
Qu’il est triste, le pays de Descartes, de Pasteur, de Curie et de tant d’autres immenses bienfaiteurs de l’humanité ! Le niveau de la population française en sciences est lamentable. Les écoliers décrochent dans toutes les matières et dans les disciplines scientifiques tout particulièrement ; même les meilleurs élèves qui entrent dans les classes préparatoires (et, par conséquent, dans les grandes écoles d’ingénieurs, où le niveau en français, en histoire et en culture générale n’était déjà pas bien fameux il y a vingt ans… mais, au moins en mathématiques et en physique, ça se tenait encore à peu près) n’ont jamais été si mauvais en sciences. Quant au reste des Français, les connaissances fondamentales absolument nécessaires à l’honnête homme du XXIe siècle ont déserté ce qu’il reste de culture commune – pour le plus grand bonheur de tous les charlatans, obscurantistes et idéologues.
Sommaire :
La science et la recherche
École, université : la transmission brisée
La victoire des obscurantistes
La science et la recherche
La confusion règne dans les esprits entre science et recherche. Étienne Klein résume parfaitement cette méconnaissance et ses effets :
La science est un corpus établi de connaissances en lesquelles on a toutes les bonnes raisons d’avoir confiance : l’atome existe, la Terre est ronde, les espèces vivantes évoluent. On n’a pas lieu de remettre ça en cause sauf si un jour quelque chose d’absolument révolutionnaire nous oblige à le faire. La science ambitionne d’atteindre la vérité à propos des questions précises qu’elle se pose.
Et puis il y a la recherche. Le corpus de connaissances qui constitue la science pose des questions auxquelles on ne sait pas répondre. On sait que l’atome existe, mais il y a des éléments dans l’atome qu’on ne comprend pas. Donc la recherche a à voir, elle, avec le doute. Mais quand on amalgame science et recherche comme on l’a fait pendant la crise sanitaire, le doute qui est consubstantiel à la recherche vient coloniser l’idée même de science. Et on en vient à dire : « La science, c’est le doute ». Mais si la science, c’est le doute, pourquoi m’interdirais-je de la contester à partir de mon ressenti, de mes croyances, de mes convictions ? Ainsi se met en place une jolie cacophonie. [1]
La recherche a ainsi pour objectif de construire des théories scientifiques qui servent à décrire le réel aussi précisément que possible. Par l’élaboration cumulative de connaissances fiables et robustes – de faits établis –, la méthode scientifique permet d’accorder une confiance raisonnable et rationnelle aux savoirs qu’elle produit. Pour obtenir le consensus de la communauté scientifique, une théorie doit ainsi expliquer les observations du réel et proposer des prédictions vérifiables par l’expérimentation. La vérité possède donc en science un statut différent de celui qu’on lui accorde dans la vie courante [2]. Une théorie est considérée comme « vraie » tant qu’elle demeure en conformité avec l’observation… et jusqu’à sa réfutation par l’expérience et la proposition d’une théorie qui décrit mieux encore le réel. En d’autres termes, la démarche scientifique ne permet pas d’affirmer définitivement « cela est vrai » ; en revanche, et c’est là toute sa force, elle peut démontrer sans appel que « cela est faux ».
Comme l’explique très bien Étienne Klein, le doute forme le cœur de la recherche mais ne doit pas être étendu aux résultats affermis de la science. Les procédures rationnelles et l’expérimentation éprouvent les théories et en révèlent les limites afin d’accroître l’ensemble de nos connaissances [3]. Tout cela prend du temps. L’image du scientifique seul dans son laboratoire, son lit ou sa baignoire, qui hurle « eurêka » et révolutionne la science en un instant de génie relève le plus souvent du simple fantasme hollywoodien. L’immense majorité des découvertes scientifiques sont le produit d’un lent, très lent, mûrissement, de travaux conduits pendant des décennies par de très nombreux chercheurs.
