Humains inhumains

Étude du corps humain, Francis Bacon (1949)

L’homme ne devient plus qu’un chiffre, la répétition de plus d’un éternel zéro.
Kierkegaard

Les terroristes islamistes du Hamas qui ont assassiné, massacré, violé, torturé, enlevé des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, le 7 octobre 2023 sont-ils humains ? L’homme qui a offert sa femme inconsciente aux viols de dizaines d’hommes et ces hommes eux-mêmes sont-ils humains ? La question d’une fraction de l’humanité qui, en réalité, n’en ferait pas partie revient à chaque nouveau drame exorbitant, à chaque fois que l’horreur atteint un niveau que nous ne savons ni ne voulons penser.

Alors nous cédons au réflexe légitime de l’ostracisme hors de la commune humanité. Un monstre, un fou, un barbare, une ordure, une merde, un sans âme, une bête, un démon, le diable lui-même… autant de désignations superlatives d’une altérité à rendre absolue en raison des actes commis. Or, selon cette logique, ce ne sont pas tant leurs actes qui expulsent ces individus au-delà de l’humanité, que leur nature propre : les actes ne sont que les révélateurs d’un vice intrinsèque, ontologique. Ces gens-là ne sont pas humains et c’est par le passage à l’acte que cette nature différente se révèle, que la mystification est déjouée. Comme s’ils s’étaient livrés jusque-là à un double-jeu avec l’humanité entière. Le crime ne fait pas le criminel : le criminel est criminel par essence et le crime fait seulement tomber son masque d’humanité derrière lequel se tapissait la figure du monstre.

Accepter que nous appartenons à la même espèce qu’eux signifie que, potentiellement, chacun de nous est capable de commettre des atrocités comparables. Et ça, c’est inconcevable. Inacceptable. En un réflexe de survie, nous refusons donc de nous imaginer à la place du criminel – et préférons nous penser, nous-mêmes ou un proche, à celle de la victime. Révolte de l’esprit, rejet viscéral : le cerveau et les tripes sont unanimes pour renvoyer le coupable dans une altérité si complète qu’il ne subsiste rien de commun entre lui et le reste de l’humanité – entre lui et soi surtout ! L’ostracisme ne peut qu’être radical, aussi radical que l’épouvante qui nous envahit et nous écrase.

La tentation est grande d’en faire une stratégie manipulatoire. Le réflexe de survie devant le criminel s’instrumentalise si aisément. Pourquoi se priver et ne pas faire de la démonisation de l’autre un rentable business de haine ? Tous les pogroms, tous les génocides débutent toujours par la négation de l’humanité de l’autre. Rendre son adversaire aussi odieux que possible, par tous les moyens, mensonge et calomnie en tête, afin d’en faire un ennemi de tous les hommes, est un procédé classique et ô combien efficace pour mieux légitimer son élimination totale. La création de boucs émissaires et l’inversion des victimes et des bourreaux – méthode universelle mais dans laquelle les antisémites d’hier et d’aujourd’hui sont les maîtres, qui poussent dorénavant l’ignominie à faire passer les juifs pour des nazis ! – permettent de rejeter l’autre en-dehors de l’humanité et de créer des criminels par naissance et victimes par essence. Ainsi peut-on sereinement se faire passer pour un parangon d’humanité et le héraut de l’humanité entière, et prôner crânement, au nom de l’humanité, la destruction de l’autre, devenu étranger au reste des hommes.

Que son crime scandaleux soit réel ou une invention haineuse, je refuse de voir dans le visage de l’autre un miroir du mien. Je lui dénie le droit à l’humanité, sans degré, sans nuance : il n’y a pas, alors, un gradient d’humanité, une échelle que l’on pourrait gravir en partie seulement afin de se reposer sur un barreau ou un autre. Le réel se réduit ici à un choix binaire : il n’y a qu’un « nous » et un « eux » à l’appartenance desquels j’assume être seul juge et bourreau. En niant qu’il puisse encore exister une once d’humanité en eux, j’en fais des monstres, au sens le plus fort du terme. Le monstre, c’est celui que je montre pour bien marquer la séparation, l’altérité, la différence irrémédiable.

C’est tentant. C’est facile. C’est commode. C’est confortable.

Or l’inhumanité n’existe pas. Les monstres non plus. L’expulsion du criminel, aussi abject son crime puisse-t-il être, hors de l’humanité, son bannissement absolu dans une altérité elle aussi absolue… tout cela ne me semble qu’une manière commode de se dédouaner soi-même : « nous n’avons rien à voir avec ça ». Pourtant, justement, nous avons tout à voir avec ceux que nous ne voulons pas voir mais dont nous exhibons tout de même les vices pour mieux nous draper dans nos vertus exagérées. Il n’y a rien de plus humain que les crimes les plus atroces ; ils sont même la pierre de touche de notre humanité, son expression la plus aboutie – ce en quoi nous différons le plus de toutes les autres espèces animales, ce qui nous caractérise le plus sûrement, le plus justement, le plus crûment. Ces crimes, parce qu’ils sont humains, très humains, nous obligent.

