
Le légendaire cri du cœur de Pompidou à son jeune conseiller Chirac pourrait tout aussi bien être poussé aujourd’hui, tant tout ce qu’entreprennent nos dirigeants politiques semble fait pour rendre la vie des gens plus difficile, plus compliquée, plus stressante. Des ostréiculteurs obligés d’installer des WC et un lavabo dans tous leurs bateaux aux automobilistes interdits de centres-villes au prétexte qu’ils seraient des « ennemis de la planète », des salariés écrasés par le micromanagement au agriculteurs assassinés par des réglementations que dictent les croyances plutôt que la science, les colères et le ras-le-bol paraissent plus que légitimes.
J’ai déjà largement écrit pourquoi normes, règles et lois sont absolument nécessaires pour préserver un semblant de civilisation, de justice et même… de liberté. Car, contrairement à ce que prétendent les tartuffes de la liberté, qui en usurpent et confisquent le titre de défenseurs pour faire croître leurs business et intérêts, l’absence de règles signifie la licence absolue, c’est-à-dire le contraire même de la liberté [1]. De ce point de vue, la guerre des libertariens contre les normes et lois, quelles qu’elles soient, se comprend aisément : ils possèdent les armes financières et culturelles nécessaires pour survivre et prospérer encore mieux dans un monde seulement soumis à la loi du plus fort. Les apôtres du marché-roi sont – étonnamment, n’est-ce pas ? – ceux qui sont sûrs de s’imposer en l’absence de tout frein à leur hybris.
Les néolibéraux se montrent ainsi très pressés de détricoter, alléger, tronçonner le code du travail jugé « trop épais », comme si la qualité du droit se mesurait au poids de ses codes ! Le code du travail, c’est bien connu et peu original… mais, nouveauté !, même le code de la route, devenu depuis quelques temps la cible privilégiée du fils d’un ancien Président – c’est d’ailleurs par cette seule qualité de « fils de » qu’il est complaisamment invité à déverser le néant de sa pensée sur tous les plateaux de télévision et de radio avec une arrogance qui n’a d’égale que la profondeur abyssale de sa stupidité… Louis Sarkozy : le Sébastien Delogu de la droite – du fils d’un ancien Président, donc, qui répand la lumineuse idée d’abolir les règles communes dans l’espace public et de laisser à chacun la responsabilité de sa sécurité.
Il y a toutefois un paradoxe dans ce néolibéralisme débridé et son rejet idéologique des règles. Ou plutôt : une hypocrisie déguisée en paradoxe, puisque ses zélotes attaquent les règles qui les arrangent mais imposent une bureaucratie plus tatillonne encore que celle de n’importe quel régime communiste. Du new public management qui détruit les services en se fondant sur une odieuse présomption de culpabilité et d’incompétence envers les fonctionnaires, à, plus largement, l’idéologie managériale, sous-produit du néolibéralisme, avec son cortège funèbre de micromanagement qui multiplie les organes de contrôle inutiles et de technocratie obsédée de tableaux excel, nous subissons une réalité semblable aux pires cauchemars de Jarry et Kafka.
Ainsi ne faut-il pas confondre les règles nécessaires au bon fonctionnement – et à la survie, même – de la société avec la production anarchique de règles inutiles dont la technocratie se montre friande pour justifier son existence. Max Weber les a si bien décrits : « spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là ».
Le pompon en la matière revient, bien sûr, à l’Union européenne fière de sa surproduction de normes illégitimes parce que conçues pour elles-mêmes. Le processus de normalisation y tourne à vide et devient lui-même son propre objectif, en une sorte d’Ouroboros infernal… aux effets largement amplifiés par l’action néfaste de nos dirigeants nationaux si empressés à surappliquer les décisions européennes délétères. Ils ont beau jeu de vilipender – à raison ! – les institutions malades de l’UE et les décisions funestes qui y sont prises, alors qu’ils s’en font les zélés propagateurs.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés
Nous subissons la classe politique la plus lamentable depuis la Révolution (et sans doute le méritons-nous). La volonté assumée d’enquiquiner les Français ne se limite pas aux bataillons néolibéraux et aux légions de petits gris technocrates de Bercy, Berlin et Bruxelles. Comme souvent, les voilà rejoints sur le champ de bataille par leurs faux adversaires mais vrais complices de cette « gauche » seulement préoccupée d’afficher son illusoire vertu idéologique au prix des pires injustices. Rien n’illustre mieux ses méfaits que l’action qu’elle mène à la tête des villes qui ont eu la folie de lui confier leur gestion. Cette pseudo-gauche aussi incompétente que farcie de préjugés accélère la déliquescence de ces villes abandonnées à la crasse et à l’insécurité.