Les scientifiques sont des êtres humains avec leurs défauts, leurs ego, leurs intérêts personnels – la proportion de sales types dans la recherche n’a aucune raison d’être inférieure à celle que l’on connaît au sein de la population générale et les trahisons, fraudes, coups bas et veuleries y sont tout aussi nombreux ! Néanmoins, pour que leurs travaux montrent quelque valeur du point de vue scientifique, ils se doivent de fonder leur travail sur un éthos partagé qui fait la part belle à la rigueur, à la raison et à la capacité de penser contre soi-même. Le rationalisme n’est ni une idéologie ni une posture, c’est la clef de voûte de toute entreprise scientifique.
Cet ethos commun, ces procédures collectivement acceptées valident la qualité des connaissances ainsi produites. La recherche est une affaire de collaborations, d’équipes. À tel point que s’établit une République scientifique – homothétique à la République des lettres –, hélas mise en danger par la corruption des procédures de la recherche et par l’imposition d’objectifs et de missions extrinsèques – économie, industrie, finance, politique, technique : les ingérences sont nombreuses et mortelles pour la science, inféodée à des intérêts qui lui sont par nature étrangers.
L’évaluation par les pairs, par exemple, est un gage de qualité des travaux autant qu’un garde-fou contre les escroqueries… jusqu’à ce qu’elle se retourne contre la recherche elle-même en instaurant la publication comme un but en soi, au service de l’évolution concurrentielle des carrières de chercheurs. L’impératif « publish or perish » provoque une inflation de publications qui n’a rien à voir avec un quelconque progrès de la science mais seulement des stratégies de promotion et d’obtention de subventions. Course à la publication et concurrence pour des moyens toujours plus limités conduisent à une production scientifique globalement de plus en plus médiocre dans laquelle des articles absurdes ou indigents réussissent à passer les différents contrôles.
Cette crise de la recherche, intrinsèquement liée à celle de l’université (j’y viens dans un instant), érode profondément la confiance que l’on peut lui accorder et éloigne les citoyens de la recherche et de la science… alors même que nous sommes soumis à des enjeux très graves qui nécessitent justement un niveau minimum de connaissances scientifiques pour pouvoir construire une opinion éclairée et ne pas se laisser manipuler, ne pas être asservis. Le savoir scientifique est indispensable à la liberté.
Il ne s’agit pas de demander à tout le monde de comprendre la signification des équations de Maxwell et de s’en servir pour calculer des fonctions d’ondes mais d’avoir une idée à peu près claire de comment fonctionne la science et de maîtriser des connaissances fondamentales. Combien sont aujourd’hui encore capables de mener des calculs simples sans l’aide d’une prothèse technique ? De faire des conversions, de calculer des pourcentages, de manipuler des ordres de grandeur ? De faire la différence entre causalité et corrélation ? Combien possèdent les notions de base en physique ou en biologie ? En somme, ce que nous apprenions à l’école élémentaire.
Certains, conscients de la catastrophe, mènent des initiatives louables, et même excellentes, telles que « la main à la pâte » lancée par Georges Charpak, et tentent de sauver ce qui peut l’être pour rendre à la jeunesse française le goût des sciences… Il faut les encourager, bien sûr, et multiplier les points de rencontre entre écoliers et scientifiques, favoriser la connaissance et la compréhension de la démarche scientifique, développer le sens de l’expérimentation et de la recherche, enseigner comment se conçoit une démonstration scientifique, expliquer comment une connaissance se construit, se forge, jusqu’à devenir un véritable savoir, comment on établit les faits et comment la méthode scientifique permet de les distinguer des opinions. La vulgarisation, terme tombé en désuétude, auquel on préfère désormais le supposément moins discriminatoire « médiation », et le développement de la culture scientifique devraient être une priorité nationale. En commençant, bien entendu, par l’enseignement.
École, université : la transmission brisée
L’effondrement de l’instruction, vocation de l’école, accompagne celui de la culture scientifique en général. D’un côté, l’école ne transmet plus les savoirs et fabrique des crétins ; de l’autre, ces mêmes crétins, devenus grands, font des parents incultes et des enseignants qui ne maîtrisent même plus les disciplines qu’ils doivent enseigner. L’effacement des disciplines dans les concours de recrutement au profit d’épreuves de rien, jumelles des « heures de rien » qui bouffent les enseignements, s’ajoute à la désaffection générale que suscite la carrière, pour abaisser dramatiquement le niveau général des nouveaux professeurs qui obtiennent souvent le concours avec des notes qui les auraient définitivement disqualifiés il y a encore une ou deux générations.
