Le sens de la nuance

Philosophe en méditation, Rembrandt (1632)

Le microcosme des réseaux dits sociaux, avec ses modes et ses règles, déborde, dégueule de toutes parts. Les formats qu’imposent les algorithmes – mais derrière les algorithmes, il y a des hommes et des intérêts, toujours, bien sûr, même s’ils ne savent pas, même s’ils ne comprennent pas, même s’ils ne veulent pas voir – les formats qu’imposent les algorithmes collent à la peau même de ceux qui croient y échapper. (La contamination de l’espace public n’est peut-être rien d’autre que son adaptation au temps ? vaines ratiocinations de la poule et de l’œuf. Peu importe.)

La fin exclusivement quantitative de visibilité et de popularité – ces fameux « likes » que l’on scrute, que l’on épie, que l’on compte et recompte, le nez collé à ses statistiques, que l’on surinterprète comme des aruspices, des signes divins, magiques, des preuves irréfutables de l’irrésistible ascension de l’échelle de reconnaissance égotique du groupe imaginaire – impose la drague la plus obscène, les moyens les plus violents, l’outrance la plus caricaturale pour mobiliser sa communauté, pour lui donner des gages, pour bien rentrer dans son moule en tapant comme un sourd sur l’adversaire devenu ennemi, sur l’autre, sur ce « vous » ou ce « eux » dont l’existence définit négativement un « nous » illusoire. Disqualifier l’autre plutôt que le contredire : les procès en fascisme et autres noms d’oiseaux disqualifient a priori, avortent la discussion, abdiquent commodément toute remise en cause des certitudes, des préjugés.

La vague – que dis-je : le tsunami identitaire trouve dans les écrans le miroir grossissant de son narcissisme. L’image n’est pas tout à fait juste. Il faut plutôt se figurer deux miroirs en vis-à-vis qui reflètent à l’infini le néant entre eux. Et qui en tirent la conclusion fallacieuse de leur profondeur infinie.

Si tu me contredis, alors tu nies ce que je suis. La folie identitaire fait basculer dans le pathos toute objection. Les réactions épidermiques des foules sentimentales aux sensibilités écorchées produisent un bruit assourdissant : tout est sujet à explosions, à éructations, à menaces, à intimidations.

La « bêtise au front de taureau » pour Baudelaire, la Connerie, plus grand moteur de l’humanité pour Gary… qu’auraient-ils dit de nos hordes de petits Savonarole de salon aux jugements à l’emporte-pièce, de nos moines-soldats affalés derrière leurs écrans qui débitent leurs pétitions de principe, leurs fadaises et leurs oukases avec l’aplomb qu’offre toujours l’alliance de l’inculture et de l’idéologie ?

Soigneusement protégé contre les visions du monde différentes, contre les opinions divergentes, contre le réel même lorsque celui-ci ne convient pas, on s’enferme dans des mondes parallèles, dans des bulles d’entre-soi où chacun se confit dans ses certitudes d’avoir raison puisque tous sont d’accord. La haine du pluralisme instaure son régime de terreur ; la course à la pureté, à la radicalité impose les purges régulières des suspects de déviance.

Phénomènes bien connus de la polarisation des positions à l’intérieur d’un groupe : course à l’échalote et prime au plus brutal. Comment se rendre audible quand seules les sentences les plus extrêmes bénéficient de la bienveillance algorithmique et de l’intérêt des pairs ?

Et l’on se surprend à participer soi-même à la curée. Combien peuvent s’enorgueillir d’y échapper, de n’avoir jamais cédé à la tentation de la mauvaise foi, de l’attaque gratuite, du raccourci fautif, du sophisme assené avec suffisamment de morgue pour en masquer les faiblesses ?

Tous les coups sont-ils permis dans le débat d’idées… ou plutôt dans le combat idéologique ? Évidemment, hyperboles de matamores et exagérations mal contrôlées ont toujours existé dans l’espace public. Mieux : art martial, le pamphlet est d’abord un art. Surtout dans la tradition littéraire philosophique politique culturelle française où l’on n’aime rien plus que se castagner pour des idées ou un bon mot. Le coq ne manque ni d’ergots ni de panache.

Mais il y a bien de la suffisance et si peu de panache dans les échanges publics d’aujourd’hui.

Les hâbleurs de fête foraine qui nous servent de détestable classe politique sont concurrencés dans l’exercice assumé du simplisme et de la démagogie par les toutologues médiatiques, professionnels de la malhonnêteté, qui hantent les plateaux télé et les réseaux sociaux. Ces sophistes modernes, ces prestidigitateurs qui, en un habile tour de passe-passe, transforment leurs opinions en faits, entretiennent la confusion délétère entre journalisme et militantisme. La radicalisation des lignes éditoriales, conçue comme réponse (suicidaire) à la crise profonde que connaît le journalisme, trahit sa vocation d’informer, d’éclairer le public.

Alors que l’appréhension d’un monde qui n’a jamais semblé si complexe réclame d’autant plus de justesse, de nuance, de précision, la loi de Brandolini se vérifie à chaque instant. Et l’on éteint les Lumières.

*

Attention ! la nuance n’est ni l’eau tiède d’une imaginaire position toujours médiane ni la démission de la raison. Il n’y a aucune nuance dans le fameux « cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler » auquel se prêtent avec complaisance et gourmandise les hypocrites oisifs et les salauds repus : seulement une abjection de conscience, la collaboration active avec l’obscène, le ratatinement de l’humain sur la pire chiennerie. Et c’est encore faire un bien mauvais procès aux chiens : ils gardent une once de dignité, eux.

Appeler à la nuance, ce n’est pas exiler les convictions, même les plus vives, mêmes les plus assumées. Mais bien rallumer l’astre mort la discussion. Retrouver les vertus de la subtilité. De la sincérité. De l’humilité. Remettre en cause ses certitudes, ses préjugés… exercice ô combien difficile pour l’ego puisqu’il s’agit de rien de moins qu’accepter l’égratignure narcissique du tort, de l’erreur, du pensé-trop-vite et du mal-pensé, admettre que l’on peut se tromper, envisager de changer d’avis, ouvrir la possibilité de se laisser convaincre. La recherche réflexive de la vérité, la construction dialogique d’un monde commun par le partage de la parole, nécessitent la suspension du jugement, l’exercice du doute.

Et surtout l’affranchissement de ce présentisme qui nous étreint et éteint jusqu’à la possibilité de la pensée dont les fulgurances ne peuvent surgir que de longues ruminations. De l’aller-retour entre l’introspection et le frottement à l’autre – aussi bien vivant que mort. Du mouvement hélicoïdal ascendant qui résulte de l’alternance entre plongée en soi-même et confrontation intersubjective. Mais il faut du temps pour tout cela.

L’immédiateté : voilà l’ennemi. L’exigence d’instantané court-circuite l’encéphale – ne subsiste qu’une moelle épinière qui réagit à tout stimulus par un réflexe préprogrammé. En un éclair, nous avons réussi à refaire en marche arrière tout le chemin de l’évolution : l’homme réduit à l’amibe.

Retrouver le sens de la nuance, c’est retrouver celui du temps, du temps long, de la durée.

Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol. (Hegel)

Cincinnatus, 11 mai 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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