J’ai peur pour toi, ma fille

Eugène Manet et sa fille au jardin, Berthe Morisot (1883)

Voilà bientôt huit ans que tu es entrée par effraction dans ma vie. Huit ans que je te vois grandir avec une fascination mêlée des plus grandes joies et des plus grandes peurs… rien d’original, me diras-tu : les montagnes russes émotionnelles sont le lot de bien des parents. Mais aux succès et tracas quotidiens, s’ajoutent les espérances et les angoisses existentielles. Quand tu cours vers moi en criant « mon papa ! » et que tu te jettes dans mes bras, je t’étreins de toute mon âme… imagines-tu qu’alors, derrière le rideau de cheveux qui m’aveugle et m’étouffe de bonheur, résonnent en moi comme le memento mori susurré par l’esclave ces questions lancinantes qui ne me quittent pas depuis que tu existes : dans quel monde vivras-tu, mon enfant ? et surtout : qui devras-tu devenir pour l’habiter ?

Il y a dans l’air comme un parfum de fin du monde. Un monde disparaît – ou plutôt : a déjà disparu –, celui dans lequel ceux qui nous ont précédés ont grandi et vécu, celui que moi-même j’ai connu et qui m’a pour beaucoup construit. Un autre surgit, qui n’a rien d’un monde au sens d’Arendt, mais qui sera le tien, celui qui te verra devenir une femme – monde dont tu aperçois dès à présent les lumières et les obscurités alors que mon rôle est à la fois de t’en protéger et de t’y préparer. La pensée d’Arendt est, comme souvent, très belle et très juste lorsqu’elle évoque l’impréparation réciproque du monde aux enfants et des enfants au monde. Les enfants doivent être introduits dans le monde commun progressivement car, autrement, ils le détruiraient : le monde commun est continûment menacé de dislocation par l’arrivée de nouvelles générations. L’entrée de l’enfant dans l’espace public se fait depuis la coulisse de l’intime, le foyer familial, où se réalise sa préparation au monde nécessaire pour « la continuité d’une civilisation constituée, qui ne peut être assurée que si les nouveaux venus par naissance sont introduits dans un monde préétabli où ils naissent étrangers [1]. » Or l’actuelle atomisation du monde ne laisse derrière elle qu’un archipel hostile d’îlots identitaires et de monades égoïstes dont les solidarités et le commun sont bannis.

Je ne peux me résoudre à t’y livrer.