Ainsi l’école ne fournit-elle plus les anticorps intellectuels nécessaires à la préservation des enfants – et donc des adultes qu’ils deviennent – contre les mensonges et manipulations démagogiques. Philosophie, mathématiques, sciences naturelles, histoire : toutes ces disciplines forgent l’esprit des enfants pour les armer contre les manipulations. Leur disparition entraîne celle de l’esprit critique, de la capacité à penser.
L’Instruction publique a cédé la place à l’Éducation nationale qui, elle-même, se voit remplacée par la Garderie inclusive. L’école McDo, « venez comme vous êtes », célèbre l’inclusivisme et le « respect des origines » ; autrement dit, hors de question de froisser les sensibilités des enfants (et surtout des parents) ! Et renforçons encore leurs déterminismes économiques, sociaux, religieux !… alors même que ceux-là devraient demeurer à l’extérieur d’une école consacrée à l’universalisme et au dépassement de ces mêmes déterminismes. Ainsi voit-on des gamins incultes contester ouvertement l’enseignement de leurs professeurs au nom de dogmes élevés au rang de vérité absolue : en biologie, en histoire… et même en mathématiques où la notion d’infini suscite la contradiction au prétexte que « seul Dieu est infini ». Toute l’institution marche sur la tête en abandonnant sciemment son rôle de transmission et de hiérarchisation des savoirs pour propager, à la place, une bouillie démagogique selon laquelle toutes les croyances seraient équivalentes.
À l’appui de cette moraline idéologique qui camoufle – mal – les capitulations honteuses, l’école se laisse profaner par l’entrisme de toutes sortes d’associations, là où celles-ci devraient systématiquement se faire refouler avec la plus grande fermeté. L’enceinte sacrée du savoir est tombée et les enfants y sont exposés, avec la bénédiction d’enseignants et de chefs d’établissements complices parce que souvent mal armés contre les séductions des bonimenteurs, aux entreprises de bourrage de crânes de charlatans, d’escrocs, d’idéologues… qui n’ont aucune légitimité à intervenir ainsi mais qui profitent joyeusement du statut usurpé d’autorité que leur offre l’institution elle-même pour servir aux élèves des discours antiscientifiques.
Il est criminel de laisser entrer à l’école, sous le regard bienveillant des professeurs, des individus dont les propos et les méthodes relèvent de la catégorie des « dérives sectaires » et de l’ésotérisme (méditations aux noms exotiques, chantres de la lithothérapie, de la biodynamie, de l’homéopathie et autres pseudosciences…), ou de la propagande idéologique, politique ou religieuse. Les militants n’ont rien à faire à l’école.
Et à l’université non plus ! En effet, le monde universitaire français est dans un état de décrépitude avancé qui profite aux meilleurs fossoyeurs de la science. Prises en tenaille entre le new public management et les idéologies mortifères et antiscientifiques, l’université et la recherche peinent à maintenir les Lumières allumées… quand ce ne sont pas les universitaires eux-mêmes qui les éteignent volontairement. Comme l’écrit Thierry Foucart, « l’engagement idéologique s’est répandu parmi les chercheurs et il est de plus en plus difficile de distinguer une théorie respectant des normes scientifiques d’idéologies bien introduites dans les milieux de recherche [4]. »
Les sciences humaines et sociales sont les plus frappées par le militantisme idéologique. La mode, directement importée des campus anglo-saxons, comme toujours, y est aux « studies » – « cultural studies », « gender studies », « post-colonial studies »… – autant d’objets de recherche volontairement flous et « transdisciplinaires », c’est-à-dire qui font exploser les disciplines classiques (philosophie, histoire, sociologie, économie, lettres, etc.). Or les disciplines, en sciences humaines et sociales comme dans les sciences dites dures ou exactes, sont associées à des références partagées, à des méthodes éprouvées, à des protocoles de recherche et de validation qui font consensus au sein de la communauté scientifique de chaque discipline… autant de garde-fous qui encadrent et légitiment les travaux des chercheurs. S’en abstraire, comme le font complaisamment les thuriféraires des « studies », s’exonérer, pour mieux les disqualifier, des disciplines patiemment bâties par des générations de chercheurs et qui ont fait la preuve de leur sérieux, c’est assumer de verser dans le militantisme et l’opinion.