C’est le sens de la fraternité : une exigence individuelle de chacun – soi-même comme l’autre – devant la commune humanité. L’exil du criminel le déresponsabilise de son acte ; la nature inhumaine du monstre justifie son irresponsabilité dans les crimes commis. Au contraire, le conserver dans le cercle de l’humanité permet de le reconnaître comme pleinement responsable de ses actes – aussi horribles et révoltants soient-ils. Assumer une commune humanité qui nous lie rend possibles le jugement et la punition. Mais aussi nous place, nous-mêmes, devant nos devoirs : « un homme, ça s’empêche », nous rappelle Camus. Ici, la fraternité prend l’homme au sérieux. Et sur cette fraternité humaniste peut se construire le monde commun.

Il y a néanmoins une ambiguïté fondamentale dans le terme « humanité », qui en fait, d’ailleurs, l’une des richesses : l’humanité comme communauté, comme ensemble des êtres humains – l’humanité-cheptel – ; ou bien l’humanité comme synonyme imparfait de la générosité, de la bonté, du « tendre souci » pour les êtres et les choses du monde (la « culture » comme la définit Arendt après les Romains)… que nous portons en nous individuellement ou collectivement – l’humanité-vertu. S’il n’y a guère de sens à imaginer un « progrès » de la première, si ce n’est démographique (que signifierait que le troupeau humain avance pesamment sur un chemin constitué d’une amélioration continue… de quoi d’ailleurs ?), la question de l’évolution de la seconde, dans ses dimensions individuelle et collective, se pose.

On sort ainsi de la binarité humain/inhumain pour œuvrer à un monde plein des nuances d’une humanité en constante construction, dans un va-et-vient entre soi et le monde – alternance entre le retrait dans l’ombre de l’intime où se joue le travail nécessaire et sans cesse remis en question d’une amélioration de cette humanité en soi, et l’apparition dans la lumière du public avec le partage de la parole et de l’action comme méthode d’édification du monde commun.

Ou, tout au moins, la lutte constante contre la tendance profonde à la déshumanisation.
L’inhumain n’existe pas ; la déshumanisation, en revanche, nous submerge.

La société de l’obscène anesthésie notre humanité. La succession effrénée d’images atroces et leur alternance hypnotique avec ce que le divertissement spectaculaire produit de plus superficiel mithridatisent les esprits. Sous l’illusion d’une connexion permanente et ubiquiste par l’intermédiaire de nos prothèses technologiques – ces doudous qui nous servent d’écrans dans tous les sens du terme –, nous nous déconnectons du monde réel. Ainsi homo spectator décérébré se voit-il réduit aux réactions épidermiques télécommandées. Ce zapping de l’émotion qui effleure le réel interdit toute profondeur, toute prise de conscience. Nos indignations brûlent comme des feux de paille : le cri viscéral et très convenu à peine sorti de notre gorge, nous sommes déjà passés à autre chose. Et nous surjouons nos colères télécommandées, incapables de nous émouvoir réellement.

Nous dégringolons de l’échelle humaine.

Alors nous choisissons la mascarade narcissique, nous prenons au sérieux nos fantasmes pour croire encore un peu à ce haut degré d’humanité que nous nous imaginons représenter. Nos identifications anthropomorphes compensent le paradoxe : alors que nous refusons de reconnaître ce que nous avons de commun avec le criminel humain, nous nous projetons dans n’importe quelle bestiole non-humaine du moment qu’elle est mignonne. Quel infantilisme ! Refuser de reconnaître pour humain celui qui nous fait horreur mais voir de l’humain partout ailleurs et surtout là où il n’y en a pas : la pensée magique envahit notre rapport au monde. Animaux, bien sûr, mais même la nature sous toutes ses formes : tout peut prendre le visage de l’homme comme les figures familières ou extraordinaires que prennent les nuages dans les yeux d’un enfant. Sauf que nous ne sommes plus des enfants et que nous croyons vraiment à nos hallucinations. Le Narcisse moderne, puéril, est si obsédé par lui-même qu’il voit son propre reflet partout, jusque dans la moindre flaque d’eau, et son visage sur la gueule de toutes les bêtes.

Nous demeurons des enfants mal élevés et mal grandis, à l’humanité rétrécie.

Cincinnatus, 2 décembre 2024

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

Une réflexion sur “Humains inhumains”

  1. Humanité !

    Et pourtant quel gouffre me sépare de celui qui dévêt une grand-mère et la pousse nue et humiliée dans le froid.

    De celui qui arrache un enfant terrorisé des bras de sa mère.

    De celui qui invoque un dieu pour violer des enfants de 9 ans.

    Aucun philosophe, aucun livre, aucune réponse ne m’a donné d’autre réponse que le rejet. Le vomissement.

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