Tu l’auras compris, je pense, c’est pour toi, pour te laisser un monde plus vivable, plus humain, plus juste, que je mène mes combats – aussi vains soient-ils. Contre l’effondrement de l’instruction et la destruction de l’école. Contre l’anéantissement de la culture et la diffamation de la connaissance. Contre l’abêtissement général et l’arrogante fierté de la bêtise à front de taureau. Contre les cons et les orchidoclastes. Contre l’appauvrissement du vocabulaire, le viol de la langue, sa réduction à un langage purement utilitariste amputé de toutes ses nuances et subtilités, et le développement des tumeurs malignes que sont les jargons prétentieux et le charabia idéologique des nouveaux précieux ridicules. Contre les funérailles de la raison et le triomphe des sophismes. Contre la confusion entre faits et opinions. Contre l’imposture et l’hypocrisie, ces deux visages du mensonge. Contre la superficialité du spectacle et du divertissement. Contre la culture de l’avachissement et l’abdication de l’effort et de la réflexion au profit des algorithmes. Contre l’arnaque de l’IA et la domination des réseaux dits sociaux. Contre la dépendance aux écrans et leur capture de l’attention. Contre la tyrannie des Narcisse et la dictature de l’intime. Contre la confiscation de ce qui nous rend le plus humain : la pensée, la volonté, la création. Contre l’absence de poésie et contre la disparition de la beauté au profit même pas de la véritable laideur qui peut avoir ses charmes mais du moche, parce que sans beauté une vie ne vaut rien. Contre l’injustice. Contre l’hybris. Contre les égoïsmes et la rapacité, l’avarice et la corruption. Contre la servilité envers les forts et l’oppression des plus faibles. Contre le mélange de l’ochlocratie et de la ploutocratie. Contre l’adoration du saint Marché et la servitude volontaire envers le pognon-roi. Contre l’asphyxie des services publics et les privatisations de l’État. Contre la technocratie des petits gris et la suppression de la souveraineté populaire. Contre l’écrasement des plus faibles, des plus pauvres, sous la botte du pouvoir indu de l’argent. Contre la peur si largement partagée de ne pouvoir travailler ni nourrir ses enfants. Contre l’exclusion et l’indignité. Contre la résurrection des anciennes formes d’esclavage et l’apparition de nouvelles. Contre l’élévation du moi au-dessus de l’universel de la loi. Contre la société de l’obscène et la déshumanisation. Contre l’atrophie de l’empathie et de la civilité. Contre le règne de l’agressivité et contre la violence gratuite qui frappe aveuglément, pour un mot ou un regard. Contre les vandalismes comme exutoires d’une festivité perverse. Contre la fabrication de boucs émissaires et les assignations à résidence identitaire. Contre les séparatismes et les enfermements dans des bulles d’entre-soi, autant de bunkers dans une guerre civile entre des identités pétrifiées, monolithiques. Contre la balkanisation de la nation. Contre les oukases et les fatwas. Contre le rejet de l’autre et les interdictions d’exister prononcées par des fractions epsilonesques qui s’arrogent le droit de vie et de mort sur les autres. Contre les anachronismes coupables et les mystifications historiques. Contre le renversement de l’inné et de l’acquis, et contre les identités performatives. Contre la fabrication de victimes par naissance et de bourreaux par essence. Contre les masochismes pénitents. Contre les taxonomies totalitaires qui incarcèrent l’autre dans des petites boîtes hermétiques et lui dictent ce qu’il doit penser, dire et faire. Contre le tri des hommes selon leur taux de mélanine, l’orientation de leur désir érotique ou leurs chromosomes. Contre la concurrence victimaire et la chouinocratie. Contre le creusement des fractures générationnelles et la disqualification autoritaire de tous ceux qui ne pensent pas « correctement », renvoyés à leur date de naissance. Contre le mépris du passé et le fantasme de la table rase. Contre l’amnésie générale volontaire et le présentisme. Contre le sacrifice de l’histoire et du patrimoine. Contre la consommation comme paradigme unique de tout rapport au monde et à l’autre. Contre l’extension infinie du domaine de la marchandise. Contre la standardisation des individus et de leurs relations. Contre l’esprit de sérieux et sa condamnation de toute légèreté. Contre le dolorisme et les affects tristes. Contre l’avènement d’une nouvelle ère puritaine, qui entretient un rapport profondément malsain au corps, à la sexualité, à l’amour. Contre la suspicion généralisée à l’égard de tout contact physique. Contre le bannissement de l’expression du désir. Contre la bureaucratisation des rapports intimes, dont les palabres infiniment normalisés et surveillés interdisent la galanterie, la spontanéité, le jeu, la séduction. Contre le renvoi des femmes à une position subalterne et leur ensevelissement sous des linceuls moyenâgeux. Contre les censeurs et les bigots, les grands inquisiteurs et les petits iconoclastes. Contre les névroses militantes et l’inflation des -phobies. Contre l’érection de la loi de Dieu au-dessus de celles des hommes. Contre les fanatismes religieux, les embrigadements sectaires et les obscurantismes antiscientifiques. Contre les illusions du Progrès et contre les antihumanismes. Contre les dystopies transhumanistes et l’asservissement de la science. Contre les négations du réel et son remplacement par des fantasmes pathologiques. Contre les tartufferies et les manipulations face à la catastrophe environnementale et climatique, contre la culpabilisation des uns et la déresponsabilisation des autres, les fausses solutions et les vraies arnaques. Contre la prostitution des idées. Contre les idéologies de mort et les idéologues de haine. Contre l’enterrement, sans fleurs ni couronnes, de l’honneur et de la vertu civique. Contre la folie de petitesse et les calomnies envers la grandeur. Contre l’obsolescence programmée de l’humanité…

Contrecontre… et encore contre… en creux, bien sûr, tu lis mes pour. Mais ils paraissent si frêles. Si dérisoires. Ils me donnent l’impression de bâtir des pyramides de vent.

République, liberté, égalité, fraternité, laïcité, justice, solidarité… autant de principes surannés. De moins en moins compréhensibles.

Je défends un monde qui n’existe plus – qui n’a peut-être, sans doute, jamais vraiment existé, bien sûr : et alors ? cela rend-il celui qui vient meilleur ?

Ces barricades sur lesquelles nous demeurons une poignée, ces vestiges d’un temps révolu seront bientôt emportés par le vent et aussitôt oubliés. Nous dévorons le monde, nous le consommons et le consumons, comme le reste. Et d’hier, rien ne doit subsister, afin que demain se pare d’une virginité usurpée. L’oubli envahit les esprits, balaie le passé du nouveau monde ; sur le grand Marché, les morts ont perdu toute valeur. Or il est si précieux, cet art de choisir des amis parmi les morts, avec qui entretenir le dialogue, et que les Romains assimilaient à la culture. À quarante-six ans, me voilà renvoyé au statut de vieillard à faire disparaître au plus vite, selon les dogmes de petits gardes rouges incultes. Je suis un dinosaure ; et la météorite est déjà tombée.

Certes, tu peux juger, avec justesse et justice, que « mon monde » était très imparfait.

Ils sont d’ailleurs nombreux à l’accuser de n’avoir rempli aucune de ses promesses, au premier rang desquelles l’universalisme dont nous nous rengorgeons. Mais il y a escroquerie dans ce procès : l’universalisme est un horizon d’action, un principe directeur. Peu importe. Ite missa est. Le bourreau a officié. Et, si critiquable fût le monde disparu, celui qui s’annonce me semble plus détestable encore. Au point que je doute de ce qui serait meilleur pour toi. Je ne suis pas sûr de vouloir te transmettre mes combats ; je ne suis pas sûr de vouloir que tu les embrasses. Ni même que tu me ressembles.

