniers existant à peine dans l’espace public : les listes critiques de l’Union européenne sont marginales et, pour certaines, si caricaturales qu’elles décrédibilisent leur combat et font du souverainisme un repoussoir.

Pourtant il y aurait à dire ! Et cette campagne devrait être l’occasion d’un véritable débat public, tant les enjeux sont importants.

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L’opposition aux décisions, au fonctionnement et à l’organisation même des institutions de l’Union européenne est parfaitement légitime. Servante servile des lobbies en tous genres, propagandiste zélée de l’idéologie néolibérale, complice soumise des islamistes : l’Union européenne est le pire ennemi de l’Europe. Et surtout des États-nations dont les technocrates veulent la peau, bien aidés en cela par des dirigeants politiques nationaux dont le cynisme ou la naïveté sont tout aussi coupables l’un que l’autre.

Les félonies de l’Union européenne se concentrent essentiellement dans la destruction de la souveraineté nationale (processus où la trop méconnue Cour de justice de l’Union européenne joue un rôle délétère – CJUE qui sape systématiquement les souverainetés nationales au profit d’un fédéralisme technocratique). Or, on ne le répétera jamais assez, souveraineté nationale est un synonyme exact de démocratie ! L’oxymore « souveraineté européenne », défendu par Emmanuel Macron, ne peut qu’être une mauvaise plaisanterie : il n’y a pas de nation européenne et il ne peut y avoir de « souveraineté européenne » : c’est un cercle carré. Le « tour de vis fédéraliste », contre lequel une pétition très juste circule et mérite signature, n’est qu’un coup de force antidémocratique.

L’extension envisagée de la majorité qualifiée, là où l’unanimité est encore la règle, témoigne de cette fuite en avant dans la confiscation du pouvoir : la dépossession du droit de veto ouvre les politiques nationales à toutes les modes et, surtout, écrase les spécificités de chaque nation. La normalisation forcée passe une nouvelle vitesse.

C’est du pain béni pour tous les ennemis de la France, aussi bien étrangers qu’à l’intérieur de notre pays, qui ne peuvent voir que d’un bon œil son alignement sur les modèles étrangers et la fin de toutes les « exceptions » qui font la France – en matière de politiques économique, sociale, énergétique, environnementale, culturelle… et, notamment, pour ce qui est de la laïcité, sujet sur lequel la ligne de l’Union européenne et de la plupart de nos « amis » est bien plus « multiculturelle ».

Nous franchirions là un nouveau pas, alors même que l’essentiel de nos lois n’est déjà que la simple transposition de décisions prises par d’autres contre nos intérêts. Nous avons perdu la main sur la monnaie, sur une bonne partie de la politique économique, sur l’essentiel du pouvoir législatif… et nous sommes en train de la perdre sur la défense et les affaires étrangères… jusqu’à ce que le gardien de notre souveraineté ose sérieusement envisager de brader notre dissuasion nucléaire au profit de l’échelon européen !

À croire que nos politiques sont nés pour trahir. Lorsque les intérêts de l’Union européenne et ceux de la France divergent, nos dirigeants, soudés par la bêtise et la lâcheté, choisissent de sacrifier leur pays, leur nation, en appliquant des décisions et des politiques délétères.
Ainsi ont-ils sacrifié notre filière électrique nucléaire, parce qu’elle était un atout concurrentiel que ne pouvaient supporter nos chers alliés européens, Allemagne en tête.
Ainsi ont-ils démantelé et bradé l’industrie française.
Ainsi ont-ils transformé le territoire national en un archipel féodal au détriment de l’État, de l’égalité et de la justice.
Ainsi ont-ils détruit l’école, l’enseignement supérieur et la recherche (formidable processus de Bologne !).
Ainsi ont-ils calomnié le modèle universaliste et laïque français au profit du modèle multiculturaliste et communautariste anglo-saxon.
Ad nauseam.

La fin de la souveraineté nationale, c’est la fin de la démocratie

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Du côté des électeurs, trois sentiments dominent :
À quoi bon ?
Rien à foutre !
Ras le bol !

À quoi bon ?
À quoi sert de voter puisque toutes les décisions collectives sont balayées d’un revers de main dédaigneux ? Le referendum de 2005 n’est pas oublié ; le souvenir du traité de Lisbonne, empreint de ressentiment, demeure vif. Cet outrage à la nation ne cesse d’alimenter la conviction que tout ce spectacle grotesque ne sert à rien, que le peuple ne compte pas, que sa voix est inaudible, son expression inutile.