À Paris comme dans toutes ces villes, le sadisme idéologique désigne des pans entiers de la population à la vindicte et décide de les punir en leur pourrissant l’existence. En asphyxiant volontairement la ville afin de châtier ceux qui osent vouloir y circuler, l’urbanisme est désormais conçu comme une arme contre les administrés, contre les citoyens. Et le cynisme est complet puisqu’on se pare opportunément de prétextes pseudo-écologistes qui ne trompent personne… sauf ceux qui osent s’en servir, sans frémir devant leur propre imposture.
La récupération et l’instrumentalisation de la catastrophe climatique par l’autoproclamé Camp du Bien© sert à culpabiliser les individus en leur imputant la responsabilité de la destruction de la planète – et, par conséquent, de son éventuelle sauvegarde. C’est ainsi qu’il faut dorénavant un bac+19 pour savoir ce qui va dans quelle poubelle et que des gamins sombrent dans une angoisse existentielle parce qu’ils s’imaginent que la Terre va exploser s’ils ne font pas pipi sous la douche. Tout cela est évidemment grotesque.
Mais devient tragique lorsque l’agriculture française est massacrée par des décisions ineptes – il faut être clair : certaines mesures réglementaires en la matière sont, bien sûr, parfaitement justifiées pour des raisons de santé publique et de protection de l’environnement… le problème est que la science est bien trop souvent bazardée au profit de croyances irrationnelles et de peurs savamment entretenues pour servir des intérêts privés. Et pendant ce temps, l’Allemagne a saboté notre filière nucléaire pour mieux brûler son charbon, quant à la Chine…
La moraline dégouline. Aveuglés par une foi toute religieuse, convaincus qu’ils représentent le Bien et que, par conséquent, tous les autres incarnent le Mal, nos petits Torquemada d’opérette sont obsédés par la contrition pour eux-mêmes et par la punition pour les autres. La France périphérique, avec ses bagnoles et barbecues, se voit ainsi calomniée en ramassis de beaufs nazis par une gauche américanoïde, caricaturalement bigote, qui a décidé de lui faire expier ses pêchés imaginaires. Que certains se complaisent à mettre en scène leurs repentances masochistes dans des cérémonies rituelles qui galvanisent leur héroïsme de pacotille, cela franchit toutes les limites du ridicule, mais lorsque les mêmes veulent à tout prix amener à résipiscence tous ceux qui ont le seul tort de penser ou d’agir différemment, on bascule carrément dans l’odieux.
Les dirigeants politiques ont le devoir de gouverner le pays ou leur ville pour tous les citoyens or la plupart, cramponnés à leur siège comme les moules à leur rocher, ne gouvernent que pour leurs électeurs, leurs clientèles, leurs amis ou leurs lobbies. Pour des raisons idéologiques, ils déclarent et mènent la guerre à des pans entiers de la nation, désignent des ennemis dans le corps des citoyens et leur pourrissent sciemment, volontairement, la vie. Cette trahison généralisée n’épargne aucun parti et c’est peut-être l’un des signes les plus navrants de la crise de la représentation. Ils fabriquent de toutes pièces des boucs émissaires parmi leurs propres concitoyens alors qu’on leur demande juste de faire leur job : représenter la nation, la défendre…
Or, comme ils en sont incapables, ils trichent, ils gesticulent. De l’impuissance politique découle l’inflation législative qui empoisonne les Français. Incapables de lutter contre la désindustrialisation du pays, contre la provincialisation de la France, contre la balkanisation de la nation, contre l’appauvrissement du peuple, ils s’inventent des raisons d’exister, tentent de donner l’illusion de travailler et produisent des lois, des normes, des règles à la chaîne. L’abandon du social pour le sociétal conduit à l’extension du domaine du législatif à des espaces qui devraient en être protégés. La loi force la porte de l’intime.
Des lois trop nombreuses, mal écrites – leur rédaction devrait être confiée à des écrivains… ou, au moins, à des gens qui savent écrire en français –, et dont les conséquences, quand ce n’est pas l’objectif même, rendent impossible la vie de bien des citoyens : c’est tout l’attirail législatif qu’il faudrait reprendre. Mais pour cela, c’est toute la classe politique française qui devrait être congédiée pour être remplacée par des dirigeants doués d’un minimum de vertu civique et n’ayant pour horizon que l’intérêt général.
Cincinnatus, 22 décembre 2025
[1] Voir le billet consacré à la liberté dans ma trilogie sur le triptyque républicain : Liberté, Égalité, Fraternité.
