La France, ce pays rural

La Moisson, Vincent van Gogh (1888)

On sort de l’autoroute. On ouvre la fenêtre alors que l’on s’engage sur une de ces routes limitées à 80 ou 90 mais sur lesquelles on ne passe la cinquième qu’avec étonnement, comme par erreur ou par inadvertance. Une de ces départementales encadrées de platanes ou de sapins, dont le nom sonne comme un matricule à trois, voire quatre chiffres, mais que tout le monde, dans le coin, connaît comme les routes « de chez la Martine », « des grangettes » ou « du puits-au-cochon », et sur les bords desquelles des panneaux annoncent à l’avance chaque hameau, chaque lieu-dit, chaque ferme.

On se lamente, quand toute sensibilité en soi n’est pas tout à fait éteinte, de l’extension de l’empire du moche à toute la France : on ne peut profiter plus de quelques minutes d’un paysage qui ne soit corrompu par l’érection obscène de ces éoliennes anti-écologiques ; on s’afflige à traverser des zones commerciales infinies, toutes identiquement répugnantes.

On traverse des villages qui, jusqu’à il y a peu, ne voyaient passer qu’un tracteur par jour mais que les GPS ont transformés en voies rapides pour touristes pressés d’éviter les bouchons – et qui, joyeusement lancés dans ce grégarisme forcé par la reddition de l’intelligence devant la béquille technologique, en forment d’autres plus denses encore, en une ironie toute shadokienne.

D’un bourg au hameau suivant, d’un village à son voisin distant d’à peine quelques kilomètres, ça sent les champs et le purin, le fromage et le vin, la forêt et la mer. On passe dans l’un de ces villages-rue à la beauté incomprise et décriée, dans une de ces bourgades qui semblent hiberner le plus long de l’année et ne se réveiller qu’à la « belle saison ». On ralentit un peu pour admirer une ferme ancienne, une jolie demeure ou le bâtiment de l’école, coincé entre la mairie, l’église et le cimetière.

« Petite cité de caractère », « Village fleuri », « Plus beau village de France »… on sourit devant ces labels accrochés aux patelins comme les breloques au revers d’un amiral soviétique. On aurait tort de se moquer : de telles fiertés sont bien légitimes. Comme celle qui conduit à ouvrir un écomusée dédié à la tourbière du coin ou un temple de trente mètres carrés à la gloire de la célébrité locale.

On passe devant ces « trésors régionaux » sans s’arrêter, on aimerait bien, mais on n’a pas le temps, alors on se dit : « la prochaine fois, on fera une pause », et on sait que c’est faux. On a vaguement conscience que, pour ces villages, ce n’est pas qu’une question de prestige – mais souvent de simple survie. Il faut rendre la mariée aussi séduisante que possible – par tous les moyens, même la retape un peu vulgaire.

Car l’argent manque. Combien ont la chance de pouvoir restaurer leur petite église romane par l’action énergique d’une association locale ou la générosité d’un habitant dont le réseau est suffisant pour trouver les fonds nécessaires ? Pour un clocher sauvé, combien de ruines abandonnées ? Et combien de villages mourants ?

Et puis il y a le maire ! « Mon maire, ce héros au regard si doux »… et surtout si las. Qui fait tout pour ne pas laisser crever son village ravitaillé par les corbeaux, loin des circuits touristiques et des métropoles qui vampirisent toute l’activité économique. Ce maire, qui voit les services publics et les commerces fermer les uns après les autres, provoquant, ruissellement morbide, l’exode de ceux qui n’ont plus le choix de rester. Ce maire dont les interlocuteurs disparaissent derrière les écrans de fumée d’une « décentralisation » criminelle. Comment expliquer à un obscur adjoint au sous-chef de bureau à Dijon les difficultés hivernales du bus de ramassage scolaire dans un petit village montagnard du Haut-Doubs ? Comment se rendre à Toulouse pour plaider son cas, lorsqu’on doit s’occuper en même temps du vêlage dans sa manade camarguaise ? Des héros, ces maires ! Des héros que la technocratie des regroupements intercommunaux et des « grandes régions » étrangle dans une nouvelle forme de féodalité antidémocratique.

Oui, dans l’indifférence générale, les zones rurales et leurs habitants, dans l’ensemble, souffrent terriblement. On sombrerait facilement – et avec quelques raisons – dans un misérabilisme condescendant. Il faut néanmoins s’en garder tout autant que des cartes postales façon images d’Épinal !

Parce qu’en parcourant cette France rurale, en bavardant avec ses habitants, on ne peut que s’émerveiller de la diversité de ses paysages et de leurs lumières : pays de plaines et de montagnes, de mers et de marais, de champs et de forêts… marient souffrance et vitalité. On se réjouit à flâner dans ces marchés qui rassemblent les producteurs du coin, à participer à ces fêtes de village – fêtes païennes christianisées puis remises au goût du jour dans un savoureux mélange d’authenticité, de folklore et de kitsch. Dans ces lieux de sociabilité, de solidarité, on devine aussi les haines recuites, les rancœurs clochemerlesques aux origines perdues dans le flux et le reflux des générations, les tensions entre ceux qui sont là depuis toujours, ceux qui sont partis et puis revenus, et les nouveaux, ces étrangers récemment installés.