Dans les sciences humaines et sociales, le militantisme remplace progressivement la recherche, la politique remplace la science. Au prétexte que la neutralité axiologique n’est pas atteignable, des chercheurs balancent par-dessus bord toute objectivité et assument crânement confondre activisme et recherche scientifique. Ils se servent de la différence qui sépare le régime de scientificité en ces matières de celui des sciences exactes, afin de faire passer leurs obsessions souvent névrotiques pour des objets de recherche légitimes. Combien de thèses de doctorat, à l’inflation délirante, ont aujourd’hui pour sujet le nombril de leur auteur, sa propre biographie ou son activité de militant ? La plupart des mémoires et thèses en « études de genre », par exemple, ne sont que de (très) mauvais romans autobiographiques au narcissisme pathologique ; de même, les « études postcoloniales » produisent à la chaîne des jeunes chercheurs qui obtiennent leur doctorat en racontant dans leur thèse leur expérience de jeunes militants « antiraciste », dans un jargon pseudo-théorique inepte au service d’une logorrhée racialiste qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes.
Beaucoup de titres universitaires ne veulent plus rien dire – combien de titulaires d’un master, voire d’un doctorat, sont capables d’écrire trois lignes sans faire des fautes qu’on devrait légitimement reprocher à des élèves de collège ? combien arrivent à articuler à l’écrit une pensée argumentée ? combien possèdent le minimum de culture générale qui paraissait évident à tout diplômé du certificat d’études il y a seulement deux ou trois générations ? combien ont simplement lu entièrement un livre l’année dernière ? Les grands sectateurs du Progrès, parmi lesquels se trouvent bien des universitaires, m’accuseront d’exagérer… hélas, il suffit de fréquenter les universités de sciences humaines et sociales, qui s’enorgueillissent d’être au sommet de l’évolution académique parce qu’elles adoptent les billevesées à la mode, pour se rendre compte de la catastrophe… et que je suis encore très mesuré.
Et ils osent se prétendre scientifiques !
Beaucoup de titres universitaires ne veulent plus rien dire, donc. Or, ils servent plus que jamais à leurs détenteurs à légitimer des discours qui n’ont rien de scientifique. La démarche n’est pas nouvelle : toutes les idéologies prétendent reposer sur des fondements éminemment scientifiques – et se présentent même elles-mêmes comme la pointe la plus acérée de la science, afin de mieux se prémunir contre toute critique. L’argument d’autorité a ceci de confortable qu’il procure à celui qui l’utilise une immunité contre toute remise en question de ce qu’il peut affirmer péremptoirement. Il ferme le débat et interdit la discussion. Aussi voit-on se multiplier dans l’espace public les « experts » qui excipent de leur doctorat – obtenu par un jury complaisant dans un domaine de recherche insaisissable – pour mieux asséner des « vérités » à la scientificité usurpée mais jamais remise en cause.
