Du massacre des Iraniens et du sexe des anges (Asha Emen)

La Calomnie d’Apelle, Sandro Botticelli (vers 1495)

Derrière le pseudonyme d’Asha Emen, il y a une femme extraordinaire que j’ai la chance de compter parmi mes meilleurs amis. Iranienne par naissance, Française par passion, Asha, puisque je dois l’appeler ainsi pour la protéger et pour protéger les siens, Asha nous fait un cadeau inestimable : ce texte passionné et passionnant qui sonne comme un appel à la France, cette patrie qu’elle a choisie, un appel à comprendre ce qui se déroule en Iran, cette patrie qu’elle voit aujourd’hui essayer se libérer dans le sang, la douleur et la mort, du joug terrible qui l’écrase depuis 1979, en cherchant dans la réconciliation avec son passé la force de se construire un avenir. Pour saisir ce qui se passe dans l’une des plus anciennes et des plus riches civilisations du monde, pour les Iraniens qui meurent en ce moment même parce qu’ils se font une certaine idée de la liberté qui devrait résonner aux oreilles de notre nation comme un vieux chant bien connu et nous prendre aux tripes, il faut lire, relire et faire lire ce magnifique texte d’Asha.

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Des sacs de cadavres, des chiffres aberrants. Ils savent que ces assassins vont leur tirer dessus et ils y vont. Avec des snipers, avec des drones, et ils y vont. Ils y vont en scandant « c’est la dernière bataille, Pahlavi reviendra », « Reza Reza Pahlavi », « Pahlavi donne des ordres, l’Iran est prêt ». Quelle violence cette parole populaire pour les oreilles de nos journalistes d’ici ! « Quoi ? On les aimait bien ces Iraniens, en femmes échevelées, en chanteur pop ou rap, en cinéaste ou actrice la moue triste, en femmes inconnues nobelisées, mais ça… non, ça ne se dit pas. Javid Shah, c’est quoi ? Vive le roi ? oh non pas ça ! » et puis, après une dizaine de jours d’omerta, est apparue dans les articles de nos journalistes, en ces terres de démocratie, une petite citation de ces slogans ô combien indécents. Et nous voilà maintenant : les images se font rares mais on dénombre les morts par milliers. Avocats, journalistes, analystes de divers think tanks, toujours les mêmes, défilent sur les plateaux TV pour commenter et brosser au passage un portrait de Reza Pahlavi. « Mais qui est Reza Pahlavi ? » demandent les journalistes à leurs confrères, très spécialistes.

« Shah raft », le roi est parti, titrait le 16 janvier 1979 le journal. Mais il y a des pages d’histoire qui ne se tournent pas si facilement que ça. « C’est la dernière bataille, Pahlavi revient », c’est la bataille que leurs pères n’ont pas menée, c’est la bataille qui n’a jamais eu lieu. Comme la bataille que Mohammad Reza Pahlavi n’a pas livrée. Atteint d’un cancer en phase terminale alors que personne n’était au courant, il a plié bagages, il est parti. Pas de carnage, rien. Parti. Certains lui ont attribué les attentats déjà menés par les islamistes à l’époque. D’autres livres d’histoire ont essayé de rétablir la vérité. Certains les ont lus, se sont tus pour réfléchir et hélas c’était trop tard. D’autres ne les ont pas lus, et répètent ce qu’ils ont entendu, avec aplomb, et vous les servent sur les plateaux TV.

Mais seuls les Iraniens sur le sol iranien, qui scandent ce slogan, savent vraiment ce qu’il signifie. Entre « le Shah est parti » et « Pahlavi revient », 47 ans et l’histoire des pères et des fils d’Iran qui n’ont pas choisi les mêmes batailles et qui veulent exorciser l’histoire. C’est une histoire de mémoire collective, sur un demi-siècle, sur 1 400 ans, sur 4 000 ans. C’est une histoire de ras le bol, comme un aveu d’échec de la révolution de 79 confisquée par les mollahs, comme un cri de détresse. C’est une histoire d’un pari, celui de la confiance à ce prince qui ne demande pas à devenir roi mais qui propose le symbole qu’il représente et sa capacité à bâtir une alliance avec Israël pour amener les Iraniens jusqu’aux urnes afin qu’ils s’expriment enfin librement.

Mais qui est Reza Pahlavi ?