Rien à foutre !
Qui s’intéresse à ces élections en-dehors des militants convaincus et du petit milieux politico-médiatique (et encore) ? Soyons honnêtes : les Français n’en ont rien à fiche. La culture de l’avachissement assomme le citoyen sous les coups du consommateur et l’éloigne du politique pour mieux se pelotonner dans l’édredon confortable du privé.

Ras le bol !
Marre d’être pris pour des cons ! La France périphérique et tous les perdants des politiques néolibérales ne doivent pas être calomniés : ils ne sont pas idiots et ne se trompent pas d’adversaires. Ils ont bien compris qu’ils sont les dindons de la farce et que la rupture profonde entre le peuple et ses élites déracinées ne fait que s’agrandir. S’ils projettent de voter massivement pour le RN à ces élections et aux suivantes, ce n’est pas parce que la France serait un « pays de fachos et de racistes », comme le prétendent ceux qui méprisent le peuple, mais bien parce que c’est le seul parti à prétendre écouter les laissés-pour-compte. Pour le meilleur ou pour le pire.

Cincinnatus, 6 mai 2024

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

8 commentaires sur “Élections européennes : ah bon, on vote ?”

  1. Dans un repère cartésien (xOy) la courbe d’équation x^2 + y^2 = R^2 est un cercle de rayon R et de centre O.
    Dans un repaire polaire il sera représenté sous la forme d’un rectangle de côté R sur l’axe des r et 2pi sur l’axe des angles.
    Moralité : un cercle peut être un rectangle. Tout dépend du système de coordonnées dans lequel on se trouve.
    Allez bon courage !

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    1. Cher Septimus,

      je vous remercie, par cet excursus, de me ramener bien des années en arrière à mes premières amours : les mathématiques. Il ne vous aura cependant pas échappé que nous sommes ici en politique et non en mathématiques, et que cet espace-là n’a rien de cartésien – à tout prendre, il se rapproche plus de la géométrie non euclidienne, et encore. L’expression « cercle carré » relevait donc moins des mathématiques que de ce qui manque terriblement à nos dirigeants : le bon sens. Pour ma part, taupin, je préférais la topo, ce qui me fait songer que ceux-là, dans le monde réel et des réels (R), sont toujours trop compacts : fermés bornés.

      Cincinnatus

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  2. Ce que vous décrivez, ce que vous dénoncez, je ne le ressens que trop bien.

    Il faudrait poursuivre mais ça fait trois fois que je poste un commentaire très long qui est éradiqué par un tout petit bug. Je voulais simplement vous demander, ce qui me tient absolument à cœur dans tout ce que j’ai pu écrire, comment convaincre des personnes absolument manipulées, comment parler à ces gens ? Après tout ce sont eux la majorité. J’ai tenté de faire passer vos articles à mes parents ouvriers, par exemple, je pense qu’ils ont arrêté au bout de la deuxième ligne.

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  3. Aujourd’hui j’ai accompagné ma fille, elle est en 3e, dans un lycée, pour passer un entretien oral. En attendant sur le parvis, j’ai vu des affichettes avec un drapeau palestinien et un très très beau sigle (grossièrement c’est union des lycéens de tartempion pour la Palestine : UTP, ça fait sérieux, ça fait engagé, ça fait intello) appelant à une manifestation, le 23 mai.

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  4. Dans une élection à la proportionnelle, l’abstention n’est ni un engagement, ni une audace ni une ouverture, ni une dynamique.

    Si parmi toutes les listes présentées, des plus eurosceptiques aux plus europtimistes, des plus internationalement écoconscientes aux plus national-populistes, vous ne trouvez pas celle qui mériterait qu’on l’approuve ou qu’on vote pour elle plutôt qu’une autre, vous ne vous conduisez ni en citoyen ni en intellectuel (ce qu’est pourtant censé être un enseignant), mais juste en individualiste boudeur voire poseur, s’autorisant à traiter ses compatriotes de couillons d’électeurs (cf. « Elections, piège à c*** »).

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    1. Bonjour Claustaire,
      Je n’ai pas dit que j’avais l’intention de m’abstenir… mais que je peux comprendre que, dans le contexte actuel et devant l’offre politique désespérante, le dégoût l’emporte. Pour ma part, j’irai voter et je pense savoir pour quelle liste.
      Par ailleurs, je ne suis pas enseignant.
      Amitiés
      Cinci

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