Une nouvelle conjuration des imbéciles s’installe avec l’alliance des savants bêtes et des ignorants militants. Les premiers alimentent une cohorte des seconds, qui foncent tête baissée et soutiennent sans (ré)fléchir les idées les plus délirantes. Le phénomène de l’écriture dite inclusive, parmi tant d’autres, en est une juste illustration : quelques linguistes, demi-habiles ou demi-savants en quête d’un confortable business au sein du monde académique, maîtrisent mal les savoirs parcellaires qu’ils ont savamment sélectionnés pour alimenter leur « thèse » et dénoncent un élément arbitraire dans une convention alors même que l’intelligence consiste à accepter la convention telle qu’elle est. Mus non par la science mais par leur intérêt personnel, ils forgent une coalition redoutable avec des gens bêtas qui ne connaissent rien à la langue mais qui servent de caisse de résonance à ces discours ineptes autant que de faire-valoir à nos nouveaux précieux ridicules en répétant ad nauseam que « la langue est sexiste et masculiniste ». La bêtise à front de taureau.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Bien entendu, toute la recherche française ne meurt pas de ces maux. Les sciences dites dures ou exactes, mathématiques et physique en tête, sont encore quelque peu épargnées… mais pas pour longtemps : l’arrivée de générations perméables aux divagations wokistes et la pression des campus anglo-saxons font leurs effets. Même des revues scientifiques mondialement réputées comme Nature ou Science se laissent contaminer et publient des articles aussi scientifiques que je suis cardinal. En France, les métastases se répandent ainsi à très grande vitesse et, hélas !, le délabrement intellectuel qui atteint un nombre croissant d’universités rejaillit sur l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche – alors même que bien des étudiants, doctorants et jeunes chercheurs sont de grande qualité, y compris au sein d’universités dévorées par l’activisme politique. La parole des scientifiques, quels que soient leurs domaines de recherche, subit une profonde remise en cause. Comme toutes les autres figures d’autorité (enseignants, politiques, magistrats, policiers…), les scientifiques perdent leur aura au profit de sinistres clowns (parfois même issus de leurs rangs) et de bateleurs d’estrades. Pour le plus grand bonheur des obscurantistes de toutes obédiences.
La victoire des obscurantistes
L’incapacité à reconnaître un discours véritablement scientifique de propos de comptoir exposés avec morgue et grandiloquence, qu’entraîne l’inculture scientifique généralisée, laisse le champ libre à tous les manipulateurs. L’abolition de la pensée transforme les individus en éponges pour la première idéologie venue. Toute idéologie repose sur un principe unique, omniexplicatif, qui prétend répondre à toutes les questions et qui se donne pour plus réel que le réel. Avec ses solutions offertes clef en main, l’idéologie séduit largement, puisqu’il est toujours beaucoup plus difficile de se confronter au réel, d’exercer sa pensée et son libre arbitre.
Le remplacement des faits par les enjeux et les ressentis fait passer au second plan la vérité, à laquelle on préfère désormais la cause défendue. La pertinence d’un discours ou d’un argument ne se mesure plus à l’aune de la vérité mais à celle du Bien proclamé de ses buts. Au nom de l’idéologie, la science est niée. Ainsi de la biologie qui affirme et démontre la division de l’espèce humaine, mammifère comme les autres, en deux sexes – discrimination insupportable pour les idéologues qui préfèrent substituer le genre au sexe. Et remplacer explicitement la science devenue, donc, « discriminatoire », par l’idéologie, plus « inclusive », respectueuse des « concernés ». Le succès de l’idéologie permet l’entrisme jusque dans des associations dont le rôle auprès de personnes particulièrement vulnérables devient délétère. L’exemple du Planning familial qui propage volontairement une idéologie antiscientifique avec des discours scandaleux et dangereux pour la santé publique (par exemple sur la contraception) n’est pas isolé et la victoire de l’idéologie sur la science dans le milieu associatif devient toujours plus éclatante. Quelle folie !
Pour les militants, la fin justifie les moyens, et peu importe que ceux-ci relèvent du mensonge ou du fantasme… au contraire, même ! La méthode scientifique n’ayant rien à voir avec la légitimation d’une opinion ou d’une autre, elle devient vite encombrante. À l’appui d’un discours militant, il vaut beaucoup mieux une idéologie qui singe et instrumentalise la science qu’une véritable démonstration scientifique fondée en raison. Question d’efficacité, chacun préférant juger plutôt que comprendre… et surtout tirer le maximum d’intérêt pour soi-même. La science est alors défigurée, le discours scientifique singé avec la morgue et l’arrogance habituelles des incultes, dans un objectif utilitaire. Notions et concepts scientifiques sont réutilisés n’importe comment pour vendre n’importe quoi – avec un succès remarquable de la mécanique quantique, à laquelle personne ne comprend rien, bien que chacun en parle doctement et la mette à toutes les sauces, puisque l’on trouve dorénavant des « cosmétiques quantiques » dans toutes les bonnes épiceries ! Cette usurpation de scientificité profite pleinement de l’indifférenciation des discours dans l’espace public balkanisé.