Reza Pahlavi, fils de Mohammad Reza Pahlavi, roi déchu en 1979, petit-fils de « Reza Shah » Pahlavi, le fondateur de la dynastie. Depuis les révoltes qui ont suivi la mort de Mahsa Amini, les Iraniens à la sortie des stades de foot scandent « Reza Shah, joie à ton âme ! », pourtant crime passible de toutes sortes de châtiments. Reza Shah, le fondateur. « Reza Shah, joie à ton âme ! » c’est le slogan du divorce consommé, du « on ne gobe plus vos stratégies de survie du régime sous forme de réformateurs apparatchiks », et aussi le slogan qui montre clairement une hostilité vis-à-vis d’un islam politique. Parce qu’avec plus de 1 400 ans d’histoire avec l’islam, les Iraniens ne prennent pas les gants qu’ici on s’emploie à enfiler en permanence dès qu’il s’agit de parler d’islam. Après 1 400 ans, ils crient dans la rue ce qu’ils ont déversé dans leurs poésies et transmis de cœur à cœur, de Ferdowsi et Hafez à Forough Farrokhzad, dit en privé, mais aussi porté comme projet politique structuré au siècle précédent.

Reza Shah, le père fondateur de la dynastie, qui était un excellent militaire, au début du siècle précédent s’est trouvé à une jonction de l’histoire, en position de se hisser à la tête de l’Iran. S’il aspirait à devenir le premier président d’une république à l’instar de ce qui venait de se mettre en place en Turquie, l’intelligentsia iranienne en a décidé autrement. Mohammad Ali Foroughi, l’un des plus beaux esprits de l’Iran contemporain, a œuvré pour que la monarchie constitutionnelle, telle qu’elle avait été instituée sous la dynastie Qajar en 1906, perdure. Et c’est ainsi qu’il s’est trouvé roi, malgré lui. Mais il regardait du côté d’Atatürk, ce président militaire qui a dissous rien de moins que le califat. Reza Shah, quant à lui, a œuvré à séculariser l’Iran par la force, en obligeant les femmes à se dévoiler, en réformant la loi pour en extraire la sharia et la remplacer par des codes belges et français. Ses bottes de militaire aux pieds, il a littéralement édifié l’Iran moderne. Ces enfants, qui battent le pavé aujourd’hui, et ces couches populaires à la sortie des stades, qui scandent son nom, lancent au ciel leur gratitude et à la face du régime leur mépris. Et ce, depuis 2022. Paix à son âme.

Un jour, à Téhéran, alors que j’étais de retour pour solder l’héritage de mon père, ma vieille tante, aujourd’hui décédée, m’a raconté d’une traite comment à cette époque mon grand-père, que je n’ai pas connu, est devenu juge pour accompagner le mouvement de sécularisation de l’Iran, et lui a fait prendre des cours de français et de tar, un instrument de musique iranien. Elle avait terminé sa narration par une injonction : « Nous sommes gouvernés par des barbares sauvages, ne regarde pas derrière toi, ne reviens jamais ! », et en français : « Au revoir mademoiselle, vive la France ! ». Paix à leur âme. C’est la voix de ces hommes à la sortie des stades qui a éveillé en moi en 2022 ces souvenirs, comme une braise sous la cendre. Beaucoup de cendres.

Chaque année au moment de Norouz, nouveau jour, les Iraniens font un grand nettoyage de printemps, font un grand feu, symbole de la purification, et sautent par-dessus, pour laisser derrière eux les peines et la longue nuit noire des soirs d’hiver, pour accueillir le printemps, le renouveau, la vie. Chaque année, à cette occasion, je repousse délicatement les cendres pour retrouver un peu de la chaleur de ces braises ancestrales, comme tous les peuples iraniens, et ses quelques dizaines d’ethnies (y compris kurdes et azeris). Et une image symbolise cette longue histoire, ses cendres, ses peines et sa beauté. Comme une cristallisation d’une culture, d’une identité. Celle de Reza Pahlavi, seul, au milieu de sa famille, constituée de femmes : son épouse et ses trois filles, toutes très belles, sa mère l’impératrice Farah Diba, une femme douce et sincère, toujours digne, ainsi que la fille et la femme de son frère qui n’est plus. Il y a aussi trois photos sur la table de haft sin, trois absents : Mohammad Reza Pahlavi, sa sœur Leila, qui s’est suicidée en 2001, et Ali Reza son frère, qui s’est suicidé en 2011. Trois incompris. Il est donc là, année après année, entouré par ces femmes. Une famille et deux suicides, à l’image du suicide collectif de l’Iran qui dure depuis un demi-siècle. Et lui, malgré les peines, les violences et les ingratitudes, il joue son rôle, il tient. Il semble jovial, simple, magnanime sur ces photos, entouré de sa famille et si seul.