Ah ! Ces « néoruraux » auxquels on se jure de ne pas ressembler, ces métropolitains qui fuient la ville et rêvent de la vie « simple », « au grand air » de la « campagne »… à condition d’avoir la 5G et la fibre pour le télétravail et surtout pour s’avachir devant netflix. On les entend pester contre les cloches de l’église, le chant du coq ou les clarines des vaches, contre l’odeur du fumier ou du tracteur. On les méprise, ces bobos urbains qui s’imaginent les sauveurs d’une ruralité qui n’attendait qu’eux. N’est-il pas là, d’ailleurs, ce « colonialisme » qu’eux-mêmes voient partout sauf dans leur propre tête ?

Il y a quand même de quoi rire quand on les entend expliquer très sérieusement leur métier à des gens qui le pratiquent depuis des générations et qui ne sont pas restés à la marge des progrès scientifiques et techniques, contrairement à ce que se figurent grossièrement ces génies de l’agriculture « moderne » qu’ils ont découverte sur tiktok ou lors d’un atelier de la fête de l’Huma. On n’ose interrompre ces démonstrations enthousiastes de techniques « révolutionnaires » qui associent, dans un joyeux charlatanisme, ésotérisme sectaire et inculture scientifique crasse (et vive la biodynamie !). Quand on voit ce qu’ils font aux auges à cochons au pieds des arbres parisiens, on n’ose imaginer les résultats si on leur confiait le soin de cultiver de quoi alimenter le pays !

Après tout, ce n’est la faute ni des uns ni des autres si les connaissances scientifiques des agriculteurs sont souvent bien supérieures à celle des petits bourgeois venus leur donner des leçons, forts de leur licence en sociologie de Paris 8. On ne relèvera pas que les agriculteurs, eux, s’abstiennent en général de venir expliquer leur métier à ceux dont l’activité professionnelle montre une utilité sociale inversement proportionnelle à la prétention du titre. On préfère témoigner le respect qu’ils méritent à ceux qui ont toujours nourri la France… malgré l’image relayée par bien des médias nationaux qui se complaisent dans cette vision à la fois dédaigneuse et misérabiliste des ploucs que les urbains viendraient sauver.

Et une fois de plus, on constate, avec une légère nausée, que nous vivons dans des mondes parallèles, devenus parfaitement étrangers. Les fractures territoriales ne sont qu’une déchirure de plus dans un tissu national en lambeaux. On serait bien naïf de s’étonner des résultats du RN dans ces territoires ostracisés par toute une partie de la population urbaine qui se croit supérieure.

On s’explique ces scores du parti lepéniste par les difficultés sociales et économiques – et c’est juste. Par les trahisons successives de tous les autres dirigeants politiques, quel que soit leur bord – et c’est encore juste. Mais on sous-estime la dimension symbolique et identitaire (encore !) de l’abandon que vivent les habitants de cette France rurale. Le sentiment de mépris. L’infantilisation. L’impression de n’être que des citoyens et des territoires de seconde zone, de second plan. Des bouseux dont on a honte sur la photo. « Marine Le Pen, elle, elle n’a pas honte de nous sur la photo ».

Et on se rend compte, peut-être, qu’ils n’ont certainement pas besoin d’être « sauvés » par les urbains. En revanche, ils ont besoin d’être entendus et pris au sérieux.

Cincinnatus, 23 septembre 2024

Publié par

Avatar de Inconnu

Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

2 commentaires sur “La France, ce pays rural”

  1. Bonsoir,

    Ce mot « rural » est tellement galvaudé me semble t-il que je m’y reconnais de moins en moins, mais c’est sans doute parce que je suis un campagnard.

    Je veux dire par là que je ne serai jamais un urbain. La ville sent mauvais (même les propres et les « vertes) et je lui préfère l’odeur du fumier, la ville est tapageuse et je lui préfère le calme, la ville est à fleur de nerf et je lui préfère la sérénité.

    La ville se dépoitraille facilement, la campagne est plus pudique, surtout quand elle est belle.

    A la campagne « on connaît son monde » et on ne fait pas semblant de connaître le monde.

    Beaucoup de clients de nos chambres d’hôtes nous demandent « comment faites-vous pour vivre ici? » (ils pensent au super marché souvent…) alors moi je leur demande comment ils font pour vivre en ville alors qu’ils préfèrent passer leurs vacances ailleurs…

    On me répond souvent qu’on n’a pas eu le choix à cause du travail, je ne dis rien mais on a toujours le choix, il suffit d’accepter quelques renoncements… se priver de ces renoncements c’est forcément s’enchainer.