Il suffit d’avoir lu un vague article dans Science et Vie junior pour se prendre pour un expert en physique théorique et déblatérer des âneries sans nom sur la théorie des cordes, le Big Bang ou la relativité générale. Très peu de gens savent comment fonctionnent vraiment la 5G, les vaccins, le nucléaire, l’impact de l’activité humaine sur le réchauffement climatique, etc. mais tout le monde a un avis, en général tranché et définitif, sur toutes ces questions. Cet ultracrépidarianisme, la prétention à parler au-delà de sa propre compétence, atteint non seulement la population mais aussi des scientifiques eux-mêmes. Flattés d’être invités dans la lumière des projecteurs, certains n’hésitent pas à sortir de leur champ d’expertise et, interrogés sur tout et n’importe quoi, renoncent à l’honnêteté de répondre qu’ils ne savent simplement pas ou que leur opinion, aussi légitime soit-elle, n’est que celle d’un citoyen. L’iségorie, cette égalité à la prise de parole dans l’espace public, indissociable de la liberté d’expression, ne signifie pas pour autant que toutes les voix possèdent la même valeur : l’expertise, la connaissance, le long et profond travail de recherche et de réflexion sur un sujet donné, justifient l’autorité de certains dans la discussion.
Or cette autorité scientifique ne doit jamais glisser à l’argument d’autorité, opposé exact de l’argument scientifique. C’est ce qui se passe lorsque, sur un plateau télévisé, un éminent biologiste se met à parler de géopolitique exactement de la même manière que d’ADN. Cette trahison de la science et de la recherche alimente l’idée selon laquelle tout le monde peut s’ériger expert en un domaine qu’il ne maîtrise pas. Si nous sommes tous compétents à parler de tout, se renforce le relativisme qui règne déjà en maître grâce aux réseaux dits sociaux. La parole d’un prix Nobel n’a pas plus de valeur que celle d’un influenceur quelconque – elle en a même moins puisque la valeur se définit dorénavant en nombre de « likes ». Il ne subsiste plus de place pour la réflexion, le questionnement.
L’éparpillement de l’espace public, reflet de l’éclatement du monde commun en autant de bulles d’entre-soi, de mondes parallèles, renforce les préjugés et les croyances par l’exorbitant pouvoir des algorithmes qui jouent sur les biais de confirmation. Si elles contredisent leurs idées reçues, les communautés homogènes se fichent bien des connaissances scientifiques longuement construites pendant des années, voire des siècles, d’expérimentations et d’accumulation de milliers de données nécessaires à l’établissement d’une théorie. Les individus leur préféreront toujours un mensonge qui va dans leur sens. C’est tellement plus commode que de penser. L’inculture scientifique n’est pas un problème pour nos contemporains voués à la culture de l’avachissement et à la recherche de la facilité : ils se contentent de leur confort et de leurs préjugés.
La plupart de nos contemporains ont gardé un rapport très puéril à la science, qui relève essentiellement de la pensée magique – c’est-à-dire de la négation de la pensée et de la science. Dans les esprits, science et technique sont inextricablement intriquées. La science étant phagocytée par la technique, les progrès de la première sont très largement confondus avec ceux de la seconde. Et devant l’extension continue du domaine de la technoscience jusqu’au plus intime de nos existences, le réflexe de paresse consiste en une adoration des chaînes dorées qui asservissent l’humain à ses doudous technologiques. Incapable de comprendre comment tout cela fonctionne, il capitule sans combattre. La dépendance de l’homme envers ses béquilles techniques peut ainsi s’accroître sans frein au point que la relation s’inverse et qu’il devient lui-même prothèse du système technique. C’est ce qu’ont parfaitement compris les prophètes du transhumanisme qui pervertissent la science pour faire de la technoscience le cœur de leur idéologie et de leur utopie, intrinsèquement antihumanistes, au service de leurs intérêts financiers bien compris.