Si ceux qui prétendent défendre les opprimés se taisent de façon honteuse quand les Iraniens réclament la liberté de conscience, c’est qu’ils se retrouvent face à leurs contradictions. Ce peuple persiste, malgré les invasions arabes, moghols, et les macabres jeux britannico-soviétiques, parce qu’au printemps il se ressource dans ses racines. Ce n’est pas un « isme » qui le fait tenir, mais une philosophie de vie qui puise son origine dans les temps ancestraux et qui s’est trouvée édifiée et transmise par la pensée de Zoroastre et ses chants, Gathas. La vie à flot sur des vers de poésie, pour un dialogue entre l’homme et sa conscience, pour vivre une vie choisie, un choix quotidien en suivant ces trois principes : bonne pensée, bonne parole, bonne action. Que les « ismes » viennent et partent. Les Iraniens, au fond, ont leur boussole. Et ça dérange. Ça dérange les intégristes et les fondamentalistes, ça dérange les « progressistes » de tous bords, ça dérange. Comment peut-on être Persan ? Comme le poisson qui remonte la rivière chaque année, comme un oiseau qui revient au nid, comme l’ordre cosmique, comme Asha. C’est simple.

Simple mais labile et insaisissable. Ceux qui crient « Pahlavi revient » prennent une revanche sur les mollahs, hurlent la liberté, jouissent du plaisir de la transgression, de l’insolence. Ceux qui crient « Pahlavi revient » font écho à ce cercle de l’histoire, qui tourne et se retourne, inlassablement et, par itérations, crée du nouveau, mais seulement par itérations. Ceux qui crient « Pahlavi revient » annoncent le printemps. C’est palabrer sur le sexe des anges que de se demander s’il est une alternative ou pas, et qui sont les autres options, en s’égarant sur les factions ethniques. « Pahlavi revient » est le serment d’un retour à la primauté de l’iranité que seul Pahlavi incarne aujourd’hui.

Les lignes de fractures et de bifurcations, les contradictions que soulève cette révolution iranienne, sont riches d’implications pour la pensée occidentale et les changements de paradigmes politiques et sociétaux en cours. Ne pas s’en saisir sérieusement, par dogmatisme, condamnera la pensée. Et si on faisait le ménage pour de vrai dans nos intentions ? Et si on arrêtait de condamner les Iraniens à leur islamité ? Quel est vraiment l’intérêt stratégique de l’Occident ?

Reza Pahlavi propose à la région un avenir de paix et de prospérité qu’il appelle l’Accord de Cyrus. Cyrus, un roi perse d’il y a 2 500 ans, celui qui a libéré le peuple hébreu de leur exil de Babylone et qui a ordonné la construction du deuxième temple. La première déclaration des droits de l’homme, c’est lui. Les Iraniens lui rendent hommage en se recueillant sur sa tombe à Norouz, quand ils en ont le droit. Parce que ce monument dérange. Un lien plurimillénaire relie le peuple juif et le peuple iranien et aujourd’hui il est courant d’entendre les Iraniens dire « on les a libérés, à eux de nous libérer cette fois ».

Les Iraniens seraient donc judéophiles depuis des millénaires ? Oui, et ça dérange.

Le combat que mon père n’a pas livré, lui qui était militaire dans l’armée du Shah, parce que ce régime-là ne tirait pas sur les foules, je le livre ici avec ma plume. Javid Shah ! Vive le roi ! Et vive la République française, dont je suis une citoyenne à part entière et qui, je le sais, se ressaisira pour être du bon côté de l’Histoire.

Asha Emen, 19 janvier 2026

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Cincinnatus

Moraliste (presque) pas moralisateur, misanthrope humaniste, républicain râleur, universaliste lucide, défenseur de causes perdues et de la laïcité, je laisse dans ces carnets les traces de mes réflexions : philosophie, politique, actualité, culture…

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