    Mis à part le passage sur les éoliennes qu’il faudrait je crois nuancer, j’ai retrouvé dans tous vos mots ce que je pense.

    L’abandon du monde rural est réel mais c’est, je pense, parce que la population n’est majoritairement plus campagnarde (C’est de la tautologie ça?..), son monde est essentiellement celui des murs, de la matière inerte et cette population de sait plus vraiment ce qu’est un espace vivant, elle ne le comprend plus. Nos élues et élus ressemblent à la population.

    Certains pensent qu’ils suffit d’habiter à la campagne pour être de la campagne, ce n’est pas vrai, ce n’est que le début d’un long cheminement où avant de changer les choses il faut commencer par comprendre entièrement ce qu’elles sont et souvent, quand on le comprend, on ne veut plus les changer.

    Mais ceci demande du temps… et les citadins autant que les nouveaux campagnards n’en ont pas, car le temps des villes n’est pas celui des campagnes.

    Pensez qu’il y a encore 30 ans ici on déjeunait le matin en se levant, on dinait à midi et on soupait le soir alors que maintenant respectivement et grâce à l’envahissement d’un parlé urbain on « petit-déjeune », « on déjeune » et on « dîne ». Tout en faisant la même chose…

    Dans l’histoire nous avons perdu notre avance et le souper !

    Pierre

    Aimé par 1 personne

  2. Je comprends tout à fait que lorsque l’on prend comme surnom Cincinnatus on soit anéanti par l’avènement du moche qui ronge nos campagnes. Mais, comme le dit Pierre, cet enlaidissement n’est pas du aux seuls urbains qui se moqueraient du sort des campagnards. C’est toute la population, celle des villes et celles des campagnes qui participe à cet enlaidissement. Si comme vous le pensez, ruraux et citadins vivaient dans des mondes parallèles, ou pourrait espérer, un jour une confrontation (dans un infini mathématique peut-être ?). Mais je crains qu’à force d’égalitarisme, la population s’est unifiée et que tous aspirent à la même consommation. Tous veulent pouvoir acheter dans les mêmes supermarchés; alors on ceinture n’importe quel bourg de centres commerciaux. Tous veulent être a moins de 20min de la préfecture; alors on coupe les platanes de la départementale pour tracer une 4 voies. Plus personne ne veut plumer un poulet ou tuer son cochon, alors on les élève de façon industrielle pour les vendre dans des barquettes.

    Nos contemporains, ainsi diminués par leurs aspirations à l’égale consommation deviennent eux mêmes aussi jetables et remplaçables que les objets qu’ils convoitent. Si le maire d’un village veut faire survivre son école ou ses commerces, il sera tenté de remplacer sa population de ruraux par des néo-ruraux. Sa commune n’est pas assez attractive pour cela? qu’à cela ne tienne, la préfecture l’aidera à remplacer ses ruraux par des étrangers. Grâce à cette aide, il sauvera son école et sa mairie deviendra bientôt trop petite pour distribuer toutes les aides sociales nécessaires à cette nouvelle population. Rien de grave, on construira un centre social immonde, on remplacera le près de Lucette par un terrain de skate-board pour tenter de donner une activité aux jeunes déconnectés de la nature. Votre maire rural est lui même un néo-rural et a quelques ambitions pour la présidence de sa communauté de commune? Il remplacera l’ancien presbytère par une médiathèque-ludothèque ou la littérature elle-même sera remplacée par des bandes dessinées et des boites de légos. Tout est remplaçable! Le médecin qui avait soigné ses paysans pendant 40 ans décide de partir à la retraite à 70 balais? Ce n’est pas grave, on remplacera son vieux cabinet par un centre médical neuf mais hideux ou l’on invitera un médecin roumain ou tunisien à remplacer cet ancien notable qui décidemment n’avait rien fait pour propulser sa commune dans la voie du progrès.

    Comme le dit Renaud Camus, le grand remplacement n’est pas qu’un problème d’immigration, c’est l’ultime étape de l’égalitarisme qui conduit au remplacement des hommes par des femmes (et inversement), au remplacement des paysages ruraux par des paysages péri-urbains comme vous l’observez si justement et finalement au remplacement du beau par le laid.

    Votre récent billet sur une « république qui oblige » m’a fait relire le Traité des devoirs de Cicéron (un admirateur de Cincinnatus par ailleurs!). Cela m’a renforcé dans l’idée que beaucoup de nos maux, y compris la dégradation de la vie à la campagne donc, proviennent d’une égalité mal comprise.

    La Dive,

    Hobereau poitevin, qui vous écrit tout cela en faisant cuire un pâté de lièvre et en sirotant un armagnac devant sa cheminée. Comme quoi la campagne n’est pas encore complètement ravagée et a encore bien des charmes!

    J’aime

Laisser un commentaire