La science, lorsqu’elle n’est pas indûment récupérée pour légitimer des discours qui la trahissent, suscite un mélange détonnant de crédulité aveugle et de méfiance paranoïaque. Sur les ruines de la culture scientifique, prolifèrent ainsi dans l’espace public les inepties les plus invraisemblables. N’importe quel ramassis de stupidités trouve toujours son public. D’autant que la loi empirique de Brandolini montre parfaitement combien il est plus facile de proférer des inepties que de les démonter par la raison et la science. Parce que la théorie de l’évolution a subi, depuis Darwin, moult corrections et précisions grâce aux apports de la recherche, il est devenu de bon ton de dire que Darwin avait tort… et que la théorie de l’évolution est contredite par la science ! On nage en plein délire. Et surtout en pleine régression intellectuelle.
Comment résister aux séductions des obscurantismes lorsque l’on est incapable de distinguer faits et opinions, savoirs et croyances ? Conspirationnistes et complotistes de toutes obédiences en profitent pleinement et propagent un soupçon paranoïaque sur l’autorité scientifique qu’ils tentent de remplacer. Avec quelque succès, lorsque l’on voit l’audience sans cesse croissante des superstitions et divagations pseudo-scientifiques. Aussi incroyable cela peut-il paraître au XXIe siècle, le platisme – cette « théorie » selon laquelle la Terre serait plate – jouit d’un nombre toujours croissant d’adeptes, y compris en France (alors que même au Moyen Âge, période régulièrement diffamée alors qu’elle fut d’une richesse intellectuelle extraordinaire, on savait pertinemment que la Terre est ronde).
Certains ont rapidement saisi l’intérêt de cette inculture scientifique et profitent de la crédulité des gens pour développer leur juteux business. Derrière l’essor des méthodes de « développement personnel » et des croyances faites de bric et de broc, derrière l’engouement pour l’ésotérisme et le paranormal, derrière l’homéopathie et les « médecines alternatives », derrière la biodynamie et les écoles Steiner-Waldorf… prospèrent des entreprises aux intérêts financiers colossaux. Et aux dérives sectaires avérées. Lorsque la connaissance scientifique disparaît, sectes et religions sont les premières à se réinstaller sur le terrain abandonné.
Ce n’est pas pour rien que les islamistes qui nous ont déclaré la guerre investissent tant dans ce domaine. Et tirent clairement leur épingle du jeu obscurantiste. La propagande islamiste s’appuie sur une vision très superstitieuse de l’islam qui véhicule des croyances lamentables mais profondément ancrées, en partant du principe qu’Allah est tout-puissant, que le Coran est incréé et indiscutable, et que tout ce qui y est écrit est à prendre au premier degré. La lecture littérale de textes datant du VIIe siècle fige la connaissance du monde à un état contradictoire avec la science du XXIe. Cette opposition sert les discours de rejet de l’Occident, auquel la science est assimilée.
Ainsi se multiplient les vidéos très populaires dans lesquelles les connaissances scientifiques sont niées et calomniées… mais aussi, parce qu’ils ne sont pas à un paradoxe près, celles (parfois les mêmes) qui prétendent démontrer que le Coran « avait déjà prévu toutes les découvertes scientifiques modernes », dans autant de « démonstrations » certes absurdes mais prises pour argent comptant par les ignares qui se plaisent à y croire. L’idée derrière ce gloubi-boulga est toutefois simple (et simpliste) : l’islam serait supérieur à la science. Devenue un « truc de Blancs », la science voit son universalisme refusé. D’où la prolifération de superstitions telles que la croyance dans les djinns ou la « médecine prophétique » (la roqya) censée guérir les « maladies occultes » provoquées par les esprits malins.
Tout cela serait risible si l’ignorance ne causait pas des dégâts considérables. En effet, les promoteurs de ces mensonges œuvrent de conserve avec tous les autres mouvements hostiles à la science et à la médecine qui, sous prétexte de théories paranoïaques, encouragent les comportements risqués et provoquent le retour de maladies que nous pensions définitivement éradiquées.