Si tu lis un jour mes écrits, les comprendras-tu ? Me comprendras-tu ? D’ailleurs, vaut-il mieux pour toi que tu me comprennes ? Partageras-tu mes principes, mes préoccupations, mes choix ? Les feras-tu tiens ou te paraîtront-ils d’arrière-garde, d’un autre temps, archaïques ? Comment me jugeras-tu ? Incarnerai-je l’ami ou l’ennemi ?

Un jour tu seras une femme. Et je voudrais tant que tu sois heureuse. Or tu ne pourras pas l’être sans un accord minimal au monde qui sera le tien. La révolte est un symptôme de bonne santé mentale et humaine ; elle est, tu le sais, une affirmation contre l’absurde (Camus, toujours lui). Pourtant, essaie de me croire : s’y perdre est épuisant. Et il devient de plus en plus difficile de conserver sa capacité à s’émerveiller, son insouciance, sa légèreté… autant de qualités vitales que je t’encourage à cultiver et à chérir.

Je te fais confiance. Je sais ton intelligence, ta générosité et ton humanité. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir peur pour toi lorsque j’observe ce monde qui se forme et qui sera, hélas, le tien.

Cincinnatus, 8 septembre 2025


[1] Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio essais, 1989, p. 122.

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

6 commentaires sur “J’ai peur pour toi, ma fille”

  1. Je viens de temps en temps sur votre blog où je partage la plupart des cris de désespoir que vous lancez sur la toile en réaction à la décadence accélérée de ce monde.

    Je suis d’autant plus sensible à ce texte-ci que j’ai deux filles, adolescentes, et que je me pose les mêmes questions que vous quant à leur « installation » dans le monde qui s’annonce et qui est très largement déjà là.
    Si je n’ai pas de regrets quant à la paternité elle-même qui est une source de grandes joies et qui donne un sens à ma vie (par ailleurs absurde), je m’interroge souvent : était-il vraiment nécessaire de plonger égoïstement deux êtres humains de plus dans cette gigantesque entreprise de déconstruction méthodique de tout ce qui donne de la valeur à la vie humaine ?
    J’ai sur vous l’avantage d’approcher les 60 ans, ce qui devrait normalement me permettre de quitter avant vous ce monde qui n’est déjà plus le mien.
    Pour les années qu’il me reste, je compte avant tout essayer de donner à mes filles quelques armes et valeurs, à commencer par, comme vous le dites, une capacité d’émerveillement. Face à la nature, d’abord, cette nature tellement martyrisée, profanée par notre espèce dite supérieure et qui, si j’excepte la naissance de mes filles, m’a offert mes plus belles joies.

    Tenez-bon, vous n’êtes pas seul. Oui, la météorite est tombée, mais les dinosaures n’ont pas tous disparu. Pas encore.

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  2. Merci pour ce beau texte Cinci, même s’il est rempli de « contre » j’y vois tout de même une lumière au bout du tunnel, celle d’un père qui a à cœur de transmettre ses valeurs universelles à sa fille.

    La transmission c’est ce qu’il nous reste. A elle ensuite de les faire vivre…

    K

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  3. Merci pour ce beau texte. J’aimerai avoir votre talent pour évoquer tous les contres contre lesquels nous nous battons. Mais nous ne sommes pas si seuls sur la dentelle du rempart à ferrailler contre le monde tel qu’il va. Votre texte me fait penser à une histoire qui m’est arrivée il y a une quinzaine d’année. Ma fille ainée rentrait en 6eme dans une institution catholique traditionnelle et après la messe de rentrée la mère supérieure avait réuni les nouveaux parents et avait tenu à peu près ce discours « Merci de nous confier vos enfants, ne vous inquiétez pas trop pour leur résultats scolaires, elles auront bientôt toutes leur bac et elles pourront choisir les études supérieures qu’elles souhaitent. Notre ambition n’est pas là, notre ambition est de faire de vos filles des femmes fortes qui se battront avec vous dans la guerre civile qui vient ». Je dois avouer que ce discours m’avait paru bien abrupt! Ma fille chérie, gracieuse, belle comme un cœur, avait-elle comme vocation à devenir une guerrière? J’ai failli la prendre par la main et repartir mais mon épouse m’a dit de réfléchir et que la mère avait probablement raison. Il fallait que les sœurs nous aident à lui transmettre tout le beau, le bon et le bien dont nous avons hérité pour qu’elle puisse elle aussi résister à son tour.

    Aujourd’hui, elle est avec nous à combattre à sa place les maux que vous dénoncez. Et je suis émerveillé par ses amis et amies qui eux aussi se battent comme jeunes journalistes, médecins ou infirmières, professeurs ou instituteurs, ingénieurs ou ouvriers pour défendre le monde que nous aimons et je suis certain que votre fille les rejoindra prochainement.

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