Sur fond d’inculture scientifique, le continuum obscurantiste couvre un spectre de bêtise toujours plus large.
*
Que faire, alors que même nos dirigeants politiques affichent sereinement une inculture scientifique crasse ? Des députés se montrent incapables de comprendre et d’utiliser – je ne dis même pas calculer – des pourcentages simples, le président de la commission des finances de l’Assemblée se ridiculise devant la représentation nationale et le peuple tout entier… et tout le monde s’en fout. Pire encore : certains participent activement à l’effacement de la culture scientifique en se faisant sciemment le relais des mensonges les plus antiscientifiques, des superstitions les plus irrationnelles et des obscurantismes les plus violents. Scientifiquement incultes, ces sinistres clowns vivent de l’inculture scientifique dont ils font leur fonds de commerce. C’est, bien sûr, du côté du mouvement prétendument écologiste que l’escroquerie est la plus flagrante, même si, en matière scientifique, tous les partis politiques pataugent dans l’ignorance et les manipulations. L’imposture d’EELV – qui ne compte aucun scientifique parmi ses cadres, préfère les sorcières aux ingénieurs et lutte contre le nucléaire et pour le charbon – défend des propositions catastrophiques pour la planète, par idéologie, opportunisme et intérêts personnels : où est la science là-dedans ?
Toutes les figures d’autorité volent en éclat. Et les scientifiques n’échappent pas au déboulonnage. Combien d’enfants rêvent de devenir footballeurs professionnels ou influenceuses, contre combien scientifiques ? La science ne fait rêver que par prostitution, par les gadgets dérivés que la technique offre au Saint-Marché et qui nous servent de chaînes dorées et adorées. La culture, la connaissance, le savoir… aussi nécessaires soient-ils, sont méprisés : l’abrutissant divertissement de masses séduit bien plus sûrement. Or l’ignorance a toujours quelque chose à voir avec la violence ; les obscurantismes s’en nourrissent. La bêtise et la démagogie ont de beaux jours devant elles.
Cincinnatus, 25 novembre 2024
[1] « Conversation avec Étienne Klein : “Pour faire société, il faut se mettre d’accord sur l’importance de l’idée de vérité” », The Conversation, 30 novembre 2020.
[2] Voir la série de billets que j’ai consacrés à cette question :
Introduction
1. Le positivisme selon Auguste Comte
2. La réfutabilité des théories selon Karl Popper
3. Les révolutions de paradigmes selon Thomas Kuhn
4. Tentative de conciliation des approches de Popper et Kuhn
5. Le tournant de la « modernité » selon Alexandre Koyré
6. L’ambiguïté au cœur de la science selon Gaston Bachelard
[3] Que, d’un point de vue épistémologique, l’on décrive le processus par lequel la science progresse par la succession continue d’essais et d’erreurs (Karl Popper) ou par les à-coups de révolutions paradigmatiques qui font voler en éclats l’état de la « science normale » (Thomas Kuhn), l’idée fondamentale demeure la même.
[4] Thierry Foucart, « Liberté d’expression, croyances et idéologies », très bon article à lire sur le blog de Mezetulle.

Merci M. Cinci pour cet éclairant billet.
Enseignant chercheur dans une petite université de province je ne peux que malheureusement corroborer vos propos sur les travers du fonctionnement de la recherche et sur la difficulté a rattraper l’abrutissement de masse des étudiants qui ont pourtant été sélectionnés …
Ils se comportent pour la plupart comme des “consommateurs de contenus”, assistant à des cours comme s’ils regardaient une vidéo sur YouTube. Pas de culture scientifique solide. Aucune rigueur. Et n’en voyant pas l’inconvénient. Alors qu’ils vont devoir résoudre des problèmes d’une complexité inouïe avec des moyens et des ressources limitées.
Pas encore de problème de proselitisme ou de contestation, mais pour combien de temps ?…
Bref, merci pour vos réflexions toujours enrichissantes.
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Merci à vous pour ce témoignage qui confirme un peu plus ce que nous sommes nombreux à constater… et déplorer.
Cincinnatus
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